Daniel Linehan « Il est évident que le secteur culturel doit réimaginer ses modes de production et de tournée »

Propos recueillis par . Publié le 04/06/2020



Peut-on envisager une danse plus éco-responsable ? La question écologique semble aujourd’hui agiter le milieu de la danse contemporaine et nous pouvons constater que de nombreux chorégraphes activent ces réflexions dans leurs projets ou dans leurs manières de repenser leur mode de production. Ces réflexions autour de l’environnement et de l’écologie circulent aujourd’hui de manière manifeste dans le travail du chorégraphe Daniel Linehan. Après avoir développé une recherche autour de l’obsolescence et de l’accélération des disparitions dans sa précédente pièce Flood, sa nouvelle création sspeciess aborde frontalement la questions écologique et s’inspire des notions de coexistence et de symbiose décrites par le philosophe écologiste Timoty Morton. Entretien :

Votre précédente pièce Flood abordait des questions d’obsolescence. sspeciess aborde plus frontalement les questions écologiques, celles de notre rapport à l’environnement. Ces réflexions autour de l’environnement, de l’écologie, sont aujourd’hui présentes dans de nombreux projets chorégraphiques. Comment expliquez-vous cette infiltration « visible » de l’écologie dans les arts vivants?

J’ai commencé à m’intéresser aux idées écologiques en 2017 lorsque j’ai découvert les livres de Timothy Morton. L’écologie cristallise une dimension politique urgente, mais elle possède aussi une dimension artistique : un mode d’être écologique exige une relation plus sensible à son environnement. Les mouvements sociaux comme Extinction Rebellion et Fridays for the Future sont extrêmement importants, mais je pense aussi qu’il est essentiel que la pensée écologique doive prendre une place plus importante dans la culture et dans l’art. L’écologie est un vaste sujet. Y réfléchir peut parfois générer des sentiments d’impuissance et de désespoir. Les écrits de Timothy Morton reconnaissent et acceptent ce sentiment de deuil face au sixième événement d’extinction massive que nous vivons actuellement. Il nous invite à ressentir pleinement ce chagrin avant de proposer des moyens de passer à une autre façon de penser à notre relation avec l’environnement. Timothy Morton écrit que nous ne devons pas uniquement changer nos habitudes mais aller à la racine du problème et changer nos modes de pensée. Et je pense que la culture et l’art est l’un des moyens qui peut faire évoluer cette façon de penser. La culture affecte depuis toujours la pensée des gens. Je ne présume pas qu’un seul spectacle de danse changera le monde, mais je pense que les travailleurs culturels au sens large devraient prendre en compte ces questions et continuer à porter la conversation dans la sphère publique. En tant que travailleur culturel, j’admets que je ne me sens pas du tout puissant. Mais il me semble nécessaire de contribuer à la conversation à ma propre échelle. Assez de petites voix peuvent progressivement se faire entendre et propager un message…

Constatez-vous des changements ou de nouvelles formes de mobilisations dans le secteur du spectacle vivant autour de vous ?

Sur un plan pratique, oui, je vois effectivement que beaucoup d’artistes changent aujourd’hui leurs modes de production et de tournée. Il y a plusieurs années, j’étais déjà inspiré par Tino Sehgal qui refusait de faire voyager ses artistes en avion autour du monde : ils prenaient le train jusqu’en Chine, le bateau pour aller aux États-Unis… Je suis également inspiré par Jérôme Bel qui a déclaré qu’il ne prendra plus l’avion pour faire tourner ses œuvres. Il est évident que le secteur culturel doit réimaginer ses modes de production et de tournée car il sera impossible de maintenir ce statu quo éternellement. Nous en voyons aujourd’hui des exemples, nous savons donc que c’est possible. Avec ma compagnie Hiatus, nous versons par exemple une partie de chaque prime de performance à BOS+ une organisation belge à but non lucratif qui se consacre à la reforestation et à la conservation des forêts. Ce n’est pas une question de moralité, il ne s’agit pas d’humilier ou de juger ceux qui ne le font pas. L’histoire des mouvements de changement social nous a appris que nous sommes moins efficaces si nous agissons par honte, par peur, par colère contre celui qui ne recycle pas. Nous devons simplement agir en fonction de ce que nous aimons et de ce que nous voulons sauver, du genre de monde que nous voulons contribuer à créer pour ceux que nous aimons, pour nos enfants, et dans mon cas, pour mes neveux et nièces.

En tant que chorégraphe, porteur de projet, comment cette « conscience » modifie-t-elle aujourd’hui votre rapport à la création ?

