Portraits d'été : Vania Vaneau

Portraits d'été : Vania Vaneau ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Pour certains, l’été rime avec pause bien méritée ; pour d’autres, il se poursuit au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi d’accompagner ce temps suspendu en proposant, tout au long de l’été, une série de portraits d’artistes. Qu’ils soient figures confirmées ou talents émergents du spectacle vivant, toutes et tous ont accepté de partager un moment d’échange à travers une série de questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Vania Vaneau.

Quel est ton premier souvenir de danse ?

Les fêtes folkloriques de rue, le carnaval. Enfant, ça m’affectait tellement que je ne savais jamais si je pleurais de bonheur ou d’effroi. Il y avait quelque chose de puissamment ambigu : une sorte d’« horreur merveilleuse » dans les célébrations, le tumulte, le bacchanal. C’était fort, sensoriel, débordant. Un bouleversement que je n’ai jamais oublié.

Quels spectacles t’ont le plus marquée comme spectatrice ?

Ce sont des spectacles que j’ai vus à une époque où je ne me demandais pas encore comment ils étaient faits. J’étais une vraie spectatrice, absorbée, entière. Apocalipse 1,11 (2000) du Teatro da Vertigem. Un solo du danseur de butō Kazuo Ohno. La Tristeza Cúmplice (1995) d’Alain Platel. Le Cri du Caméléon (1995) de Josef Nadj. Tambours sur la digue (1999) d’Ariane Mnouchkine. Le Petit Poucet (1998) de Chiara Guidi et Claudia Castellucci… Des expériences qui m’ont marquée bien avant que je me mette à les analyser.

Quels sont tes souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Il y a des moments très précis, presque secrets, où tu sens que tu es là, exactement, complètement : dans l’action, à l’endroit juste, avec une attention claire, élargie, en lien avec le public. Et puis il y a les moments de bascule, quand l’imprévu surgit. Deux fois, des spectateurs sont montés sur scène pendant qu’on jouait des pièces de Maguy Marin. Des réactions violentes, inattendues. Il a fallu casser le rythme, réinventer le cadre, reconstruire l’écoute pour pouvoir continuer. Ces moments de rupture sont d’une intensité rare.

Peux-tu partager des œuvres qui composent ton panthéon personnel ?

Je ne crois pas avoir un panthéon au sens classique. Ce serait plutôt comme le salon de mes parents, à São Paulo : un endroit où s’amoncellent caisses, objets de théâtre, masques, souvenirs de voyages, choses précieuses et absurdes mêlées… Une sorte de décor vivant, touffu, étrange, magique ou cauchemardesque, un nid rempli d’histoires et d’imaginaires. Ce salon-là, avec son chaos tendre, est probablement le vrai fond d’écran de mon panthéon.

Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Sortir de la bi-dimensionnalité des idées toutes faites. Briser les images préfabriquées. Refuser le moule normé, celui du marché, de la beauté, des attentes institutionnelles, des tendances. Revenir à l’expérience brute. À la matière. Aux organes. À l’obscur, au sale, là où l’imaginaire prend feu. Là où ça respire, où ça bouge, où ça se transforme. Il faut plonger, inspirer, expirer… et attaquer.

Quel rôle l’artiste peut-il jouer dans la société aujourd’hui ?

Être poreux. Laisser traverser ce qui se passe, dedans et autour, sur tous les plans : physique, émotionnel, politique, énergétique, environnemental. Et puis, travailler. Travailler avec ses mains, avec son corps. S’entêter. Donner forme à ce qui l’habite, pour toucher d’autres, pour faire circuler ce qui brûle et résonne. Actualiser l’acte. Le renouveler sans cesse. Être vivant, tout simplement.

Photo Didier Olivré.