
Portaits d'été : Louise Vanneste
Publié le 31 août 2020
Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Louise Vanneste.
Le secteur du spectacle vivant en Belgique a connu de nombreuses secousses ces dernières années : les coupes budgétaires en Flandre, le mouvement #metoo, les enjeux écologiques... Est-ce que ces bouleversements ont influencé ta pratique artistique, ta manière de penser et de travailler ?
Ce qui est ressorti de tout ça, c’est une forme de clarté. Quand la pression monte, les paroles se libèrent, les consciences s’ouvrent. Pas toutes bien sûr, mais on sent quand même un frémissement, un espoir. Il devient de plus en plus difficile d’ignorer les notions d’égalité, de respect, d’écologie. Ces questions sont liées, elles s’enchevêtrent. C’est par des gestes concrets qu’on avance, qu’on lutte. Tous ces mouvements sociaux, politiques, climatiques, secouent mes certitudes. J’ai l’impression de m’éloigner peu à peu d’un socle stable, de quelque chose auquel je tenais. C’est inconfortable, mais c’est vivant. Aujourd’hui, le mot « décoloniser » s’étend. Il ne s’agit plus seulement de l’histoire coloniale de l’Occident, mais aussi de nos propres réflexes, de nos automatismes. C’est un travail intime, qui demande bien plus qu’une intention morale.Il faut aller au bout du questionnement, dans les actes. Ces remises en question provoquent un remue-méninges fécond, nourrissent de nouveaux liens, de nouvelles images mentales qui influencent mes décisions artistiques. Elles ébranlent mes valeurs, elles érodent ce que je pensais acquis. Mais artistiquement, j’ai une petite crainte : que mon travail soit interprété uniquement à travers le prisme de l’urgence écologique. Je parle de nature, de végétal, d’animalité depuis longtemps. J’espère que ces thématiques ne seront pas réduites à un seul angle de lecture. Cela dit, il faut peut-être en passer par là pour qu’un vrai basculement ait lieu. Concernant les coupes budgétaires en Flandre (60 % de baisse sur les projets), elles ont été réajustées. Est-ce temporaire ou durable ? Je l’ignore. Mais le climat politique flamand, très à droite, ne laisse pas présager un avenir radieux pour l’art.
Comment le confinement a-t-il bouleversé ta pratique, ton travail ? Est-ce qu’il t’a amené à te poser de nouvelles questions, à repenser ta démarche artistique ?
Ce qui m’a manqué avant tout, c’est d’être avec les danseur·euse·s. Je suis quelqu’un d’assez solitaire, une partie de mon travail passe par la lecture, l’écriture, que j’ai pu continuer malgré tout. En général, l’absence de l’autre ne me pèse pas… mais là, dans ce contexte très particulier, ce manque est devenu très présent. J’avais besoin de les voir en mouvement, de voir comment ce que je leur propose circule dans leurs corps, dans leurs pensées. Il y a beaucoup de don dans un processus de création, c’est un moment de grande générosité, et cette dynamique m’a profondément manqué. Ce temps suspendu m’a aussi permis d’affirmer davantage la façon dont j’ai envie d’être artiste dans ce monde. Il m’a aidée à me réapproprier ce que je crois de la vie, de l’art, du lien avec les autres. Pour moi, être en lien avec « la passivité du monde », c’est une posture essentielle, c’est ce qui oriente ce que je fais, et la manière dont je le fais. L’enjeu maintenant, c’est de ne pas retomber dans les anciennes mécaniques. Il faut tenir bon, rester vigilant·e, continuer à lutter, à revendiquer, à revendiquer plus fort même.
La crise du Covid-19 a révélé l’ampleur de la fragilité des structures culturelles. Comment le milieu de la danse en Belgique s’est-il organisé pendant le confinement ?