En tant que chorégraphe, je souhaite commencer à inclure des modes de conscience non humains dans ma façon de travailler. Il est arrogant de penser que seuls les humains ont une conscience. Penser que les humains sont en quelque sorte spéciaux et éloignés de toutes les autres espèces, c’est aller à l’encontre de la science, aller à l’encontre de la théorie de l’évolution. En fait, toutes les espèces sont activement impliquées dans leur environnement, réagissent, perçoivent et sont souvent affectivement affectées. Sentir notre communauté avec les diverses formes de vie qui nous entourent est un premier pas vers le changement de notre conscience. Toutes les 30 milliards de cellules de mon corps sont occupées à répondre aux cellules voisines, à échanger des nutriments, à se réparer, à se répliquer, et cela est entièrement hors de mon contrôle. C’est pareil avec un arbre dans la rue : toutes ses cellules sont occupées à répondre, à échanger, à réparer et à reproduire. A ce niveau très basique, je suis d’une certaine manière connecté à cet arbre ; nous sommes tous les deux soutenus par un processus de vie que nous ne contrôlons pas. Et adopter cette perspective modifie indéniablement ma façon d’envisager la création. Par exemple, spécialement pour sspeciess, nous avons imaginé des partitions où nous essayions de nous sentir comme des poulpes ou des arbres. Prendre simplement en compte ce paramètre dans le processus, que nous sommes êtres naturels, incarnés, connectés à d’autres êtres vivants, a modifié indéniablement notre façon de travailler, de danser, de communiquer.

sspeciess s’inspire des écrits de Timothy Morton, Elizabeth Kolbert, Jenny Odell, Michael Pollan, etc. Comment ces lectures ont-elle participé à l’écriture de la pièce ?

Ces écrits sur l’écologie m’ont en effet beaucoup influencé. Timothy Morton met l’accent sur la coexistence, qui est le seul type d’existence possible. L’écologie concerne la manière dont les êtres sont interconnectés et dépendent les uns des autres. Je vis à Bruxelles, mais une partie de l’oxygène que je respire est produit par la forêt à la périphérie de la ville. Environ la moitié des cellules de mon corps ne sont pas mes propres cellules, mais des cellules bactériennes dont l’ADN est différent du mien. Je suis donc envahi et entouré par d’autres êtres vivants, et c’est ainsi pour chaque être vivant de cette planète. Pour sspeciess, nous avons imaginé des partitions où le mouvement d’un interprète affecte tout le groupe, et comment le mouvement du groupe peut affecter chaque interprète. J’ai aussi imaginé des partitions chorégraphiques où chaque mouvement a forcement une influence sur l’ensemble, notamment en prenant en compte cette idée de coexistence et d’interconnexion. Pour Timothy Morton, la manière dont nous réagissons et nous connectons à notre environnement est déjà une considération écologique. Peu importe que vous soyez dans une ville ou dans une forêt : vous évoluez vers un mode de vie plus écologique si vous êtes ouvert à votre environnement et si vous prenez conscience du jeu des influences qui sont à l’œuvre en vous et tout autour de vous. Cette réflexion a énormément influencé la façon dont nous nous sommes connectés à la scénographie et aux objets dans l’espace.

En effet, vos pièces ont toujours eu une scénographie automne mais dans sspeciess, pour la première fois, les éléments du décors participent à l’écriture de la chorégraphie. Nous retrouvons notamment une tige lumineuse, une structure métallique, une bâche en plastique, des vêtements, une corde, des cônes de signalisation, du bois… Comment ces objets sont-ils arrivés dans le processus ?

Je n’aime pas particulièrement travailler avec des objets fabriqués par l’homme mais il m’a semblé nécessaire de le faire dans sspeciess. Comme l’écrit Timothy Morton, être écologique ne signifie pas se déplacer dans la forêt et survivre grâce à des champignons et des baies sauvages. Nous devons trouver des moyens d’être plus ouverts à notre environnement, où que nous nous trouvions, même en ville. Être écologique, c’est aussi reconnaître et sentir à quel point nous sommes interconnectés avec notre environnement. Le processus a matérialisé de nombreuses questions pratiques qui ont trouvé en partie réponse avec les objets que nous avons amenés au plateau : Comment serait-il possible d’incarner le sentiment que je ne suis pas seulement un individu isolé et séparé des autres, mais que je fais partie d’un réseau de connexions ? Comment réagissons-nous à l’environnement qui nous entoure ? Comment laissons-nous l’environnement nous influencer ? Comment influençons-nous l’environnement ? Dans le spectacle, les objets qui nous entourent sont fabriqués à partir de nombreux types de matériaux différents : plastique, métal, bois, tissu. Comment établissons-nous un lien avec ces objets ? Quelles sont leurs qualités esthétiques ? Comment se sentent-ils ? Comment stimulent-ils nos yeux et nos oreilles ? Pouvons-nous les utiliser de manière nouvelle ? Ce sont des questions écologiques ! Nous nous interrogeons sur la façon dont nous réagissons à notre environnement, et nous prenons en compte que nos réactions habituelles puissent être différentes. Il est nécessaire d’imaginer de nouveaux usages pour les objets qui nous entourent car ils sont impossibles à « supprimer ». Si vous le jetez à la décharge, il existe toujours. Mais il est toujours possible de lui trouver une nouvelle utilisation.

