
Portraits d'été : Trajal Harrell
Publié le 20 août 2017
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Trajal Harrell. Quel est ton premier souvenir de danse ? Je me souviens de mon oncle Buster, qui me faisait danser dans le garage. J'avais quatre ans. Il existe encore une photo polaroïd de ce moment, un souvenir inestimable. Je trouvais que c'était l'homme le plus élégant du monde. Il vivait à Atlanta, la grande ville, alors que moi, j'étais dans une petite ville du sud de la Géorgie. Il portait des chaussettes en soie et des plumes sur son chapeau. Et surtout, il savait danser ! Il prenait toujours le temps de m’apprendre les nouveaux pas qui faisaient fureur en ville. Quels spectacles t'ont le plus marqué en tant que spectateur ? Quand j’ai vu Steps in the Street de Martha Graham, l’une des séquences de Chronicle (1936), j’ai ressenti des frissons, comme un courant qui me parcourait la colonne vertébrale. C’était exaltant, provocant, bouleversant. Ce moment a précédé ma décision de devenir danseur et chorégraphe. La façon dont Martha Graham incarnait le sens était impressionnante. Il y a aussi Tohoku Kabuki Plan IV (1985), la dernière œuvre de Tatsumi Hijikata, que beaucoup jugent moins aboutie que ses pièces précédentes, mais que j’adore. Et bien sûr Admiring La Argentina (1986), où il a dirigé Kazuo Ohno, reste un sommet. Mais au fond, mes premières vraies révélations artistiques sont venues du tout premier ball de voguing auquel j’ai assisté, et de mon premier grand défilé de mode. Y a-t-il des projets qui t’ont particulièrement marqué ? Celui qui se passe maintenant. Je travaille actuellement sur une exposition-performance au Barbican Centre, à Londres. C’est une rétrospective de mon travail de 1999 à aujourd’hui. Quinze pièces sont présentées dans les différentes salles, tous les jours pendant quatre semaines. C’est intense parce que c’est en cours. En réalité, chaque projet, à l’instant où je le vis, devient l’expérience la plus vibrante. Peux-tu partager quelques rencontres importantes dans ton parcours ? Je pense tout de suite à Catherine Levine, mon administratrice américaine. Elle m’accompagne depuis les débuts de la série Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church. Elle a traversé avec moi les tempêtes, les jours de lumière, les imprévus. Sa générosité et son engagement sont précieux. Je mesure chaque jour la chance d’avoir quelqu’un comme elle à mes côtés. Quelles œuvres composent ton panthéon personnel ? Il est peuplé de pièces qui m’ont transformé dès mes débuts de chorégraphe. Ces œuvres sont des fondations. Il y a : Steps in the Street (1936) de Martha Graham, Elena’s Aria (1984) d’Anne Teresa de Keersmaeker, Jérôme Bel(1995) de Jérôme Bel, Sweet in the Morning (1996) de Judith Jamison, Geography Part 1 (1997) de Ralph Lemon, Dover Beach (2008) de Sarah Michelson, Kontakthof (1978) de Pina Bausch, Tohoku Kabuki Plan IV (1985) de Tatsumi Hijikata, Admiring La Argentina (1986) de Kazuo Ohno, Heretic (1929) de Martha Graham, Artifact(1984) de William Forsythe, Calico Mingling (1973) de Lucinda Childs, Set and Reset (1983) de Trisha Brown, autant vouloir le bleu du ciel et m’en aller sur âne (2004) de Christian Rizzo, Frère & sœur (2005) de Mathilde Monnier, It’s not funny (2006) de Meg Stuart, Rain (1989) de Bebe Miller, State of Darkness (1999) de Molissa Fenley, Con forts fleuve (1999) de Boris Charmatz, et low pieces (2009-2011) de Xavier Le Roy. Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ? Pour moi, l’enjeu principal, c’est de projeter la bonne image dans mes pièces, au bon moment, de la bonne façon. J’essaie de ne pas me faire piéger par l’idée que « l’actualité » est plus vaste qu’elle ne l’est. J’ai appris ça en écoutant les joueurs de tennis : quand le score est 30-30, il ne faut pas jouer la balle de match. Alors j’essaie d’être là, au présent, de faire de mon mieux avec générosité, précision et bienveillance. À tes yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ? Élargir l’imaginaire humain autant qu’il le peut. Son travail doit viser une meilleure compréhension de nos différences, une meilleure appréhension des singularités. Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais d’ouvrir un espace, de créer un moment dans lequel quelque chose peut changer. Photo Paula Court