Yuval Pick « Je veux que le CCNR soit un lieu de liens »

Yuval Pick « Je veux que le CCNR soit un lieu de liens » ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Depuis son arrivée à la tête du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape, Yuval Pick poursuit une ambition claire : faire du CCNR un lieu vivant, inclusif et ancré dans son territoire. Entre responsabilités institutionnelles et engagements humains, il défend une vision où la danse dialogue avec la société, les habitants, et les mutations du monde contemporain. Dans cet entretien, il revient sur les enjeux de son projet, les défis d’un CCN en périphérie urbaine, et affirme, avec force, la nécessité de défendre la danse comme un art vivant, politique et transformateur.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de prendre la direction du CCN de Rillieux-la-Pape ?

Après plusieurs années à diriger une compagnie indépendante sans lieu attitré, j’ai ressenti le besoin profond d’enraciner mon travail dans une structure pérenne, un lieu depuis lequel déployer un projet artistique ambitieux et cohérent. Étant déjà implanté dans la région lyonnaise, ce désir d’inscription territoriale s’est incarné très naturellement dans le Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape. Ce qui m’a particulièrement motivé, c’est la possibilité d’y installer une compagnie permanente. C’est encore rare dans le réseau des CCN, en dehors des ballets, et ça me tenait à cœur. À travers cette permanence, je peux approfondir une recherche chorégraphique exigeante, sur la durée, avec des interprètes expérimentés et engagés, qui partagent une vision et participent à l’élaboration d’un langage commun. Ce lien de confiance et d’intimité dans le travail est pour moi fondamental. Cette manière de faire est autant un choix artistique qu’un engagement social. Je suis sensible à la manière dont la danse peut traverser les existences, transformer les regards, résonner dans le quotidien des gens. Rillieux-la-Pape est un territoire puissant, complexe, qui appelle un travail de fond sur le lien, sur le sensible. C’est ici que je veux construire, avec et pour les gens qui vivent là.

Quels sont pour toi les plus grands défis quand on dirige un CCN ?

Le plus grand défi, c’est d’articuler deux postures a priori contradictoires : celle de l’artiste et celle du directeur. Comment garder le feu artistique vivant, comment continuer à expérimenter, douter, chercher, tout en assumant la gestion, la vision à long terme, le pilotage d’une équipe et d’une structure complexe ? C’est un équilibre fragile mais passionnant. Il faut que l’équipe comprenne la sensibilité du projet artistique, qu’elle la porte, qu’elle la fasse rayonner. Et inversement, il faut que l’artiste soit à l’écoute des réalités institutionnelles, budgétaires, humaines. Ce double regard est très exigeant mais extrêmement formateur.

Qu’est-ce qui distingue le CCNR des autres centres chorégraphiques ?

Le CCNR se situe à la lisière d’une grande métropole. Cette position géographique symbolise bien la posture que je défends : un lieu en périphérie, en tension entre centre et marge, qui regarde autant vers l’intérieur que vers l’extérieur. Les habitants de ces zones sont souvent perçus comme en retrait, alors même qu’ils portent une richesse humaine, culturelle, symbolique immense. Je veux que le CCNR soit un lieu de liens : un espace accueillant, ouvert, où l’on crée ensemble, où l’on partage. Quand l’incendie a frappé le bâtiment l'année dernière, ça a été un moment très fort, douloureux, mais révélateur aussi. On a mesuré à quel point ce lieu comptait. Pas juste pour les artistes, mais pour toute une communauté. Cette épreuve nous a obligés à réinventer nos manières de faire, à sortir encore davantage dans la ville, à penser l’accueil autrement. En un sens, elle a renforcé notre raison d’être. Avec 73 nationalités représentées sur la commune, la question du « vivre ensemble » est concrète. Comment faire de la création artistique un levier de transformation ? Comment la danse peut-elle réactiver un sentiment d’appartenance ? En parallèle, le CCNR développe un projet artistique fort et visible à l’échelle nationale et internationale : des résidences d’artistes, le festival Cocotte, des collaborations multiples avec d’autres structures de création. La jeune création est au cœur de nos préoccupations. C’est dans cette dynamique que nous avons co-imaginé avec la Biennale de Lyon une nouvelle plateforme européenne pour la danse, dont la première édition arrive bientôt.

Sur le plan artistique, quelle impulsion veux-tu donner au CCNR ?

Ma priorité, c’est la recherche chorégraphique. Je travaille avec des danseurs hautement impliqués, qui s’engagent corps et âme dans une écriture du mouvement exigeante. Pour approfondir cette recherche, j’ai conçu une méthode : Practice. Practice est née d’un besoin de transmission, mais aussi d’un désir de développer une approche holistique du corps. Elle ne sépare pas le haut du bas, elle interroge la présence, le geste comme lieu de subjectivité, le mouvement dans l’espace à 360°. Je veux que chaque danseur puisse non seulement maîtriser une technique, mais surtout incarner une pensée. Former un danseur aujourd’hui, c’est lui offrir un espace pour explorer, comprendre, habiter son corps différemment. C’est une formation qui va bien au-delà de la technique, qui engage l’imaginaire, l’écoute, la perception.

Quel regard portes-tu sur l’évolution des CCN depuis leur créations dans les années 80 ?

Les CCN ont beaucoup évolué depuis les années 80. À l’origine, ils répondaient à un besoin de structuration et de diffusion de la danse contemporaine en France. Aujourd’hui, ils doivent faire face à des mutations profondes : la globalisation, la précarisation des artistes, l’injonction à produire toujours plus vite, à rendre des comptes sur tout. Nous devons défendre un autre rapport au temps, au geste, au sensible. Un spectacle n’est pas un produit. C’est un processus, une pensée incarnée, une expérience du présent. À l’heure où tout est marchandisé, l’art doit garder sa puissance de résistance. Créer une œuvre chorégraphique est un acte politique. Offrir un lieu comme le CCNR à des artistes, c’est leur permettre de penser autrement, de proposer d’autres récits, d’inventer des formes. Et c’est essentiel que ces récits rencontrent un public, que ce lien soit activé dans la complexité, la nuance, pas dans la simplification. La danse est un art du vivant, fragile, éphémère, profondément humain. Les CCN doivent rester des lieux d’hospitalité pour ce vivant-là, des lieux où les artistes, mais aussi les habitants, peuvent se révéler, se transformer, se rencontrer autrement.

Photo Sébastien Erome