Photo Marcos Morau © Edu Pérez

Portraits d’été : Marcos Morau

Propos recueillis par François Maurisse

Publié le 18 août 2018

Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Marcos Morau.

Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?

Je ne me considère pas comme un vrai danseur, et mes souvenirs d’enfance liés à la danse sont assez flous. Mais je me souviens du moment précis où j’ai compris que le mouvement pouvait être une forme d’expression artistique. Je devais avoir quatorze ans. Dans ma famille, il y avait un gymnaste professionnel. Un jour, on est allés voir une compétition et ce que j’ai vu m’a profondément impressionné. Je n’avais jamais ressenti ça face à des corps en mouvement. C’était beau, puissant, silencieux, et en même temps criant de sens. Cette émotion est restée gravée en moi, comme une première secousse artistique.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?

J’ai toujours su que je voulais inventer des choses, créer des formes, des mondes, des situations. Je me suis longtemps cherché un canal, sans trop savoir s’il fallait passer par le théâtre, le cinéma, la vidéo, les objets ou l’écriture. Ce qui était certain, c’est que la création allait m’occuper toute ma vie. À la fin du lycée, j’étais déjà dans une grande effervescence intérieure. Je ne me posais pas de questions sur « ce que je voulais faire plus tard », je faisais déjà. En 2000, tous mes amis ont quitté notre petite ville pour s’installer dans une métropole, chacun sur des rails bien tracés. Je les ai suivis, non pas pour marcher dans leurs pas, mais pour tracer une route qui n’existait pas encore. Créer, pour moi, c’était refuser d’entrer dans un moule.

Quelle danse veux-tu défendre ?

Je n’ai pas l’impression de défendre une danse en particulier. Je suis intéressé par la liberté, par l’élan, par ce qui échappe aux cases. J’aime créer, peu importe le médium. Cela peut être des gestes, des mots, des objets connectés, des robots, une performance, ou même un feu d’artifice dans une cour d’école. Je crois en un art qui appartient à son époque, qui respire avec elle, mais sans se figer dans ses codes. Pour moi, la danse, c’est un des langages possibles, parmi d’autres. Un langage mouvant, sans grammaire fixe, qui peut surgir partout et dans n’importe quelle forme. Je ne cherche pas à défendre, je cherche à explorer.

Et toi, qu’est-ce que tu attends de la danse en tant que spectateur ?

Je suis un très mauvais spectateur de danse. C’est un aveu, mais aussi une réalité. J’ai du mal à rester assis dans une salle noire, je me sens plus libre face à d’autres médiums. Les musées, le cinéma, les images fixes ou montées me parlent plus. J’ai toujours préféré les récits visuels, la lenteur d’un tableau, la densité d’un plan de cinéma. Je vais très peu voir de spectacles de danse. Ce sont souvent mes amis ou collègues qui me racontent ce qu’ils ont vu, et cela me suffit. Pourtant, j’ai encore en mémoire quelques spectacles de danse qui m’ont bouleversé, marqué pour toujours. Des moments rares, lumineux, presque suspendus dans le temps. Je les garde comme des trésors. Mais en devenant artiste moi-même, j’ai progressivement perdu le besoin d’aller voir ce que faisaient les autres. Je préfère consacrer mon attention à ce que je fais, à ce que je cherche. Ce n’est pas un rejet, c’est une manière d’être fidèle à mon propre chemin.

Selon toi, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Je crois que l’art est absolument vital. Il nous sauve de la réalité, nous permet de respirer autrement, que l’on soit spectateur ou créateur. C’est une échappée, une nécessité. Je pense que la scène reste un des derniers espaces vraiment politiques, pas au sens des slogans, mais dans sa capacité à accueillir la parole libre, la colère, le désir, le doute. Elle permet d’inventer ses propres révolutions. Et parfois, simplement, de hurler. Hurler contre le monde, avec le monde, pour le monde.

Comment imagines-tu la place de la danse dans l’avenir ?

Le futur de la danse, il commence maintenant. Chaque seconde qui passe fait déjà partie de ce qui vient. Si je me projette dans les années à venir, je ne vois pas une rupture soudaine, mais plutôt la continuation d’un mouvement déjà entamé : une hybridation des langages. Depuis plusieurs années, les frontières entre disciplines s’effacent. Tout a déjà été exploré, et pourtant tout reste à faire. Je crois que nous allons vers des formes de plus en plus poreuses, où la forme disparaît au profit de l’idée. Ou alors, la forme elle-même deviendra une obsession, un absolu, un monstre. Je n’ai pas de certitude. Mais j’ai l’intuition que nous avançons déjà dans cette tension : entre l’effacement et la saturation, entre la disparition du geste et son extrême formalisation. Et c’est dans cette tension que l’art continue d’exister.

Photo Edu Pérez