TRANSMOTION, Dario Tortorelli

Propos recueillis par . Publié le 27/02/2020



Formé en danse au sein du ballet junior à Cannes avant de rejoindre la compagnie de ballet de l’Opéra de Nice, l’italien Dario Tortorelli s’installe ensuite aux Pays-Bas où il collabore avec plusieurs compagnies et chorégraphes. Aujourd’hui basé à Rotterdam, il développe avec sa compagnie DIVEinD – Visual Poetry of Performing Bodies un travail artistique hybride à la confluence des disciplines. Pour sa nouvelle création TRANSMOTION, il collabore avec la plasticienne Rosalie Wammes et le musicien Thierry Castel à l’élaboration d’un “jardin”, espace symbiotique et immersif où s’activent et cohabitent la pratique de chacun.

Vous avez fondé la compagnie DIVEinD – Visual Poetry of Performing Bodies. Comment définiriez-vous les axes de votre recherche ainsi que les problématiques des projets que porte votre compagnie ?

DIVEinD a été fondée au départ pour supporter mon travail artistique. Les projets DIVEinD ont pour ambition de s’affranchir des limites traditionnelles qui existent entre la danse, les arts visuels et autres arts de la scène. Les créations portées sont ainsi des spectacles transdisciplinaires dont le corps en mouvement joue un rôle central. Ces créations, imaginées comme des invitations à l’expérience et à la réflexion, font partie de ce que j’appelle les Visual Poetry of Performing Bodies. Ces créations sont imaginées comme étant des peintures vivantes qui resteront gravées dans les mémoires, qui évoqueront un souvenir, un sentiment, une émotion, un état d’esprit… La plupart des pièces abordent le sujet de l’identité et du genre. Récemment, nous avons tenté de questionner ce qui fait l’essence des êtres humains, et leur relation à autrui.

L’un des fils conducteurs de votre travail est le personnage de Romeo Heart, que l’on retrouve de pièce en pièce.

Ce personnage est en effet très présent dans mon travail. Ses caractéristiques rappellent celles d’un chevalier errant, d’un super-héros ou d’une pop star. Il est apparu pour la première fois dans un solo que j’interprétais, puis dans les créations qui ont suivi… Il a été interprété par différentes personnes et il était intéressant de voir que son essence prenait une forme nouvelle à chaque fois qu’il était incarné par un autre corps. Romeo Heart est un idéal qui porte en lui l’idée de la perfection, de l’immortalité, de l’invulnérabilité, qui sont tout autant d’attributs conférés aux chevaliers ou aux icônes de la pop.

Quelle place votre nouvelle création TRANSMOTION occupe-t-elle dans votre recherche artistique ?

Avec TRANSMOTION, c’est comme si l’armure de Romeo Heart se fendait et que l’on pouvait enfin voir ce corps dépouillé d’accessoires. Dans ma précédente pièce, D NO BODY 5 #transcending (présenté au festival Artdanthé en 2018, ndlr.), je m’approchais déjà de cette recherche : les interprètes étaient nu·e·s, complètement dépouillé·e·s des accessoires de ce personnage. Ces deux opus révèlent le caractère humain et la finitude de ce personnage, alors qu’auparavant il était plutôt question de son immortalité. TRANSMOTION poursuit donc le travail que j’ai initié avec le public et les artistes lors de ma précédente pièce.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de TRANSMOTION ?

Quand j’ai commencé à imaginer ce projet, j’étais très préoccupé par une question : comment parvenons-nous à nous relier aux autres et comment les relations humaines se délient-elle ? Je souhaitais que les spectateur·rice·s fassent l’expérience d’une nouvelle forme de performance. J’ai donc imaginé un lieu de rencontre : un jardin, dans lequel les êtres humains se retrouvent, se rassemblent pour procéder aux mêmes rites. Il s’agit pour moi d’une occasion pour nous retrouver dans un espace pendant une heure. Pendant ce temps délimité, nous sommes ensemble, dans un endroit créé pour cet événement donné.

Romeo Heart est-il toujours présent dans TRANSMOTION ?

Aujourd’hui, je ne ressens plus le besoin d’avoir un avatar pour renforcer ou questionner mon identité ou mon univers artistique. Désormais, je ressens le besoin d’être présent au public et d’être présent à moi-même, sans armure ni bouclier, retrouver l’enfant que j’étais qui contemplait la Nature et dansait avec elle. Dans TRANSMOTION, je désire que le public entre en contact avec ce moi intérieur, qui était incarné par ce chevalier, mais qui a maintenant rencontré l’humanité et est prêt à se donner aux autres sans masque ni costume. De cette façon, Romeo Heart n’est pas absent : il est simplement présent dans l’environnement. C’est comme si à l’intérieur de l’armure de Romeo Heart il y avait toujours eu, depuis le début, ce jardin plein de merveilles. TRANSMOTION est un jeu de mots qui réunit les mots TRANS et MOTION. TRANSMOTION vient de « to move forward », qui signifie « déplacer au-delà », « aller au-delà », et dans cette pièce, il s’agit « d’aller au-delà de l’armure ».