Quels ont été les différentes axes de recherches et vos méthodes de travail avec les interprètes ?

Dans certaines des partitions de danse, nous nous sommes imaginés comme d’autres espèces. Nous avons fait des recherches sur les pieuvres et sur la façon dont leur système nerveux n’est pas centralisé dans leur cerveau mais réparti uniformément dans tout leur corps, sur les racines des plantes et sur la façon dont les arbres d’une forêt se nourrissent les uns les autres sous terre grâce à un réseau mycélien, etc. Nous avons appliqué ces recherches théoriques comme des outils pour élaborer des partitions. Un jour, nous avons aussi répété dans la forêt plutôt qu’en studio. Ce déplacement nous a permis de sentir à quel point cet environnement changeait notre façon de bouger. Bien sûr, je sais qu’à la fin, nous sommes toujours des humains dans un théâtre créé par l’homme, mais je souhaitais que notre danse soit nourrie par ces recherches pour nous permettre d’être modifiés et changés, que d’autres espèces puissent d’affecter notre danse. C’était en partie un travail d’imagination, mais aussi un effort pour élargir notre empathie.

Michael Schmid et Raphaël Hénard signent le paysage sonore de la pièce. Pouvez-vous revenir sur leur collaboration pour sspeciess ?

La pensée capitaliste se projette toujours à court terme et se concentre sur les bénéfices du trimestre suivant. Pour sspeciess, je trouvais donc intéressant d’aller à rebours de cette vitesse et d’imaginer de nouvelles conceptions du temps : un temps qui se dilate, qui s’étire… En réponse à cette idée, Michael Schmid et Raphaël Hénard ont prélevés des extraits de morceaux de l’histoire de la musique et les ont ralentis, de manière que dix secondes de musique enregistrée durent cinq minutes. Nous voulions créer cette sensation de temps allongé, de temps ouvert, peut-être de temps d’évolution. Un temps d’écoute et de réponse, plutôt qu’un temps de réactivité. Michael et Raphaël ont également utilisé la technologie numérique pour créer des sons qui évoquent différents environnements, comme une forêt tropicale, différentes espèces d’animaux, mais aussi des sons « non-humains » comme la pluie, le vent ou celui d’une rivière…

Votre recherche met souvent en jeux un travail de la voix, du langage, de la parole, etc. sspeciess met en scène plusieurs séquences où les interprètes parlent, énoncent des textes…. Comment cette « oralité » dans sspeciess prend-t-elle en compte cette idée de coexistence et d’interconnexion ?

Parfois, les gens pensent que le langage est ce qui rend les humains uniques alors que les autres espèces communiquent entre elles tout le temps ! Et si nous écoutions vraiment les voix des êtres vivants qui nous entourent ? Je pense aux chants d’oiseaux que j’entends par la fenêtre et qui me réveillent chaque matin, même dans le centre de Bruxelles. Ou bien les animaux qui crient dans les abattoirs. Le problème n’est pas que les autres espèces sont sans voix ou qu’elles ne peuvent pas communiquer ; le problème est que les humains n’écoutent pas. Pendant la pièce, il y a ce moment où nous faisons des dédicaces aux êtres-vivants que nous aimons, on peut notamment entendre : « À ma grand-mère, à l’orque, au mycélium, au poulpe, à ma sœur, à la pourriture, au saule pleureur, etc ». D’un point de vue évolutif, ces êtres vivants font partie de notre famille. Nous descendons du même ancêtre que la pieuvre. Darwin serait d’accord pour dire que la pieuvre et moi sommes en fait des cousins éloignés. Il est scientifique et non sentimental d’affirmer que nous sommes de la même famille. Ces dédicaces sont un geste d’ouverture à ce que nous aimons : aux autres espèces, aux autres formes de vie, à ce qui soutient la vie, au plus-que-humain…

Votre précédente piece, le solo Body of Work, explorait les souvenirs kinesthésiques de vos précédentes pièces. Dans notre entretien vous m’aviez dit « J’ai l’impression qu’une grande partie de notre culture n’est pas très réflexive et parfois trop orientée vers l’avenir. (…) Je pense qu’il est important de prendre en compte et de réfléchir à la manière dont notre passé nous façonne en ce moment. » Est-ce que cette réflexion a participé à la création de sspeciess ?

