Smaïl Kanouté : « Maintenir les consciences vivantes et singulières »

Propos recueillis par . Publié le 24/10/2020



À la fois graphiste, plasticien, danseur et chorégraphe, Smaïl Kanouté développe depuis déjà plusieurs années une œuvre pluridisciplinaire. En référence à l’hashtag #Never21 créé par le mouvement politique Black Lives Matter, sa nouvelle création Never Twenty One donne corps à des archives et des récits de vie récoltés entre New York, Rio et Soweto. Dans cet entretien, l’artiste revient sur les prémices de cette création et les réflexions que soulèvent cette pièce manifeste.

Vous êtes diplômé des Arts Décoratifs et votre parcours impressionne par sa diversité : vous êtes à la fois graphiste, sérigraphe, plasticien, designer de mode… Comment est né votre intérêt pour la danse ?

Enfant, j’ai toujours aimé dansé, j’ai appris à danser au travers de mes rencontres dans les soirées, les fêtes et les événements, sans jamais prendre de cours. J’ai ensuite développé une danse intuitive. La danse était pour moi le moment où je me sentais vivant, je dansais pour rentrer en transe et pour vivre pleinement cette sensation d’être vivant. C’est un sentiment indescriptible. Pour mon séjour d’étude à l’étranger, je suis allé à Rio de Janeiro pour étudier le graphisme brésilien mais c’était au fond juste un prétexte pour aller danser pendant le carnaval de Rio. Je dansais tous les jours : la samba, le forro, la baile funk. Je me souviens très bien de ma première soirée baile funk dans la favela de Rocinha à Rio, de mon arrivée dans un grand hangar et d’entendre pour la première fois ce son que je n’avais jamais entendu, de rentrer dans cette foule euphorique. Je me souviens encore de l’odeur de la sueur, de la bonne sueur. J’ai alors dansé pendant plusieurs heures, c’était à la fois sensuel, jouissif, explosif, je n’avais jamais été aussi heureux en dansant. Après coup je peux dire que j’ai été choqué par la puissance de cette danse, je crois que c’était la première fois que je découvrais cette sensation de vie à 1000%. Je dansais plusieurs soirs par semaine, dans des appartements, dans des rues ou sous des ponts.

En parallèle de votre travail plastique, vous développez une pratique professionnelle de la danse, en devenant interprète pour des chorégraphes. Pouvez-vous revenir sur votre parcours de danseur ?

Lors de ce voyage au Brésil, j’ai rencontré Antoine Delaunay pendant des soirées étudiantes où nous « endiablions » les pistes de danse. Puis lorsque je suis rentré à Paris, Antoine m’a informé que sa soeur, la chorégraphe Raphaëlle Delaunay, cherchait un danseur pour une reprise de rôle dans sa pièce Bitter Sugar. J’ai passé une audition et j’ai eu la chance d’être sélectionné. Pendant deux ans et demi j’ai alors participé à la tournée du spectacle en parallèle de mes études. J’ai ensuite passé une nouvelle audition en 2014 au Centquatre-Paris pour la pièce Heroes de Radhouane El Meddeb pour laquelle j’ai aussi eu la chance d’être sélectionné avec huit autres danseuses et danseurs. La première de la pièce au Panthéon à Paris était magique et historique car nous avons été les premiers danseurs à y jouer. J’ai beaucoup appris lors de la création de cette pièce, sur comment un spectacle prend forme, étape par étape…

Comment cette nouvelle pratique « de la scène » a-t-elle déplacé vos autres projets artistiques ? De quelle(s) manière(s) vos différentes disciplines artistiques s’alimentent, se répondent, se complémentent ? 

Cette nouvelle pratique de la scène n’a pas déplacé mes autres pratiques artistiques, au contraire. La danse et le graphisme sont indissociables de mon processus créatif : c’est une question de lignes, de rythmes, de couleurs, de courbes, d’énergies, etc. J’arrive toujours à faire dialoguer cette interdisciplinarité. Lorsque je travaille sur un sujet je pense toujours à la manière dont je vais travailler avec ces différents médiums artistiques. Mes recherches avec le graphisme enrichissent et complètent celles avec la danse, vice-versa. Tout reste graphique et sensible. Pour moi, une oeuvre se regarde toujours sous plusieurs angles et mes différentes pratiques artistiques incarnent ces multiples points de vues.

Votre nouvelle création Never Twenty One résulte d’un précédent projet vidéo éponyme. Pouvez-vous revenir sur la genèse et l’histoire de ce premier projet né pendant un voyage aux Etats-Unis ?