L’artiste visuelle Rosalie Wammes signe le dispositif de ​TRANSMOTION​. Pouvez-vous revenir sur votre collaboration ?

Ma volonté de collaborer avec Rosalie a été spontanée. Je suis tombé sur son travail par hasard, sur Instagram et ses installations ont immédiatement attiré mon attention. Je l’ai contactée et nous nous sommes rencontré·e·s afin d’imaginer une éventuelle collaboration. Ce qui m’a fasciné dans son travail, c’est sa manière d’associer des éléments naturels et organiques, comme des fleurs et des pigments de couleurs, à des éléments artificiels, industrialisés, comme du plexiglas ou des filtres de lumière. Je voyais également qu’elle travaillait beaucoup avec des couleurs vives et dans ce nouveau travail, j’avais très envie d’expérimenter ce genre de couleurs. Ensemble nous avons scénographié un espace pluri-frontal qui ressemble à mon jardin, avec plusieurs ouvertures afin que le·la specteur·rice puisse entrer et sortir, vivre cette performance en multipliant les points de vue.

Comment avez-vous imaginé « ce jardin » ?

Je me suis énormément inspiré de mon environnement quotidien : comment la lumière entre chez moi par les fenêtres les jours ensoleillés, comment elle se modifie tout au long de la journée, comment les meubles et les plantes sont animé·e·s par cette lumière. Il m’arrive également de regarder le ciel à différents moments de la journée et d’observer comme sa couleur peut donner un autre rythme à l’environnement. Je souhaitais par ce jardin non seulement inviter les gens à le découvrir mais également à en faire partie. Depuis le début, je désirais abattre le « quatrième mur » et vraiment permettre au public d‘entrer dans tous les interstices de la performance. Le plus difficile dans la conception de ce jardin a été de réfléchir à un espace fluide et ouvert, tout en ayant en tête qu’il devait accueillir et protéger le public. Nous avons ainsi créé une structure rectangulaire avec des rideaux blancs semi-transparents avec six entrées : cela donne un sentiment de fluidité et de liberté à l’espace, et peut être adapté en fonction de chaque salle de théâtre. Le plus compliqué est de faire vivre et de donner une unité à cet espace qui n’a pas de limite. Lors de la conception de cet espace, nous avions comme principe de trouver des stratégies pour que le·la spectateur·trice ne soit plus uniquement un·e observateur·rice, mais réellement comme partie intégrante de cet environnement. Ce que nous avons découvert pendant les ouvertures de répétition, c’est qu’en entrant dans notre jardin, le public cherchait un endroit sûr pour se cacher ou s’asseoir, mais dès qu’il s’habitue à ce nouvel environnement, il se permet de vivre le spectacle en toute liberté. Chaque représentation de cette création est donc, pour moi, un véritable défi qui consiste à faire vivre cet espace comme une expérience collective.

TRANSMOTION cristallise votre pratique transdiciplinaire. De quelles manières avez-vous travaillé les différents médiums de la pièce ?

Dans mes précédents projets, j’avais toujours envie de tout contrôler et de tout élaborer par moi-même, y compris les lumières ou les médiums visuels. Pour cette pièce, j’ai décidé de créer au contact d’autres artistes et de confronter ma vision de la perfomance à la leur. C’est la deuxième fois que je collabore avec le musicien Thierry Castel : il avait déjà signé la musique de ma précédente pièce D NO BODY 5 #transcending. Cette fois, je l’ai invité́ à créer une partition musicale influencée par les mélodies et les rythmes des danses folkloriques et rituelles. Dans ce spectacle, sont en quelques sortes représentées trois partitions : celle de Rosalie, celle de Thierry, et la mienne. La structure de la pièce est conçue pour évoluer progressivement, elle sera questionnée en fonction de son exploration : l’installation, le son et le corps prennent progressivement leur forme au gré de ces expérimentations. L’enjeu de cette inter-relations réside surtout dans le fait de pouvoir connecter et combiner ces trois médiums ensemble, et également de rechercher lors de la performance ce qui nous lie.

Conception et chorégraphie Dario Tortorelli, installation live Rosalie Wammes, musique live Thierry Castel, création lumière Remko Van Wely, dramaturgie et aide a la chorégraphie Judit Ruiz Onandi, costumes et production Chiara Amaltea Ciarelli, technique Maarten Van Dorp. Photo © DIVEinD Rob Hogeslag.

Le 12 mars à Panopée dans le cadre du festival Artdanthé


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