
Tatiana Julien, Initio
Publié le 21 décembre 2017
Avec Initio [Live], Tatiana Julien poursuit sa quête d’un théâtre chorégraphique total, en compagnie du compositeur Pedro Garcia-Velasquez et de l’écrivain Alexandre Salcède. Ensemble, ils signent un opéra de chambre aux allures de traversée spirituelle et physique, où les langages de la danse, du chant et de la musique s’entrelacent jusqu’à devenir indissociables.
Tatiana, pour Initio [Live] - Opéra chorégraphique, tu collabores une nouvelle fois avec le compositeur Pedro Garcia-Velasquez et l’écrivain Alexandre Salcède. Peux-tu donner un aperçu des dynamiques au sein de votre trio ?
Nous avons éprouvé, pendant toute cette période de création, une forme de connivence intellectuelle profonde. Nos sensibilités se sont croisées dans une porosité constante : un même goût pour le charnel, la poésie, l’incarnation, une certaine idée du lyrisme, et aussi une méfiance partagée envers ce qui se revendique comme « d’aujourd’hui », au sens de tendance ou d'effet de mode. Ce qui nous rassemble, c’est un désir d’œuvre totale, sans hiérarchie entre texte, musique et danse, mais où chaque langage puisse atteindre son point de tension maximal.
Comment Initio s’inscrit-il dans ta recherche personnelle ?
Initio s’inscrit dans la continuité de ma recherche sur les croisements entre création musicale et danse, et tout particulièrement autour de la musique contemporaine de Pedro Garcia-Velasquez. Ensemble, nous avons exploré des formes hybrides, qui refusent les cloisonnements : ni concert, ni opéra, ni simple spectacle chorégraphique. Nous cherchons une troisième voie, où l’exigence d’écriture de la musique rencontre celle de la danse, et où la scène devient espace de fusion sensorielle.
Tu entretiens une relation très forte avec la musique, et notamment avec celle de Pedro Garcia-Velasquez. Qu’est-ce qui t’attire dans cette matière sonore ?
La musique de Pedro m’attire car elle est décomplexée, libre des oppositions rigides entre musique dite contemporaine et musique classique. Elle assume une héritage, tout en se tournant vers de nouvelles formes. Les compositeurs, eux, écoutent du Bach, manipulent l’électronique, jouent avec les sons. En danse, nous sommes souvent piégés par une obsession du présent, une nouveauté à tout prix. Notre lien à l’histoire est sélectif, parfois même amnésique. Je trouve dans la musique une continuité, une densité de strates qui me manquent parfois en danse.
Comment avez-vous initié le travail d’Initio tous les trois ?
Dans notre précédente création Douve, Alexandre était d’abord collaborateur, penseur, éclaireur même. Il intervenait en amont, dès les premières intuitions, en nourrissant le projet de références poétiques et philosophiques, notamment autour de l’œuvre d’Yves Bonnefoy. Pedro, de son côté, composait au fil des résidences, en résonance directe avec les matières en train de se créer. Rien n’était figé : texte, musique et danse émergeaient ensemble, dans une dynamique fluide, presque instinctive, où chaque discipline semblait nourrir l’autre au présent. Initio a démarré autrement : nous avons commandé à Alexandre un livret, Pedro a composé selon mes indications, et la danse est venue dans un troisième temps. Mais l’objet final a nécessité de nombreuses transformations, réécritures du texte, reconfigurations musicales. Initio [Live] est le fruit d’une stratification longue et mouvante.
Quelles continuités vois-tu entre Douve, Ruines et Initio ?
Douve, Ruines, et Initio partagent un même travail de fond sur l’écriture chorégraphique, que je cherche à rendre à la fois très ciselée, très musicale, sensible et pleinement incarnée. Je revendique un attachement assumé à l’histoire de la danse, même à contre-courant des tendances actuelles. Entre 21 et 28 ans, j’ai exploré des formes, des esthétiques, des gestuelles venues du passé. C’était une manière de poser la question : qu’est-ce qu’une œuvre contemporaine aujourd’hui ? Sur quelles filiations, quelles mémoires peut-elle s’appuyer ? Ces pièces m’ont aussi permis d’approfondir mon rapport à l’espace comme une matière dense, active. Les déplacements ne sont pas des choix arbitraires, ils prennent racine dans des dynamiques spatiales. Ce travail m’a amenée à sonder l’état de l’interprète sur le plateau : entre disponibilité, traversée, et possession. C’est une question d’incarnation. Il faut apprendre à faire le vide, à oublier l’image de soi, même dans une écriture formelle.Je cherche aujourd’hui à placer l’imaginaire de l’interprète au cœur du geste. C’est très perceptible dans le solo de Brigitte Asselineau, ou dans le mien : une écriture qui se situe au niveau de l’imaginaire, où la forme émerge à peine.
Vu à Chaillot. Photo Meng Phu.