En 2018, j’ai été invité à présenter ma pièce Les Actes du désert au festival activiste “Performing The World” à New York. J’ai souhaité profiter de ce séjour sur place pour réaliser un court métrage sur les violences liées aux armes à feu dans le quartier du Bronx. Arrivé à New York, nous avons donc rencontré avec le co-réalisateur Henri Coutant la communauté afro-américaine d’un quartier du Bronx pour comprendre leurs conditions de vie, leurs rapports à cette violence, etc. J’ai rencontré ces habitants par le biais d’une artiste avec qui j’avais travaillé à la Goutte d’Or et qui avait recueilli des témoignages auprès des gens du quartier. Une mère nous a par exemple raconté que son fils a été tué dans le couloir de son immeuble à l’étage où habitait sa soeur. Un jeune homme nous a aussi raconté l’histoire de ses bras tatoués avec les noms de ses amis tués par arme à feu. Avant de rencontrer ces personnes et leurs histoires, mon corps ne pouvait pas bouger et ce n’est qu’après ces rencontres que mon corps s’est autorisé à danser. Ce fut une expérience à la fois unique, tragique et puissante car lorsque je dansais j’avais réellement l’impression de ressentir l’énergie de ces lieux. Puis la magie de New York a fait que mon ami musicien Batiste Darsoulant avec qui j’étais venu présenter le spectacle a rencontré pendant ce laps de temps le régisseur du Manhattan Center à qui il a raconté ce projet. Sans doute touché par notre histoire, il nous a ouvert les portes du Hammerstein Ballroom qui était vide ce soir-là. Nous avons pu tourner des plans le temps d’une nuit, ce qui a offert une toute nouvelle perspective au court métrage, beaucoup plus onirique que prévu. Cette expérience a été le meilleur tournage que j’ai vécu, c’était riche en rencontres, en énergies et j’ai enfin eu le sentiment d’avoir réalisé ma mission à travers une création artistique : raconter des vies à travers la danse et le graphisme. C’est à partir de ce court métrage, Never Twenty One, que j’ai ensuite initié la création du spectacle du même nom.

Qu’est-ce qui vous a motivé à prolonger ce travail ?

Je souhaitais prolonger ce premier travail car j’avais l’intuition que je pouvais le développer en le connectant à d’autres histoires. Malheureusement les jeunes de la communauté afro-américaine du Bronx ne sont pas les seuls qui vivent dans un contexte de violences. Je trouvais important de parler de cette violence quotidienne et de montrer que même dans ce climat anxiogène cette jeunesse possède une puissance créative. Si chaque communauté subit des situations et possède des revendications spécifiques selon chaque pays, je voyais dans leurs combats une force et une intention similaire. J’avais l’intention au départ de poursuivre cette recherche en faisant une nouvelle vidéo mais je me suis rendu compte que c’était trop compliqué pour moi de garantir la sécurité d’une équipe à l’étranger, à l’intérieur d’une favela par exemple. Surtout que j’ai commencé à conceptualiser ce nouveau projet après l’élection de Bolsonaro et les tensions étaient très fortes à l’intérieur des favelas au Brésil. Et puis je dois avouer que le temps d’un tournage n’est pas le même que celui pour élaborer un spectacle. Par exemple, le film tourné à New-York a nécessité moins d’une semaine. Avec ce nouveau projet j’avais besoin de plus de temps, de réfléchir, d’avoir des périodes de recherche et d’expérimenter.

Comment avez-vous poursuivi cette recherche ?

J’ai énormément lu, récolté des témoignages, notamment d’amis brésiliens. Ils m’ont raconté les interventions de la police lors des baile funk dans les favelas de Sao Paolo ou Rio, le risque qu’ils prenaient juste pour danser dans la rue et les jeunes tués par la police lors de ces soirées à ciel ouvert. Ces jeunes risquent leur vie pour danser, pour s’amuser entre amis. Lorsque j’étais au Brésil, en 2010, j’ai vu de nombreuses fois des jeunes trafiquants armés, sans pour autant me sentir personnellement en danger, mais peut-être que inconsciemment la violence omniprésente dans ces quartiers a fait germer cette recherche. Je me suis aussi beaucoup intéressé aux émeutes de Soweto en Afrique du Sud en 1976 où des étudiants noirs ont protesté dans les rues contre l’introduction de l’afrikaans (la langue des colons, ndlr.) comme langue officielle d’enseignement. Evidemment, je ne peux pas fermer les yeux sur ce qui se passe aussi en France : j’ai grandi à Porte de Clignancourt et à la Goutte d’Or à Paris où la violence était aussi omniprésente, j’ai assisté de nombreuses fois à des affrontements entre jeunes ou avec la police. J’habite aujourd’hui à Saint-Ouen où deux jeunes ont été tués dans une fusillade il y a quelques semaines. Mettre en perspective toutes ces histoires et ces différents récits de vie n’a fait que confirmer ce que je supposais déjà : le vecteur de ces violences n’est pas les armes à feux mais se trouve dans l’histoire de la condition de la communauté afro dans le monde.

