
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Publié le 13 août 2019
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Tatiana Julien.
Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?
Mes tout premiers souvenirs de danse, je les partage avec mon père, en Picardie, pendant les fêtes de famille. On dansait dans ces vieilles salles des fêtes au carrelage usé, sur les mêmes playlists inlassablement répétées, presque hypnotiques, avec Gilbert Montagné, Claude François, Image… Mon père dansait comme un possédé, debout sur les tables, avec un jeu de jambes légendaire et des mimiques de clown. Sans avoir bu une goutte, il semblait en transe. Il improvisait des strip-teases, sifflait, hurlait… Rien ne l’arrêtait. J’avais 5 ou 6 ans et, très vite, on a trouvé une complicité folle dans cette danse sans retenue, ce délire partagé, cette liberté d’expression du corps.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?
C’est comme si j’avais toujours eu envie de danser, de mettre en scène, de raconter par le mouvement. Très tôt, la danse est devenue essentielle, comme une soupape, le seul moyen de contenir un trop-plein d’énergie et un contexte social étouffant. Le village où j’ai grandi était rempli d’histoires plus sombres que certaines fictions, avec ses crimes passionnels, ses suicides, ses violences affectives, proches de ce que décrit Édouard Louis. Ma famille n’a pas été épargnée. Mon père était bipolaire, dépressif, suicidaire. Dans une famille, on attribue souvent des rôles, moi j’étais celle qui devait ramener de la vie, de la joie, de l’excès, du fou rire, du débordement. La danse m’a permis ça. Elle m’a donné un espace pour l’exagération, la libération totale du corps. Elle répondait à ce besoin viscéral de bouger, de crier, de pleurer, de jouir par le mouvement, selon mes propres règles. Au fond, je suis toujours cette petite fille, mais avec le temps, mon désir de danser et de chorégraphier s’est enrichi, politisé, structuré, il a gagné en profondeur.
Quelle danse as-tu envie de défendre en tant que chorégraphe ?
Je défends une danse sincère, engagée, viscérale. Une danse qui ne se laisse pas séduire par un marché de l’art trop souvent modelé sur les logiques du divertissement, du marketing, de la tendance. Mes deux dernières créations jouent avec ces codes tout en les détournant. Aujourd’hui, je crois en une danse ouverte, qui embrasse toutes les formes de danse, y compris les gestes les plus simples, ceux du quotidien, les mouvements des passants dans la rue, leur manière d’occuper l’espace… C’est pour cela que j’intègre souvent des amateurs dans mes projets. Je crois profondément que la danse est un art de l’humain, de l’écoute, de l’empathie. C’est là que se trouve, à mes yeux, une vraie puissance politique, bien plus que dans une recherche de style ou de signature esthétique.
Quels spectacles t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?
Je n’ai pas de classement, pas de top 5. Certains spectacles m’ont bouleversée à un moment de ma vie, puis plus du tout. D’autres, moins percutants sur le moment, me sont restés. Il y a ceux qu’on oublie, ceux qui marquent, ceux qui dérangent, et puis ceux qui nous plongent dans une forme d’ennui tellement profond qu’il en devient hypnotique, presque onirique. Je crois que chaque artiste pose une pierre. Et que c’est la somme de ces pierres qui permet aux œuvres d’exister. Pour moi, il n’y a pas de Créateur ou de Grande Œuvre isolée. Il y a des trajectoires collectives, poreuses, mouvantes, qui échappent à la consommation.
Quels sont, selon toi, les grands enjeux de la danse aujourd’hui ?
J’ai l’impression que la danse doit revenir à ce qu’elle est au fond : un art du corps, de l’humain, de l’expérience.Ce n’est pas une vision nostalgique, au contraire. Le corps, aujourd’hui, est traversé par des réalités très fortes. Chorégraphier en 2019, c’était déjà questionner des corps traversés par la violence du monde : les réfugiés, les révoltes sociales, les violences policières, la précarité… Aujourd’hui, c’est encore plus vrai. Le corps est en crise, dissocié, perdu dans le flux numérique, dans les images, les buzz, les algorithmes. Peut-être que la danse peut juste proposer un retour à ce corps-là : celui qui sent, qui transpire, qui chute, qui se relève. Un corps brut, vivant, pas parfait. Un corps plein de trous, mais toujours là.
Quel rôle un artiste devrait-il avoir dans la société actuelle ?
Je ne peux pas répondre à cette question sans citer Camus, qui disait que chaque génération se croit vouée à refaire le monde, mais qu’en réalité, sa tâche est d’empêcher qu’il ne se défasse. Je crois que les artistes ont cette responsabilité intime : se battre pour la liberté, pour la dignité. Pas en brandissant des vérités, mais en restant debout, en créant, en posant des questions. À toute époque, cette idée aura du sens. L’artiste, pour moi, est un veilleur, une présence fragile et nécessaire. Quelqu’un qui cherche, sans relâche, ce qui peut encore tenir l’humain debout.
Photo Hervé Goluza

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