Vera Tussing « La crise sanitaire a révélé au grand jour la précarité des danseur·se·s »

Vera Tussing « La crise sanitaire a révélé au grand jour la précarité des danseur·se·s » ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

La Belgique traverse actuellement une seconde vague encore plus violente que la première, et le gouvernement fédéral a annoncé récemment la fermeture des lieux culturels au moins jusqu’au 19 novembre. Après seulement quelques semaines de répit, les théâtres ferment donc une nouvelle fois leurs portes, plongeant à nouveau la production, la création et la diffusion du spectacle vivant dans l’incertitude. Il est essentiel aujourd’hui, plus que jamais, de dresser un état des lieux aux côtés des artistes, en prenant le temps d’écouter celles et ceux qui ont subi de plein fouet cette brutale mise à l’arrêt. Rencontre avec la chorégraphe et danseuse Vera Tussing, pour qui le toucher, le collectif et la présence sont au cœur du geste artistique.

Le secteur du spectacle vivant en Belgique a été traversé ces dernières années par de nombreux phénomènes sociaux : des coupes budgétaires dans la culture en Flandre, le mouvement #MeToo, la transition écologique… Est-ce que ces dynamiques ont eu un impact sur ta pratique ou sur ta manière de penser ton travail ?

Pour qu’une pratique physique comme la danse puisse exister pleinement, elle dépend de deux éléments essentiels : l’espace et le temps. En tant que chorégraphe, si tu veux offrir ces conditions à tes interprètes, tu dois trouver des structures prêtes à les soutenir activement. Il y a quelques années, nous avions encore la possibilité de développer une création sur plusieurs mois. Mais les coupes budgétaires dans les dispositifs de soutien en Belgique, que tu évoques, ont profondément transformé notre manière de travailler. Pour ma dernière création, Tactile Quartet(s), nous n’avons eu que quatre semaines de création. Heureusement, j’ai pu collaborer à nouveau avec des danseuses avec lesquelles j’avais déjà travaillé, ce qui nous a permis de gagner du temps en nous appuyant sur une mémoire corporelle partagée et un langage chorégraphique déjà présent. Les conditions de création restent précaires pour beaucoup, et cela pousse certain·e·s artistes à s’interroger sur la viabilité même de leur parcours professionnel. Concernant #MeToo, j’ai fait partie d’un groupe de chorégraphes à l’origine de la « Déclaration des chorégraphes », un texte rédigé en réaction aux témoignages apparus dans tout le secteur artistique. Il mettait en lumière des problématiques récurrentes : conditions de travail dangereuses, harcèlement sexuel, abus de pouvoir. Cette déclaration a été signée par un grand nombre de chorégraphes en Belgique. Depuis, l’organisation Engagement Arts continue de suivre activement ces sujets. Je collabore ponctuellement avec elleux pour proposer des ateliers, même si je me concentre avant tout sur mon travail personnel, qui aborde aussi des questions de consentement. Par ailleurs, j’ai recréé une de mes pièces en pensant spécifiquement à l’accessibilité, pour que le théâtre puisse accueillir un public malvoyant ou aveugle. Cette démarche m’a fait prendre conscience à quel point les lieux dans lesquels je travaille sont encore souvent non inclusifs. La manière dont nous organisons nos environnements, au sens culturel, mais aussi physique, doit encore évoluer profondément pour inclure toutes les formes d’expériences corporelles, de perceptions, de sensibilités.

Est-ce que la crise sanitaire t’a poussée à reconsidérer ta recherche ou à ouvrir de nouvelles pistes dans ta pratique ?

Une grande partie de mon travail porte spécifiquement sur la question du toucher, sur le contact entre l’artiste et le public. La pandémie a donc mis ce cœur de recherche sous tension, en soulevant des préoccupations très concrètes mais aussi profondément existentielles. Ce virus nous a brutalement rappelé que nous vivons dans une forme d’« illusion de distance », alors que nous sommes en réalité profondément interconnecté·e·s. Il prive les gens de contacts humains essentiels, de rencontres physiques qui peuvent être décisives. Mais en parallèle, j’ai aussi ressenti l’émergence de nouvelles formes de proximité, notamment dans mon quotidien : je me sens aujourd’hui plus en lien avec mes voisin·e·s que je ne l’étais auparavant. Sur le plan professionnel, j’ai été surprise par le nombre de personnes qui m’ont contactée pendant le confinement pour me dire que les thèmes que j’aborde depuis longtemps prenaient soudain une acuité nouvelle dans le contexte actuel. Le toucher, la perception tactile, l’hapticité, le collectif, le consentement, sont les fondements de mon travail depuis mes débuts. La crise sanitaire a, d’une certaine manière, renforcé la pertinence de ces sujets. Je me souviens avoir vu des politicien·ne·s nous dire de ne pas toucher les autres, de bien nous laver les mains, puis se toucher le visage quelques secondes plus tard, de manière réflexe. Ce genre d’image met en lumière à quel point notre conscience de nos propres gestes reste souvent inconsciente, automatique, non réfléchie. Or, l’attention aux gestes et la façon dont nos corps interagissent ont toujours été au cœur de ma démarche chorégraphique. Et même si la danse a momentanément disparu des scènes de théâtre, j’ai eu le sentiment qu’un autre type de chorégraphie émergeait dans l’espace public. Les rues, les bâtiments, les lieux communs sont désormais marqués au sol, balisés, orientés. Ils nous disent où nous arrêter, comment nous déplacer, à quelle distance nous tenir. Ces inscriptions invisibles devenues visibles créent une nouvelle forme de partition collective, un espace chorégraphique contraint mais fascinant.

As-tu constaté autour de toi une prise de conscience, de la part des théâtres ou des institutions, et peut-être une remise en question des paradigmes du milieu du spectacle vivant ?

