Photo marlon

Aude Lachaise, Marlon

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Publié le 19 mai 2015

Entre danse, théâtre et écriture, Aude Lachaise invente un langage scénique hybride, à la fois intime, ironique et frontal. Depuis son solo Marlon, créé en 2008, elle explore les contradictions du désir, du genre et de la représentation avec une liberté revendiquée. Dans cet entretien, elle revient sur la genèse de ce premier projet, les formes troubles qu’elle affectionne et son rapport très singulier à la création.

Tu as créé Marlon en 2008. Qu’est-ce qui t’a motivée, à ce moment-là, à te lancer dans ce premier solo ?

La frustration, probablement. Mais attention, pas une frustration hostile ou paralysante, plutôt une compagne familière, presque complice, avec laquelle j’ai appris à composer, à jouer. Je ne vis pas contre elle, je vis avec. Comme danseuse, je n’ai pas vraiment eu les expériences que je désirais. Il y a eu beaucoup de projets rêvés, de collaborations espérées, qui ne se sont jamais concrétisés. Marlon est né en 2008, le jour où j’ai trouvé un lieu prêt à m’accueillir, le Point Éphémère. Mais le processus avait commencé bien avant, quatre ans plus tôt, au moment de la mort de Marlon Brando. Ce fut une sorte de déclencheur. Il y a aussi eu ma rencontre avec Jan Ritsema, metteur en scène, lors d’un stage. Je lui ai parlé de Marlon Brando, que j’avais redécouvert par hasard dans L’Homme à la peau de serpent, une apparition presque foudroyante. J’ai senti que quelque chose me traversait. Jan l’a senti aussi. Il m’a dit : « Tu tiens quelque chose ». J’étais prête à créer quelque chose de personnel mais je n’avais pas encore trouvé « le sujet ». Or, c’est essentiel pour moi. Le sujet, l’amorce, c’est ce qui met tout en branle. La forme, elle, je ne l’avais pas préméditée. J’aime l’idée de « trouver le cheval caché dans le bloc de marbre », comme disait Michel-Ange. Avec Marlon, j’ai découvert le plaisir d’écrire. Je pense souvent que je ne choisis pas mes pièces. Elles me choisissent. Ou je les découvre.

Tes spectacles brouillent les frontières entre parole, danse et performance. Tu te reconnais dans cette forme de « conférence dansée » ?

C’est drôle que tu dises ça, parce que justement, je me suis fait récemment la réflexion que je n’aimais pas trop les « conférences dansées »… Alors, bon, c’est peut-être un peu contradictoire. C’est vrai, dans Marlon, il y a une parole directe, une forme de pensée exposée en temps réel, peut-être même un peu de théorie, au sens large. Mais je n’associe pas mon travail à une conférence au sens classique du terme, table, chaise, micro. En vérité, je suis très méfiante face aux étiquettes. Je comprends qu’il faille bien nommer les choses pour en parler, pour communiquer autour, mais les définitions ont vite fait d’enfermer. « Conférence dansée » a pu être utilisé à propos de Marlon, parfois à mon initiative, mais souvent accompagné de « monologue », « one-woman show », etc. Et ça me va bien, parce que ça brouille les cartes. L’ambiguïté me plaît. Elle est fidèle à la complexité du monde, et j’espère, à celle de mon travail.

Et dans ce travail, la parole semble aussi essentielle que le mouvement…

Oui, et dans Marlon, je suis sans filet. Il n’y a pas de dispositif de protection. Je ne suis pas « celle qui sait ». Je ne me place pas en autorité, comme peut le faire une conférence. Je me tiens plutôt dans une forme de vulnérabilité, voire de dénudement mental. Dans mes autres pièces La Fille ou Naufrage, on est davantage du côté du conte, de la narration. Je prends le rôle d’une narratrice. Quant au collectif Les Vraoums, que j’ai fondé avec Virginie Thomas, Pauline Curnier-Jardin et Maëva Cunci, on est ailleurs encore : c’est né du désir d’un girlsband, d’un geste de groupe. Le format, là, se rapproche plus du concert, du cabaret. La danse, pour moi, c’est la matrice. C’est par elle que je suis venue au spectacle vivant. Et ce que j’adore dans la danse contemporaine, c’est sa porosité. Elle accueille tout : arts plastiques, théâtre, performance, mathématique. Même si mes pièces ne sont pas toujours très « dansées », elles dialoguent toujours avec cette culture-là.

Je suis curieux de savoir comment émerge le geste, avant ou après le texte, la parole. Comment travailles-tu, concrètement ?

Pour l’instant, je fonctionne par allers-retours. J’improvise en studio, souvent seule, et la parole émerge presque toujours naturellement. Ensuite, je passe par la table, j’écris, je structure. Puis je retourne dans le studio, je teste à nouveau. C’est un va-et-vient assez fluide. Mais être seule dans le studio, c’est intimidant. Danser sans regard extérieur, pour moi, c’est très dur. La parole m’est plus accessible. Elle est liée à mon flux de pensée, un flux continu, presque trop riche. En revanche, interpréter un texte que je n’ai pas écrit moi-même, ça me semble presque impossible. Ce fut d’ailleurs un vrai défi dans La Fille. Je ne suis pas comédienne, je n’ai pas ce rapport au texte « déjà là ». Heureusement, Michaël Allibert a apporté sa vision, son énergie. Cela a rendu l’expérience possible.

Vu au Centre Pompidou. Photo © Jérôme Delatour.