Envisagez-vous la création comme un outil de contre-pouvoir ?

Je ne prétends pas être activiste ou dire la vérité. Mon leitmotiv est simplement de raconter l’histoire des gens. Je propose ma vision des choses, j’invite au dialogue et à réfléchir sur la société. Pour moi, la création est un contre-pouvoir pour maintenir les consciences vivantes et singulières. J’essaye aussi de créer de nouveaux imaginaires car je pense que beaucoup de cultures ont été détruites par l’esclavage, la colonisation et la mondialisation. La création est un devoir de mémoire, une recherche afro-futuriste qui peut parler à tout le monde car je crois que nous cherchons tous à savoir d’où l’on vient et comment on peut construire aujourd’hui pour un «demain» incertain. J’ai aussi la conviction que la création permet de redonner la beauté à la vie et de supprimer cette dualité bon/mauvais de notre société. Elle permet aussi la rencontre avec l’Autre car c’est par cette rencontre que l’on apprend aussi à se connaitre. Donc oui, la création est un outil de contre-pouvoir pour continuer à accepter les différentes conceptions de ce monde.

Never Twenty One fait référence à l’hashtag #Never21 créé par le mouvement politique Black Lives Matter. Le processus de création a d’ailleurs baigné dans ce mouvement qui a pris énormément d’ampleur et de visibilité ces derniers mois. Ces mouvements ont-ils impacté votre recherche ?

Oui bien sûr. Ces événements ont impacté notre travail, ils sont latents dans l’écriture de la pièce. Selon l’actualité, de nouvelles informations viennent évidemment s’inscrire dans nos corps et nos imaginaires. Par exemple, en voyant les manifestations et les émeutes suite à la mort de George Floyd aux Etats-Unis, de nouveaux imaginaires ont émergé et nous ont aidés à aller beaucoup plus loin dans le processus de création. J’aime l’idée d’évolution et j’ai fait en sorte que la pièce puisse ainsi réagir à une actualité. J’ai par exemple installé des zones d’improvisation pour se reconnecter avec le présent à certains moments du spectacle. De plus, les écritures peintes sur nos corps ne sont pas forcément identiques d’une représentation à l’autre, des informations d’actualité peuvent s’y glisser.

Never Twenty One puise son écriture chorégraphique dans le krump, le poppin, l’électro, la danse expérimentale… Pouvez-vous revenir sur le processus de création de Never Twenty One ?

J’ai tout d’abord recueilli les témoignages, des musiques, des articles, des vidéos afin de créer une base de données. Je suis ensuite rentré en résidence de création au Centquatre et aux Ateliers Médicis avec les danseurs et nous avons travaillé sous la forme de laboratoires d’expérimentation et d’improvisation. J’ai tout d’abord proposé aux danseurs de rentrer dans mon écriture chorégraphique pour qu’ils puissent comprendre les intentions et se les approprier à travers leur propre danse. Le plus important pour moi n’est pas le style mais la personnalité du danseur. Je leur disais toujours: « Soyez vous-mêmes ». L’électro et le krump se sont donc invités dans la pièce car Jérôme Fidelin maîtrise ces deux styles. C’est le cas aussi pour Aston Bonaparte qui pratique le poppin, la samba, le krump, la danse indienne, etc. Chaque laboratoire de danse était l’occasion de travailler sur des tableaux que j’avais préalablement conceptualisés et dès que la trame fut fixée j’ai proposé aux danseurs des exercices pour travailler leurs intentions. Je parle souvent de danser en « connexion avec l’invisible » et j’essaie de créer des dispositifs pour amener les interprètes vers des états de conscience modifiée. Le processus de création a bien sûr été marqué par le mouvement politique Black Lives Matter. Nous étions sensibles à cette actualité qui était présente tous les jours dans les médias pendant les répétitions mais je souhaitais garder du recul car ma démarche n’est pas de relater une actualité spécifique mais plutôt de rendre visible une histoire qui dure depuis des siècles. 

Never Twenty One, chorégraphe Smaïl Kanouté. Avec Aston Bonaparte, Jérôme Fidelin aka Goku et Smaïl Kanouté. Regard extérieur Moustapha Ziane. Scénographe Olivier Brichet. Créateur son & lumières Paul Lajus. Body painting Lorella Disez. Costumes Rachel Boa et Ornella Maris. Photo extrait du film Never Twenty One.

Du 13 octobre au 12 décembre, les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis présentent une partie des spectacles annulés au printemps dernier. Le festival a souhaité donner la parole aux artistes et faire la lumière sur les créations reprogrammées pour cette édition automnale. Smaïl Kanouté présentera Never Twenty One le 5 novembre au Théâtre Berthelot à Montreuil.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/smail-kanoute/