Les artistes et les institutions sont évidemment très engagés dans la tentative de répondre à la crise actuelle. Les théâtres, de leur côté, doivent faire face à des bouleversements financiers majeurs, notamment en raison de la réduction des jauges, ce qui impacte toute une chaîne de travail. C’est un écosystème complexe et profondément interconnecté. Même si certain·e·s parmi nous bénéficient de protections relatives, l’impact reste brutal pour l’ensemble des personnes concernées par le spectacle vivant : artistes, interprètes, technicien·ne·s, et toutes celles et ceux dont les revenus dépendent directement des représentations. Il me semble aujourd’hui indéniable que la situation des artistes en Belgique est profondément fragilisée. J’ai vu des artistes étranger·ère·s devoir rentrer dans leur pays d’origine, chez leurs parents, et accepter des emplois alimentaires. J’ai lu un article dans The Guardian qui relatait les situations précaires vécues par des collègues et ami·e·s avec qui j’ai étudié à la London Contemporary Dance School. Je me suis réjouie de voir que ces réalités pouvaient enfin être exprimées dans une tribune internationale, tant la situation est critique. Défendre nos droits, revendiquer un véritable statut d’artiste, être rémunéré·e pour ce que nous faisons, voilà des combats que beaucoup de danseur·se·s, moi y compris, mènent depuis longtemps. Je voudrais souligner aussi certaines initiatives positives, comme celle de States of the Arts, qui a mis en place une application, SOS RELIEF, permettant une solidarité financière directe, sans conditions, de personne à personne. D’autres dispositifs d’aide ont été mis en place par la ville de Bruxelles et par le secteur culturel flamand pour soutenir celles et ceux qui ont été frappé·e·s par la crise. Mais je tiens à le dire clairement : la pandémie n’a fait que rendre plus visible une précarité déjà bien installée. À Bruxelles, de nombreux·ses artistes et danseur·se·s que je connais vivent sous le seuil de pauvreté ou juste au-dessus. La crise a amplifié une réalité déjà présente, qu’il devient urgent de regarder en face.

Le confinement a mis ton travail en suspens. Est-ce que cette période a fait émerger de nouvelles réflexions sur ta recherche ? Et comment as-tu réussi à rester en lien avec le milieu de la danse ?

Je fais partie d’un réseau international d’artistes basé à Bruxelles, et nous avons l’habitude de travailler à l’échelle internationale ou d’avoir des missions ponctuelles, notamment dans le milieu scolaire. Nous nous soutenons mutuellement en partageant des offres d’emploi, des opportunités, des ressources, mais aussi beaucoup d’écoute. Quand je suis arrivée à Bruxelles, je ne pouvais pas me loger, et c’est grâce à ce réseau de danseuses et de danseurs que j’ai trouvé un accueil dans la ville.La fermeture des théâtres et l’annulation de tous les événements culturels ont évidemment eu un impact direct sur notre travail, mais aussi sur nos lieux d’échanges informels, ces espaces sociaux qui nourrissent aussi notre pratique. Pendant le confinement, ce lien spontané, cette circulation d’idées au sein de la scène bruxelloise m’ont particulièrement manqué. Au début, j’ai essayé de continuer à travailler comme si de rien n’était. Je faisais du télétravail, j’enseignais, j’écrivais, je lisais, je menais des entretiens, et je proposais des cours sur Zoom, ce qui me permettait de maintenir une pratique physique, même confinée dans mon appartement. J’ai aussi cousu des masques pour une association bruxelloise, qui les distribuait ensuite au personnel soignant. Avec du recul, ces journées me paraissent irréelles, presque absurdes. Juste avant le confinement, j’enseignais encore dans plusieurs écoles en Belgique et en Suisse. Jamais je n’aurais imaginé me retrouver du jour au lendemain seule dans mon appartement, sans travail physique, sans horizon. Quelques mois plus tard, on m’a proposé de donner un cours technique dans un théâtre. J’ai immédiatement accepté, car j’éprouvais un réel besoin de poursuivre le travail que j’avais entamé pendant cette période étrange. Cela fait plus de quinze ans que je développe une pratique artistique, et j’ai toujours réfléchi à la manière dont la performance pouvait s’inscrire dans une écologie d’idées plus vaste. Aujourd’hui, cette manière de penser la danse, comme une forme d’engagement dans un tissu de relations, de pensées, de gestes, me semble plus essentielle que jamais pour donner du sens à ce que nous faisons.

Comment envisages-tu la saison à venir ?

Je traverse actuellement de nombreuses réflexions, car plusieurs aspects essentiels de mon travail, comme la proximité physique et le toucher, restent problématiques dans le contexte sanitaire. La danse me manque, et le contact aussi. Je ressens un vide, mais j’essaie de l’aborder comme un espace d’expérimentation. En ce moment, je développe une pratique d’écriture qui me permet de repenser ces questions autrement, à distance, mais sans les abandonner. Cette situation m’a offert l’occasion de revisiter certaines dimensions de mon travail avec un regard neuf. J’ai également poursuivi un projet d’interviews entamé en début d’année, qui porte sur des thèmes que je développe depuis longtemps, comme le consentement, les relations sensorielles ou les formes d’attention partagée. Je collabore aussi avec la chercheuse Elvira Crois, avec qui nous organisons des conférences réunissant des artistes issu·e·s du milieu de la danse. Le prochain événement, prévu au STUK à Louvain le 26 novembre, s’intitule « Le consentement comme joie ». Nous espérons sincèrement qu’il ne sera pas annulé, car il réunit des voix importantes dans un moment où repenser nos manières d’être ensemble me semble plus que jamais nécessaire.

Photo Alessandra Rocchetti