
Jefta van Dinther, Voyage au bout de la nuit
Publié le 31 octobre 2014
Dans This is concrete, Jefta van Dinther et Thiago Granato plongent dans un duo sensuel où le désir, le temps et l’intimité deviennent matières à éprouver. Inspirés par l’expérience des clubs, ils façonnent un espace suspendu mêlant danse, musique et lumière dans une lenteur hypnotique. À travers cette traversée physique et sensorielle, les deux artistes interrogent les forces invisibles qui relient les corps. Dans cet entretien, Jefta van Dinther revient sur la genèse du projet et sur sa collaboration avec Thiago Granato.
Peux-tu retracer la genèse de This is Concrete ? Comment as-tu initié la recherche avec Thiago Granato ?
Le point de départ a été une fascination partagée pour la perception du temps, et la manière dont il peut devenir presque palpable. Nous avions tous les deux vécu des moments où le temps nous semblait concret, presque matériel. À partir de là, nous avons voulu explorer s’il était possible de travailler le temps comme on travaille un corps ou un objet en mouvement dans l’espace. L’idée était de créer un espace, pour nous comme pour le public, dans lequel le temps ne soit pas un cadre servant à produire quelque chose, mais une matière à éprouver. Une expérience commune du temps, dans laquelle l’essentiel ne réside pas dans ce qui est généré, mais dans l’accès même à cette temporalité partagée.
Quelles ont été vos premières pistes de recherche ?
Nous avons d’abord entamé des recherches très abstraites autour du temps, en le confrontant à un vocabulaire chorégraphique lui aussi abstrait. C’était stimulant, mais assez vite, nous avons perçu les limites de cette approche : le mouvement restait enfermé dans un cadre chorégraphique trop formel, presque générique, et cela ne correspondait pas à ce que nous cherchions à faire émerger. Nous avons alors recentré notre démarche sur nos propres expériences du temps, en particulier celles vécues dans les clubs, où nous passions beaucoup de nuits à cette période. Ce qui nous a frappés, c’est la manière dont la perception du temps s’y altère, voire disparaît. À travers la danse, les échanges, le sexe ou l’ivresse, le club devient un espace où la productivité s’efface au profit d’une immersion totale dans la durée. Le temps y est vécu pour lui-même, dans une forme d’abandon partagé. L’enjeu a alors été de transposer cette qualité d’expérience, sensorielle, collective, non productive, dans le contexte du studio. This is concrete s’est ainsi construit à partir de ces perceptions, où la sexualité, l’intimité et les forces invisibles entre les corps sont devenues les fondations mêmes de la pièce.
À quel moment la musique est-elle entrée dans votre recherche ?
La musique a été intégrée très tôt dans le processus de création. Nous avons demandé à David Kiers de composer une bande-son qui évolue lentement, de manière fluide et continue, comme une matière en ébullition. À l’image d’une soupe qui mijote, elle révèle peu à peu des textures variées, sans jamais permettre de distinguer clairement chaque ingrédient.
Cette indistinction crée un effet d’immersion : on se perd dans le son comme dans l’image des corps. Le rythme lent installe une sensation de relâchement dans la chorégraphie, une sorte d’atmosphère d’after-party, où les corps glissent dans un autre état, plus flottant, presque suspendu.
Tu partages la scène avec Thiago. Comment avez-vous abordé cette relation au plateau ?
Comme je l’ai évoqué plus tôt, l’intimité, la sexualité, et les forces invisibles qui circulent entre deux personnes attirées l’une par l’autre ont été le point de départ du projet. La danse est, selon moi, l’un des rares espaces où les hommes peuvent exprimer une forme de sensibilité. La sensualité masculine reste encore peu visible, et c’était quelque chose que nous avions envie de mettre en lumière. Danser de cette manière avec Thiago, face à un public, me procure un réel sentiment de liberté. Il s’agit d’un rapport d’intimité sincère, qui ne se limite pas à placer le spectateur dans une posture de voyeur, mais qui, je l’espère, lui fait ressentir des forces similaires, universelles, profondément humaines. Je n’avais jamais abordé ces questions de façon aussi frontale et explicite. Et c’est justement parce que cette ambiguïté n’est pas le propos central de la pièce qu’elle m’a permis de me libérer de mes propres représentations et valeurs.
Vous avez une approche très visuelle de la scène. Est-ce que vous vous sentez proche des arts visuels ?
C’est une remarque qu’on me fait souvent, et je me rends compte que ma manière de penser et de créer est effectivement très plastique. J’envisage tous les éléments d’une performance, y compris les plus immatériels, comme des matériaux avec lesquels je peux travailler, presque physiquement. J’aime cette idée de pouvoir plonger les mains dans la lumière, le son, le mouvement, comme on le ferait avec une matière brute. Ma collaboration avec Minna Tiikkainen sur la lumière, ou encore l’usage de matériaux simples et concrets sur scène, participent de cette approche. Ce qui m’intéresse, c’est l’interaction entre les corps et les matières lorsqu’ils traversent des processus de transformation. Même si mes pièces peuvent parfois évoquer des installations, je reste profondément ancré dans le cadre du théâtre : avec un début, une fin, une dramaturgie qui structure le tout.
Photo Jefta van Dinther