Photo EMGG Alpes17

Elsa Michaud & Gabriel Gauthier, COVER

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Publié le 4 avril 2018

Avec COVER, Elsa Michaud et Gabriel Gauthier activent une mémoire chorégraphique fragmentaire, partielle, vivante. À partir de souvenirs flous, de récits entendus, de gestes entrevus ou totalement fantasmés, ils rejouent des spectacles sous forme de citations bancales, de postures altérées, de débris gestuels. Assumant pleinement cette notion d’héritage, ils composent une partition poreuse, faite d’impostures et de projections, où l’histoire de la danse se fabrique dans l’après-coup. Entre hommage instable, tentative de reconstitution et fiction spéculative, COVER devient un espace de circulation des formes, un lieu pour rejouer ce qui a déjà eu lieu… ou peut-être pas.

Quel regard portez-vous, en tant qu’artistes, sur l’histoire de la danse ?

La danse, comme tout le spectacle vivant, on commence par l’observer avant même de la faire. On va voir un maximum de choses. Notre regard sur l’histoire de la danse est donc d’abord celui de spectateurs. En tant qu’artistes, on essaie surtout de relier des formes qu’on a vues, mais aussi celles qu’on a manquées, ou qu’on ne pourra jamais voir. On aime imaginer un festival comme un seul grand spectacle découpé en épisodes, où la notion d’auteur s’efface. Dans ce cadre-là, aimer ou pas ce qu’on voit devient secondaire.

Comment la notion d’histoire s’infiltre-t-elle dans COVER ?

Dans COVER, on s’intéresse surtout aux formes et aux idées de nos contemporains, à ce qui n’est pas encore devenu de l’histoire : l’art dit vivant. L’idée est née dans l’étrangeté de l’après-spectacle. On observait souvent les spectateurs rejouer un geste, esquisser un souvenir du spectacle qu’ils venaient de voir — comme un raccourci gestuel. Un moment où le corps prolonge la parole : “Attends, je vais te montrer, tu vas mieux comprendre.” C’est devenu un jeu entre nous : résumer ce qu’on avait vu en quelques postures. Et très vite, on a aussi commencé à le faire pour des spectacles qu’on n’avait pas vus. Ces formes-là, on les appelle des impostures : des représentations fantasmées, construites à partir d’images mentales ou de récits. Nos gestes sont spéculatifs. Ils avancent dans une zone de trouble, entre déjà-vu et étrangeté, comme si plusieurs couches de présence occupaient le même espace.

L’appropriation est toujours ambivalente, entre filiation et désir d’émancipation. « Dansez »-vous avec ou contre les fantômes ?

Clairement avec. Et même pour eux. COVER cherche à proposer autrement des choses qui existent déjà. À partir d’un même lot d’images, on invente d’autres arrangements, d’autres lectures, d’autres valeurs. On essaie de faire un spectacle qui laisse de la place à tous les autres, et où chacun puisse projeter sa propre mémoire du spectacle vivant.Si on garde ta métaphore : COVER serait un spectre de spectacle, hanté par ceux des autres.

Quelles ont été vos méthodes de travail ? Comment avez-vous « invoqué » ces fantômes ?

On a travaillé avec très peu de matière. Essentiellement notre mémoire. Et parfois, quelques flyers, résumés, interviews. Sans échange après un spectacle, le souvenir s’efface vite. On s’est mis à reconstruire collectivement le fil des pièces, comme un coryphée post-événement, qui redirait ce qui vient tout juste d’avoir eu lieu. Et bien sûr, notre mémoire nous trahit, elle réinvente. C’est là que ça devient intéressant : fabriquer des images à partir de souvenirs qui ne correspondent plus à rien. Comme COVER se nourrit des spectacles qu’on continue à voir, il change avec le temps.C’est une performance vivante, mouvante, poreuse.

Côté musique, vous collaborez avec Aviat & Orly, qui signent eux aussi une « cover ». Comment cette idée est-elle née ?

Longtemps, on a répété sans musique, dans le vide du Off de la Ménagerie. Puis en décembre, on a vu Crowd de Gisèle Vienne. Le spectacle s’ouvrait sur un extrait de Manuel Göttsching qui nous a littéralement happés. Une boucle si forte qu’elle aurait pu durer une heure. Et en fait, elle dure une heure. On a répété longtemps dessus, tout en cherchant un équivalent, parce qu’on ne voulait pas faire une citation frontale. Jusqu’à ce qu’on réalise que ce qu’il nous fallait, c’était une cover. Convaincus qu’il était trop tard, on a quand même demandé à Avia et Orly s’ils pouvaient composer un morceau d’une heure. Ils l’ont fait en moins de deux mois. On vient de recevoir la version finale. Et maintenant, on préfère la cover à l’originale.

Vu à la Ménagerie de verre. Photo César Vayssié.