Hervé Robbe & Jérôme Combier, Sollicitudes

Hervé Robbe & Jérôme Combier, Sollicitudes ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Figure singulière de la danse française, Hervé Robbe déploie depuis plus de trente ans une recherche expérimentale et pluridisciplinaire dans laquelle se conjuguent aussi bien l’écriture du geste, la musique, les arts plastiques, le design ou encore l’architecture. Sa dernière création Sollicitudes, en dialogue avec le compositeur Jérôme Combier, réunit quatre danseur·se·s et deux musiciennes de l’Ensemble Cairn. En collaboration avec la designer textile Jeanne  Vicerial, le binôme imagine une orchestration chorégraphique et musicale inédite. Dans cet entretien, Hervé Robbe et Jérôme Combier reviennent sur le processus de création de Sollicitudes.

La création de Sollicitudes est marquée par la crise sanitaire et le confinement. Hervé, pourriez-vous retracer la genèse de ce projet ?

Hervé Robbe : Le destin de cette nouvelle création est en effet complètement entrelacé avec cette période. Tout remonte à l’automne 2019, lorsque j’invite Catherine Legrand, Vera Gorbatcheva, Jean-Christophe Paré et Yann Cardin, quatre merveilleux·ses interprètes avec lesquelles j’entretiens des collaborations artistiques de longue date, à nous réunir pour élaborer ensemble une forme performative et légère. À vocation éphémère, Il s’agissait alors pour ce projet de faire dialoguer quatre soli avec des propositions musicales du compositeur Jérôme Combier. Puis lorsque le confinement a été annoncé, nous avons dû mettre en stand-by le travail engagé. J’ai pu à ce moment-là prendre le temps pour repenser ce projet de création et lui donner une nouvelle ampleur. Le désir et la nécessité de faire se rencontrer les écritures, les sons et les corps de ce collectif d’artistes talentueux·ses, virtuoses et vertueux·ses, au sein d’un espace scénique réinventé, avec attention, bienveillance et constance, se sont imposés de manière beaucoup plus forte. En échangeant virtuellement avec l’ensemble des collaborateur·rice·s, une nouvelle création pluridisciplinaire plus ambitieuse s’est formulée. Après plusieurs mois d’attente, le collectif a pu se réunir autour de ce projet et imaginer une orchestration chorégraphique inédite, faite d’écoute et de dialogue attentif, toute en porosités, en gardant à l’esprit une vocation d’adaptabilité au contexte.

Pourriez-vous partager le processus de création de Sollicitudes ?

Hervé Robbe : Peut-être parce que le contexte me l’imposait, mais aussi probablement parce que la confiance et la grande complicité avec les interprètes me le permettaient, j’ai voulu bousculer mes usages coutumiers, expérimenter une autre place de chorégraphe. Je me suis par exemple refusé d’écrire au préalable leur matière gestuelle. En préambule, je les ai tous les quatre interpellé·e·s sur leur mémoire corporelle. Les gestes qu’il·elle·s ont projetés ou qu’il·elle·s ont traversés. Les signes qui constituent les traces et les empreintes de leurs mémoires d’interprète afin de redessiner une nouvelle partition. Quatre soli où chacun·e est auteur·rice de sa présence et potentiellement dialogue avec la proposition des autres. J’ai l’habitude de dire qu’en danse, avant le texte chorégraphique qui est souvent le résultat du processus de création, il n’y a que des prétextes. J’ai donc proposé une sorte de structure dramaturgique, un agencement, une architecture. À partir de carnets d’inspiration, de missives gestuelles ou de partitions ouvertes, des dialogues et processus de travail particulier à chacun·e se sont déployés. Dans l’alternance entre échanges épistolaires et temps individualisé en studio, nous étions pleinement dans un registre de co-création. La prédétermination, en accord avec Jérôme Combier, des environnements musicaux destinés à chacun·e a été aussi à la fois stimulante en sources d’inspirations et structurante. Les rencontres épisodiques avec les musiciennes et l’appréhension progressive des costumes de Jeanne Vicerial, sorte d’exosquelette à habiter par le mouvement, ont largement nourri les processus compositionnels. Puis nous avons pu réunir tout le collectif au travail en juin 2021 et c’était une joie de découvrir les imaginaires déployés par chacun·e, de partager et de construire ensemble ce nouvel objet.

Hervé, vous retrouvez le compositeur Jérôme Combier. Pourriez-vous revenir sur cette nouvelle collaboration ?