Les associations d’artistes ont réagi très vite. Il y a eu un vrai élan collectif pour faire front et dialoguer avec le gouvernement. La RAC (Rassemblement des Artistes Chorégraphiques) a été particulièrement active. Des mesures comme le chômage temporaire ou des aides aux compagnies et aux lieux ont été mises en place. Mais l’aspect administratif a parfois ralenti le processus, et certain·e·s ont dû attendre longtemps avant de recevoir les aides. La crise a mis en pleine lumière la précarité du secteur. Une banque alimentaire a été lancée pour les artistes dans le besoin. Beaucoup ont dû demander de l’aide à leurs proches. C’est une réalité inacceptable. Le secteur culturel a dû se faire entendre, taper du poing sur la table. À l’approche du déconfinement, une loi a été adoptée en juillet, dans l’urgence, pour garantir aux artistes des droits équivalents aux autres travailleur·euse·s. Mais aujourd’hui encore, les politiques ne s’occupent pas suffisamment de ce secteur. Il faut sans cesse se rappeler à leur mémoire, retourner dans la rue si nécessaire. Les choses commencent doucement à évoluer : les fédérations sont désormais consultées par les partis politiques sur la création d’un véritable statut pour les artistes intermittents, ce qui n’existe toujours pas en Belgique. Il y a une prise de conscience qui semble émerger, mais le chemin est encore long.
Et du côté des lieux, des festivals, des écoles, est-ce que certaines initiatives t’ont marquée pendant cette période ?
Charleroi danse, de son côté, a lancé un fonds d’aide pour les danseur·euse·s, qui a très bien fonctionné. En avril, à l’initiative d’Annie Bozzini et de son équipe, les artistes résidents se sont réunis en ligne pour imaginer un événement en extérieur, en respectant les conditions sanitaires. C’est ainsi qu’est né le festival Unlocked début juillet. Ça a été un très beau moment. J’ai beaucoup aimé participer à la programmation et à la conception de ce festival. Zoom est devenu à la fois mon meilleur ami et mon pire ennemi. Il m’a permis de garder le lien avec les structures avec lesquelles je travaillais déjà, et de continuer à construire des projets à venir. J’ai aussi pu donner un workshop en ligne aux étudiant·e·s de l’Université d’Amsterdam. C’était essentiel pour elleux de maintenir ce lien, et pour moi aussi, au final, ça a été très précieux. On ne peut pas toujours travailler de cette façon, mais cela a eu ses bons côtés. Les étudiant·e·s ont dû créer chez eux, en autonomie, avec un accompagnement ponctuel. Cette solitude guidée leur a beaucoup apporté. Au final, on s’est débrouillé pour que chaque projet devienne constructif, qu’il reste vivant. Mais je n’aurais pas pu faire tout cela sans ma structure, l’équipe administrative et de production, et le contrat-programme qui me soutient. C’est important de le rappeler. Concernant ma structure Rising Horses, les institutions avec lesquelles des projets étaient prévus au printemps 2020 ont réagi très vite. Le Théâtre de Liège, dans le cadre du festival Corps de texte, devait accueillir un duo que je dansais avec Youness Khoukhou, suivi d’une présentation autour de mon lien à la littérature. Ils m’ont proposé d’écrire un texte en lieu et place de la soirée, publié ensuite dans le supplément culture du journal Le Soir. C’était une proposition forte et touchante, qui m’a permis de créer un autre type de lien avec le public.
As-tu constaté des prises de conscience chez d’autres artistes, dans les théâtres, ou même des changements de fond dans la manière dont fonctionne le spectacle vivant, pendant ou après le confinement ?