Exactement, cette réflexion fait partie intégrante de sspeciess. Comme l’a souligné Greta Thunberg, l’économie mondiale a toujours fonctionné sous le signe de la croissance perpétuelle. Il n’est absolument pas possible de maintenir cette croissance à l’avenir. Nous avons conduit de nombreuses autres espèces à l’extinction en raison de ce modèle économique impossible, et de nombreuses autres extinctions vont certainement suivre. La situation deviendra extrêmement dangereuse pour l’espèce humaine également. Nous devons prendre le temps de nous arrêter et de réfléchir, pour voir comment nos actions collectives passées nous ont conduits à cette situation déchirante. Il n’y a aucun sens à continuer, perpétuellement, sans imaginer un autre type d’avenir dans lequel il peut y avoir plus de réciprocité dans nos relations avec les autres espèces.

Ces réflexions vont-elles initier de nouvelles directions pour votre compagnie Hiatus ? Vos méthodes de travail ? Vos prochains projets ?

Mes précédentes chorégraphies avaient pour caractéristique d’être « rapides », mais avec sspeciess, j’ai vraiment ressenti l’absolue nécessité de ralentir. J’ai eu besoin de respirer, de me connecter avec mon corps, avec mes sens, d’éprouver la sensation de vivre sur une planète endommagée et de commencer à imaginer un mode d’être différent. sspeciess a réellement changé la façon dont je regarde ma réalité chaque jour. Dans mes futurs projets, je l’intention de continuer à explorer des thèmes écologiques. C’est devenu une de mes passions : apprendre à connaître les autres êtres vivants, apprendre aussi à connaître les communautés indigènes traditionnelles, le respect avec lequel elles traitent la terre et le lien qu’elles partagent avec les autres espèces à travers leurs histoires et leurs rituels. L’homme n’est pas un ennemi en soi, et nous pouvons redécouvrir des manières de « vivre ensemble » avec d’autres espèces. Quels récits ou rituels pouvons-nous créer pour restaurer notre sentiment d’appartenance à cette planète vivante ? Sentir et savoir que nous appartenons à cette planète est crucial : ce sentiment crée immédiatement en nous un sens aigu des responsabilités.

Nous venons de sortir de deux mois de quarantaine. Cette situation semble avoir matérialisé dans le débat public les réflexions que vous abordez à présent dans votre travail. Comment allez-vous aujourd’hui ?

Sur le plan personnel, je suis extrêmement reconnaissant d’être chez moi en sécurité avec mon mari et j’ai beaucoup de chance que ma famille aux États-Unis se porte bien. En plus du choc lié aux nombreux décès, je me rends compte que cette situation a causé énormément de mal aux gens, physiquement, économiquement, psychologiquement. Cette crise sanitaire prouve à quel point nous sommes interconnectés, à quel point nous avons besoin les uns des autres. Il est clair que cette crise est la conséquence d’une relation écologique déséquilibrée avec d’autres êtres vivants. Un de mes espoirs pour l’avenir est que nous, les humains, puissions commencer à réparer nos relations effilochées avec les autres êtres vivants avec qui nous partageons la planète. Nous sommes actuellement confrontés à un temps d’incertitude accrue et j’espère pour l’avenir que nous sortirons de cette crise avec plus de bienveillance et d’attention les uns envers les autres. Je ne sais pas comment envisager la saison à venir, j’espère juste que nous serons plus patients les uns envers les autres, plus disposés à écouter et bienveillants.

sspeciess, conception et chorégraphie Daniel Linehan. De et avec Gorka Gurrutxaga Arruti, Anneleen Keppens, Daniel Linehan, Victor Pérez Armero, Louise Tanoto. Scénographie 88888. Dramaturgie Alain Franco. Costumes Frédérick Denis. Lumières Grégory Rivoux. Son Michael Schmid et Raphaël Hénard. Photo © Danny Willems.


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