Hervé Robbe : Nous avions en effet collaboré avec Jérôme entre 2018 et 2020 sur le cycle In Extenso, Danses en Nouvelles. Je lui avais proposé de créer une suite de pièces musicales qu’il a intitulé Squares and line, susceptibles de s’entremêler ou de coexister avec des musiques du compositeur Charles Ives. Je lui avais en quelque sorte dessiné le cadre d’un champ musical contraint. Il s’en est emparé et a composé une musique d’une grande richesse rythmique en cohérence avec les citations de Charles Ives et dans une relation très subtile avec la danse. Pour Sollicitudes, le geste a été inversé. Je lui ai donc demandé de me faire la proposition d’une potentielle dramaturgie musicale en cohérence avec les desseins du projet et qui incluait la présence des deux musiciennes Fanny Vicens (accordéon) et Alexa Ciciretti (violoncelle). Après correspondances virtuelles et temps partagés en studio, le projet musical s’est articulé autour de deux axes contrastés : d’un côté la musique de Schubert (entendue dans une dynamique de réécriture pour accordéon et violoncelle) et de l’autre deux morceaux de Jérôme, Kikapou et Wood and Bones, aux antipodes du romantisme, quasi tribale, explorant les gestes des instrumentistes dans leur plus brute expressivité. Au-delà des intentions et de la cuisine passionnante de fabrication, il en résulte une œuvre musicale étrange et forte qui entretient une relation très subtile avec la danse, considérablement enrichie par la présence et l’interprétation des deux musiciennes.

Jérôme, pouvez-vous revenir sur le processus musical de Sollicitudes ? Comment avez-vous adapté vos deux morceaux pour ce projet en particulier ?

Jérôme Combier : Je n’ai pas vraiment adapté Kikapou et Wood and Bones : Hervé et surtout Vera Gorbatcheva et Yann Gardin s’en sont saisi tel quel. D'ailleurs les démarches de Vera et de Yann sont à l'opposé total l’une de l’autre et bien sûr j’ai laissé chacun se positionner comme bon lui semblait. Dans le cas de Kikapou, j’ai senti que cela ne fonctionnait pas au début, avec l’énergie que déployait Yann : il souhaitait parcourir le plateau, proposer quelque chose d’ouvert et de généreux, alors que la musique était plutôt introspective et statique dans ces premiers instants. Il y avait aussi dans la proposition de Yann beaucoup d’hétérogénéité à laquelle la musique ne pouvait pas répondre. Après quelques semaines de petite désespérance, j’ai fini par trouver ma solution : j’ai ajouté un prélude électronique constitué de chants traditionnels d’Amérique du nord, eux aussi très hétérogènes dans leur source, liés à des rituels ou des pratiques collectives. J’ai ensuite transformé ces musiques à l’aide de l’ordinateur pour ne plus les rendre immédiatement perceptibles. Cette bande-son a donné une nouvelle couleur un peu chamanique à la proposition de Yann. Vera a quant à elle bordé Wood and Bones de manière frontale et herculéenne. Je l’ai laissée faire, totalement admiratif. Je dois dire toutefois que cette énergie qu’elle déployait m’a fait définitivement changer la toute fin de la musique : d’une fin en pointillés et un peu suspensive, j’ai opté pour un grand geste percutant.

Hervé, la musique occupe toujours une place importante dans votre travail. De quelles manières abordez-vous la musique lors de vos processus de création ?

Hervé Robbe : Vaste sujet. Mes premières amours étaient le dessin, l’architecture et les arts plastiques. Dès mes débuts en 1987, ma démarche artistique s’est d’emblée épanouie dans la volonté d’un dialogue interdisciplinaire, et la musique, c’est vrai, a pris une grande place. J’ai toujours eu la volonté d’imaginer une relation sensible et innovante avec la musique. C’est ce qui a motivé de nombreuses collaborations avec des compositeur·rice·s contemporain·e·s : Kasper Toeplitz, Costin Miereanu, Cecile Le Prado, Thierry Blondeau, Frédéric Verrières, Andrea Cera, Romain Kronenberg, Pierre Henry et aujourd’hui Jérôme Combier. Mais je n’ai pas hésité aussi à me confronter parfois à des œuvres du patrimoine musical. J’ai même fait une pièce dans le silence intitulée Made Of en 1994. La danse et la musique sont deux langages artistiques qui n’ont de cesse de s’interpeller ou de se coloniser. Une relation passionnée et passionnante du fait des enjeux qui les réunissent ou parfois les séparent : inventer une chronologie d’événements, imaginer des agencements de rythmes, de textures et de matières dans l’espace, créer des formes qui habillent et habitent le temps. Entre porosité, interaction, friction et indépendance, des particularités culturelles et des outils de fabrication sont convoqués par le·la chorégraphe et le·la compositeur·rice. Reste à savoir pour quels projets artistiques collaborent-ils·elles et à quels desseins ? Si des relations particulières doivent se tisser entre danse et musique, une dramaturgie collaborative reste toujours à inventer entre elles.