Oui, le confinement a permis de ralentir, et donc de parler. Avec deux chorégraphes de la Fédération Wallonie-Bruxelles et une structure de soutien à la danse, on a enfin pris le temps d’échanger, ce qui devenait rare. On courait tous·tes d’un lieu à l’autre, d’un projet à un autre, sans vraiment pouvoir partager. De ces échanges est né un projet de lieu qu’on espère voir soutenu : un espace dédié à la danse, mais aussi ouvert à d’autres disciplines. Un lieu où le temps est donné à la recherche, à l’expérimentation, à la solitude parfois, mais aussi à la rencontre. Là où le produit fini n’est pas une finalité immédiate. On veut mettre en valeur le cheminement, le processus de création et le partager avec le public. Créer plus de porosité, désacraliser. On imagine un endroit généreux, accueillant, calme, où l’on peut vraiment prendre le temps d’être ensemble, au sens le plus simple. Cet espace verra le jour à Molenbeek. Et puis, évidemment, on parle de plus en plus des espaces extérieurs pour les spectacles. Moi, j’adhère totalement. Pas parce que je veux quitter les théâtres, ce sont des lieux que j’aime profondément. Ils rassemblent, ils concentrent une attention particulière, et ce moment de noir juste avant que le spectacle commence, c’est pour moi comme un petit nectar… un instant suspendu, plein de promesses. Mais jouer dehors, c’est autre chose. C’est une présence artistique qui se décloisonne, qui s’ouvre, où l’œuvre peut aussi toucher les passants, croiser des regards inattendus. Ça me fait penser à ces jeunes à la gare du Luxembourg, à Bruxelles, près des institutions européennes. Ils dansaient dans les coins de la gare avec leurs petites enceintes, souvent en groupe. J’adorais les voir. Quelques voyageurs restaient à distance, un peu timides, comme s’ils n’osaient pas regarder. Ils occupaient cet espace commun de manière spontanée, joyeuse. J’en parle au passé, car aujourd’hui, ils n’ont plus le droit de danser là. Pourquoi ? Mystère… Enfin, il y a aussi la question écologique. Jouer dehors, à la lumière du jour, quand il fait bon, c’est une vraie piste. Mais je me débats avec cette idée. J’aime travailler la lumière, la scénographie, composer avec ces éléments. Alors je me demande : jusqu’où aller ? Qu’est-ce qui reste raisonnable ? Où placer le curseur ?
Le confinement a mis en pause tes projets, tes répétitions, tes tournées. Est-ce que ces annulations ou reports ont eu, ou vont avoir, des conséquences à long terme sur ta compagnie ou sur tes prochaines créations ?
Oui, il y a eu des annulations, des projets qui se sont évaporés dans le temps figé du confinement, ou qui se sont perdus dans l’embouteillage des reports et de la saison suivante. On va probablement en ressentir les effets dans les saisons à venir. Certaines répétitions ont dû être annulées, mais sans compromettre la prochaine création, prévue en mars 2021. Pour l’instant, on reste encore dans un contexte de crise. On n’a pas vraiment pu prendre du recul. Il va falloir continuer à composer avec l’inattendu. Alors oui, il y aura des conséquences, mais je ne peux pas encore en mesurer l’ampleur. Y aura-t-il quelque chose de positif à en retirer ? Je le crois. Je garde une forme d’optimisme, j’essaie de transformer ce flottement en ouverture. J’ai eu la chance d’avoir répondu à temps, avant la crise, à un appel à projet de Nos lieux communs pour développer une nouvelle création en extérieur : Metakutse. Cela ouvre des perspectives intéressantes. Je reviens d’ailleurs tout juste du festival Plastique Danse Flore, dans le potager du Roi à Versailles. De grands espaces, de l’air libre… tout cela promet de nouvelles manières d’écrire la danse.
Comment envisages-tu la rentrée, la saison à venir ?
Je l’aborde à la fois dans la continuité et dans le mouvement. Je poursuis mes projets engagés, mon travail chorégraphique, tout en essayant d’introduire des transformations là où je sens qu’elles sont nécessaires. Je veux laisser de la place aux temps d’écoute, aux moments de vide, de peu, à une certaine forme de ralentissement.Comme je le disais plus haut, je n’ai pas connu de bouleversements majeurs dans mon agenda. On va bientôt retourner en studio avec l’équipe pour travailler sur la prochaine création, 9 forays. Je continue aussi à construire le projet de studio de recherche, et à développer mon travail artistique en gardant une attention particulière pour les artistes plus fragilisé·e·s. Ma structure n’a pas de grandes marges de manœuvre financières, mais on essaie malgré tout, à notre échelle, de soutenir celles et ceux qui sont dans un vrai inconfort. On fait en sorte de leur réserver une place dans notre planning, et aussi dans le budget de Rising Horses.
Photo Laetitia Bica