Alexander Vantournhout, poétique des disproportions

Alexander Vantournhout, poétique des disproportions ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Circassien de formation, danseur par affinité, chercheur du mouvement avant tout, Alexander Vantournhout brouille les lignes entre disciplines et identités scéniques. Avec ANECKXANDER, solo radical et minimaliste, il livre une « autobiographie du corps » où la nudité, les disproportions et les accessoires deviennent autant de langages physiques qu’émotionnels. Entre chute maîtrisée, tension extrême et regard frontal, il déstabilise les codes du spectaculaire et interroge la place du spectateur.

Tu as suivi une formation à l’École Supérieure des Arts du Cirque avant d’intégrer celle de danse P.A.R.T.S. En quoi ces deux disciplines se complètent-elles dans ton travail ?

À l’ESAC, je me concentrais surtout sur la roue simple, qui n’était pas encore vraiment reconnue comme une discipline à part entière. Donc il fallait chercher, expérimenter, inventer. C’était une formation très individuelle, axée sur notre rapport personnel à l’objet et sur ce que notre corps pouvait ou ne pouvait pas faire. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai commencé à réfléchir à la question des limites du corps acrobatique. Mais après une blessure au poignet, j’ai dû explorer d’autres formes. Je me suis progressivement éloigné de l’exploit technique, pour aller vers une approche plus chorégraphique du mouvement. Quand je suis arrivé à P.A.R.T.S., le choc a été important : j’y ai appris à travailler autrement, en collectif, avec une autre temporalité. Avec le recul, je dirais que mon lien entre cirque et danse, c’est le travail sur le “rapport à l’objet” et la façon dont il structure le mouvement. Qu’il s’agisse d’un accessoire, d’un partenaire ou même d’un espace.

Le titre de ton solo ANECKXANDER est un jeu de mots entre ton prénom et «  neck  », le mot anglais pour «  cou  ». Est-ce qu’on peut dire que cette pièce est une forme d’autobiographie ?

C’est bien une autobiographie du corps, mais pas nécessairement une autobiographie de « moi ». Disons que c’est le corps qui parle. Et s’il parle de moi, c’est parce qu’il a été façonné par mon histoire : par les sports, les disciplines, les pratiques que j’ai traversés depuis l’enfance. Travailler avec la roue, par exemple, m’a obligé à énormément solliciter mes poignets. Résultat : mes avant-bras sont plus développés que mes biceps. Cette disproportion me permet de cacher mes jambes derrière mes avant-bras, un détail qui devient un geste dans le spectacle. En ce sens, oui, le spectacle est autobiographique, mais c’est l’autobiographie d’un corps façonné, sculpté, exposé.

Peux-tu revenir sur la genèse d’ANECKXANDER ?

J’ai commencé très concrètement : par mesurer mon corps. Observer ses disproportions, ses écarts. J’ai un long buste, une nuque démesurément étirée, des bras et des jambes courts. Je ressemble parfois à un adolescent dont la puberté ne serait pas terminée. À partir de là, je me suis penché sur les étapes du développement moteur chez l’enfant. Le passage du stade amphibien (le mouvement “homologous”) à celui du reptile (homolatéral), puis à la marche bipède (“controlatéral”). Cela m’intéressait d’un point de vue somatique mais aussi symbolique : on rejoue toute une évolution. Avec la dramaturge Bauke Lievens, on a eu envie d’écrire une tragédie. Mais une tragédie qui pourrait basculer, à tout moment, dans le comique. J’aime cette frontière trouble entre rire et malaise.

Qu’est-ce qui t’a amené à choisir la nudité sur scène ?

La nudité révèle. Elle expose la fragilité. Elle rend visibles les disproportions, les tensions, les déséquilibres. Je ne peux rien dissimuler. Elle montre aussi l’effet du mouvement sur la peau, sur la chair : les traces, les marques, les rougeurs. C’est une forme d’honnêteté. Une façon d’exposer ce que le regard juge habituellement sans le voir. Et puis danser nu, c’est aussi une manière de neutraliser l’esthétique : il ne reste que le corps comme matière. Pas de costume pour styliser ou cacher. Juste le corps et ses possibles.

Tu portes aussi des gants de boxe, des chaussures à plateforme et une collerette. Que viennent révéler ou amplifier ces accessoires ?

Ce sont des prothèses, mais aussi des « accélérateurs de regard ». Les bottes compensées, les gants de boxe, la collerette : ce sont autant de moyens de modifier mon centre de gravité, mon équilibre, ma gestuelle. Ils compliquent le mouvement, le rendent parfois absurde. Mais surtout, ces objets accentuent mes disproportions au lieu de les masquer. Ils rendent visibles les écarts. D’un point de vue personnel, ce sont aussi des clins d’œil à ma jeunesse. Dans les années 90, j’étais fasciné par les Buffalo boots que portaient certains adolescents. Ils me semblaient invincibles. En les portant à mon tour sur scène, j’y ajoute de l’ironie, du trouble, du jeu. La collerette, quant à elle, rappelle les orthèses médicales, mais aussi le théâtre élisabéthain. Elle donne un air fragile, presque ridicule, tout en évoquant un certain ordre hiérarchique du regard.

Vu au festival des Rencontres chorégraphiques. Photo Milan Szypura.