**Jérôme, en tant que compositeur et créateur sonore, comment votre collaboration avec Hervé nourrie/déplace-t-elle votre pratique/recherche personnelle ?

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Jérôme Combier : Mes rencontres avec Hervé Robbe et Alban Richard ont toutes deux été surprenantes et ces expériences sont pour moi un immense enrichissement. Le processus de travail avec Hervé n’est jamais fixe : il se peut qu’à un moment, après avoir discuté ensemble, élaboré quelques idées globales (pulsation ou non, espace à explorer…), nous décidons dans un premier temps de travailler séparément, chacun avec un cadre structurel précis puis de rassembler ensuite les propositions et voir ce qu’il en est, mais il se peut aussi qu’à un autre moment, j’assiste aux répétitions, travaille une partie de la nuit pour obtenir une page de musique prête pour le lendemain. Parfois, la musique est déjà écrite et Hervé me dit de ne rien toucher. Puis enfin, il y a les ré-écritures et transformations des pièces du répertoire, Charles Ives ou Franz Schubert, pour lesquelles nous opérons une haute voltige d’adaptation, de déformation, d’étirement parfois. Je crois que c’est cela que j’ai appris avec la danse : que toutes les voies sont possibles, pourvu que compositeur et chorégraphe se laissent une grande liberté, mais aussi la capacité de réagir, techniquement et « dramaturgiquement ». Mais probablement aussi cette capacité incroyable d’orienter ou réorienter le travail, cette souplesse et cette maîtrise technique est propre à Hervé…

Hervé, votre recherche tisse toujours des liens très forts avec les arts plastiques, en témoigne les costumes de Sollicitudes. Pourriez-vous revenir sur votre collaboration avec la designeuse textile Jeanne Vicerial ?

Hervé Robbe : En effet, une des particularités de ma recherche artistique est de développer une écriture chorégraphique en lien avec les arts plastiques, le design, la vidéo, le design, la technologie ou encore l’architecture. Mon travail peut donc prendre plusieurs formes : des spectacles pour la scène, des performances déambulatoires in-situ, des films, des installations, et des expositions. Chaque rencontre avec des plasticien·ne·s, des designers, des créateur·rice·s lumières, des vidéastes ou des costumier·ère·s permet de confronter mon écriture à d’autres potentialités. Lorsque j’ai commencé à imaginer Sollicitudes, je savais que le costume allait prendre une place dans la dramaturgie du projet, au-delà du simple vêtement. Pendant le premier confinement, l’administratrice de la compagnie Clémence Huckel m’a orienté vers le travail de Jeanne Vicerial qui m’a tout de suite intrigué par son approche plasticienne du vêtement. J’avais l’étrange intuition, en voyant les images de ces sculptures-vêtements, qu’il y avait déjà des liens entre les danseur·se·s et ces peaux chargées de signes évocateurs. Je l’ai contactée sans savoir si elle allait me répondre. Bien qu’elle n’ait jamais, je crois, collaboré sur des projets de danse, elle a manifesté tout de suite son enthousiasme à rejoindre l’aventure. Nous avons d’abord longuement échangé par visioconférence car elle était confinée à la Villa Médicis à Rome. Puis, finalement, j’ai pu la rencontrer fin 2020 dans son atelier et découvrir son travail en volume. Lorsque nous avons commencé le processus de création, Jeanne nous a proposé des prototypes de «  costumes-sculptures  » que les danseur·se·s se sont appropriés. Son travail est assez sophistiqué et ses costumes n’ont pas vocation à être manipulés mais en simplifiant certains éléments les danseur·se·s ont pu commencer à expérimenter avec. Progressivement, des figures se sont sculptées dans l’empreinte de leurs danses, des usages, des significations et des métamorphoses sont apparus. Nous partagions avec Jeanne l’intuition qu’il nous fallait un septième personnage sur le plateau, une sorte de totem. Cette grande figure anthropomorphique, constituée d’une superposition des différentes peaux textiles et éléments d’ornementations qui font écho aux costumes des danseurs, s’est imposée sur le plateau. Entre commandeur,  guerrier samouraï, ombre et apparition fantomatique, ce totem a fini par organiser l’espace de jeu et  le charger  d’une tension dramatique qui se métamorphose selon la nature des soli.

Création chorégraphique de Hervé Robbe, sur des musiques de Franz Schubert et Jérôme Combier. Avec Catherine Legrand, Jean-Christophe Paré, Yann Cardin, Vera Gorbatcheva. Accordéon Fanny Vicens. Violoncelle Alexa Ciciretti. Design et réalisation costumes Jeanne Vicerial. Production Travelling&Co & Ensemble Cairn. Photo © Catherine Mary-Houdin pour Les Quinconces-L’Espal.

Sollicitudes est présenté le 7 décembre 2022 à l’Espaces Pluriels à Pau.