
Yaïr Barelli : Ce ConTexte comme terrain d’expérience
Publié le 13 mars 2015
Ce ConTexte est un solo mouvant, qui se tisse à même le lieu et le moment. Yaïr Barelli y mêle parole, sensation et présence pour explorer ce que la situation produit en lui. Chaque représentation devient une recréation : la danse naît moins d’un geste ou d’un texte que de l’effort visible de se laisser traverser. Un espace d’exposition de soi, mais surtout de ce qui résiste à se dire.
Peux-tu retracer l’histoire de Ce ConTexte ?
Ce ConTexte est un solo que je développe de manière vivante et évolutive depuis 2010. C’est une mise en situation de pratiques qui me traversent : la parole, la danse et des formes de rituels. J’essaie d’y interroger ce que la situation du spectacle provoque en moi, dans mon corps, dans ma pensée, mais aussi dans la salle, chez les spectateurs. Ce qui m’intéresse, c’est ce trouble qui naît entre la réalité et la fiction. Je m’appuie sur lui. Monter sur scène n’est jamais anodin : je tente de partager ce qui m’habite à cet endroit-là, les doutes, les joies, les peurs. C’est une recherche qui ne cherche pas à résoudre, mais à montrer ce que la recherche elle-même produit. Ce travail est aussi une tentative de résister à l’effet hypnotique du théâtre, à la séparation traditionnelle entre l’interprète et le public. Il s’agit de remettre en jeu la présence même du spectateur, de jouer contre la distance, d’assumer l’impact du contexte. Je montre l’effort que je fais pour rester sincère, même si je sais que la sincérité totale est impossible. Et face à cette impossibilité, un humour se glisse naturellement, un humour presque involontaire, qui appartient à la situation. Celui d’un clown en introspection, un bouffon qui se prend au sérieux sans jamais oublier qu’il joue.
Tu peux nous expliquer ce titre, Ce ConTexte ?
Le titre est né spontanément, à un moment où on me demandait un nom pour une présentation. Ce ConTexte, avec ses majuscules, joue déjà avec une ambiguïté, une ironie sur le « texte », sur le « con », et sur ce qui les entoure. Ce n’est pas un spectacle où le sens se trouve dans un texte à comprendre. Le sens est ailleurs : dans le moment, dans le contexte, dans l’interaction. Le mot “contexte” vient du latin, ce qui entoure le texte, et ici, ce texte c’est aussi le corps, la voix, l’espace, la relation. Le titre assume que la matière du spectacle ne se trouve pas dans un contenu, mais dans ce qui advient autour, à travers moi, à travers le public.
Comment la pièce a-t-elle évolué au fil des années ?
C’est une pièce qu’on ne peut pas répéter comme un ballet ou un texte écrit. Sans public, l’exercice devient presque absurde. Le spectacle se révèle dans la situation, avec l’attention du public, avec l’ambiance du jour. En 2013, au festival Actoral à Marseille, j’ai eu le sentiment que quelque chose avait trouvé une forme plus aboutie. Mais le danger, c’est que ça se fige. Je cherche à rester en déséquilibre, à relancer l’instabilité. Chaque représentation est donc une tentative renouvelée, comme si je repartais de zéro, tout en gardant la mémoire des expériences passées. Mon défi, c’est de continuer à risquer, à perdre un peu de contrôle, à accepter que je ne maîtrise pas tout. C’est là que se trouve, pour moi, le cœur de l’expérience.
Le public occupe une place particulière dans Ce ConTexte…
Oui. Le spectacle commence souvent dans les gradins, avec la parole. Je suis parmi les spectateurs. Je dis : « ça va commencer », comme un souffle, un glissement, sans rupture nette. Ce moment me permet de ressentir l’espace, d’absorber la salle, d’écouter les gens autour de moi. Je fais partie du public, mais je suis aussi ailleurs. Il y a une bascule lente. On commence dans la tête, dans les mots, et peu à peu, ça descend dans le corps, dans l’espace, dans l’épaisseur du présent. Le public n’est pas une entité passive, il est une matière vivante avec laquelle je travaille. Je ressens sa présence comme une douche d’attention. C’est parfois une pression, mais aussi un plaisir étrange, presque lumineux. Je ne cherche pas à casser la fiction théâtrale, mais à la révéler dans sa porosité. Montrer qu’on joue, mais qu’on joue sérieusement.
Quel rôle jouent les mots dans ta pratique ? Est-ce qu’ils compensent le mouvement ?
Je n’aime pas trop l’idée de « compensation ». Mais le mot « palliatif » m’inspire. Oui, parfois la parole remplace ce qu’on ne peut pas danser, ce qu’on ne sait pas encore comment danser. Je parle pour creuser, comme avec une pelle, non pas pour expliquer, mais pour faire fondre quelque chose. Je fais ce que j’appelle une fausse psychanalyse, ou un faux rituel vaudou. Ce sont des cadres que j’assume sans y croire totalement. J’essaie d’atteindre une parole ordinaire mais chargée, sincère sans être confessionnelle. Je parle les yeux fermés, pour sentir autrement, pour descendre en moi. La parole me permet de naviguer à vue, de nommer ce qui se passe dans le moment, d’accepter le flux des pensées, sans chercher à les maîtriser.
Tu as joué Ce ConTexte dans des contextes très variés : sur scène, dans des musées, dans des jardins… Quel statut donnes-tu à cette œuvre ?
Je ne considère pas Ce ConTexte comme une œuvre « fixée ». C’est une pratique adaptable, perméable au lieu, au moment, au public. Elle absorbe les conditions dans lesquelles elle se manifeste. J’ai joué ce solo dans un jardin, un théâtre, une galerie… À Versailles, j’ai parlé de Louis XIV, du jardin, du rapport au patrimoine. Chaque version est une tentative de résonance locale. C’est ce qui me donne envie de continuer : l’idée que rien n’est figé, que chaque représentation est un nouveau terrain d’écoute. Je me dis parfois que ça pourrait se faire dans un supermarché ou dans une serre tropicale… C’est possible, tant que le contexte devient matière. Ce n’est pas une œuvre qu’on dépose, c’est une situation qu’on active.
Vu au CWB. Photo Céline Bertin.