Singulis et Simul, Frédéric Nauczyciel & Studio House of HMU

Propos recueillis par . Publié le 04/05/2022



Depuis maintenant plus de dix ans, l’artiste plasticien Frédéric Nauczyciel déploie un travail autour de langages performatifs tel que le voguing, notamment entre Baltimore et la périphérie parisienne. Synthèse de cette recherche au long cours, sa dernière création Singulis et Simul associe le voguing afro-américain et le baroque français autour d’une culture commune : le bal. Célébrant les singularités de chacun·e, ce projet réunit sur scène une dizaine de danseur·ses, chanteur·ses, performeur·ses et une fanfare dans une performance hors normes et festive. Dans cet entretien, l’artiste retrace l’histoire du Studio House of HMU et la genèse de son projet Singulis et Simul.

Vous présentez Singulis et Simul comme une synthèse de la recherche que mène le Studio House of HMU. Pourriez-vous revenir sur l’histoire et les grands événements de ce « laboratoire » de travail depuis sa création en 2011 ?

Le Studio House of HMU est né de ma rencontre avec des personnalités singulières de la scène du voguing de Baltimore où je me suis rendu en 2011 grâce à une bourse de recherche. J’ai découvert sur place la scène du voguing de Baltimore, qui se réinvente sans cesse dans une ville dure, appauvrie par des décennies de mauvais choix politiques et de corruption. J’y rencontre trois des membres de la famille Revlon : Marquis Revlon, Kory Revlon et Dale Blackheart. À l’occasion d’une série de portraits que je réalise, je décide d’abandonner pour un temps la photographie et d’établir avec elles·eux un travail de collaboration. Nous entrons en studio et nous utilisons nos téléphones pour enregistrer ce qui deviendra le centre de nos recherches : la relation entre le vocabulaire voguing et la musique baroque, entre Baltimore et Paris. Sans l’avoir prémédité, je laisse la photographie au profit de la vidéo et de la performance, ce qui mènera naturellement mon travail plus tard à se situer au croisement des arts visuels et vivants. À mon retour, le MAC VAL, musée d’art contemporain de Vitry, m’a proposé d’exposer le fruit de cette première recherche, sous la forme d’une installation vidéo qui documente ce processus. J’invite et nous rencontrons à cette même période celles·ceux qui deviendront les premières figures de la scène du voguing de Paris alors en pleine éclosion : Vinii Revlon, Diva Ivy Balenciaga, Riya Stacks ou Matyouz Ladurée… Ils.elles s’empareront de l’espace de l’installation pour le transformer en un espace de performance. En proposant de facto au public du musée de devenir les juges des performances et des battles dans l’espace de l’installation, nous avons formalisé notre premier contrat avec l’institution et son public : inverser les relations du savoir, les rendre horizontales, créer une brèche dans laquelle peut advenir un espace d’inclusion et de célébration. Nous avons été accueillis dans la suite en résidence au Centre Pompidou et le Studio House of HMU voyait ainsi le jour, entre Baltimore et Paris, dans une recherche ancrée au croisement de diverses cultures et langages. Ce laboratoire, titré House of HMU – une house conceptuelle, ici artistique, a alors fédéré une partie de la scène parisienne. Le contrat passé était particulier : les ateliers, ouverts trois fois par semaine au jeune public du Centre Pompidou, seraient aussi destinés à et animés par la scène du voguing, donnant une visibilité à la communauté LGBTQI+ noire de Paris. Vinii Revlon était engagé par le Centre Pompidou pour en faire la médiation auprès du public : il s’agissait comme au MAC/VAL de laisser la maîtrise de l’espace à la communauté naissante du voguing parisien.  Une fois les portes du studio fermées au public, nous travaillions au tournage de films et aux répétitions de performances. En particulier le Baroque Ball, un film performance laissant des espaces d’improvisation à l’intérieur de règles strictes, et qui définit à la fois notre processus de création – où la création naît elle-même d’un dispositif, s’écrivant en se faisant ; et qui marquera la colonne vertébrale autour de laquelle s’est construite la pièce Singulis et Simul, presque dix ans plus tard, réunissant les membres de ce qui est alors devenu le Studio House of HMU.

Quelle place occupez-vous dans ce laboratoire ? Comment s’y articulent les différentes personnalités/pratiques/disciplines qui composent le Studio House of HMU ?

J’initie des dispositifs, comme par exemple, convier dans le studio, par l’entremise de Marquis Revlon, l’entièreté de la maison Revlon de Baltimore et leur proposer d’éprouver une cantate de Bach, son énergie, ce qu’elle représente, ce qu’elle leur raconte aujourd’hui. Je propose donc, à travers ces dispositifs, des déplacements qui consistent à une réappropriation des cultures savantes – et non pas l’inverse qui consisterait à penser que c’est la culture savante, la musique, l’opéra, qui inviterait les langages urbains performatifs tels que le voguing. Ce faisant, je propose aussi de réunir des personnalités diverses qui ne se seraient pas rencontrées autrement. Un point central de notre processus, est également de ne pas enfermer les membres du Studio House of HMU dans un rôle, en particulier de vogueur ou vogueuse : chacun·e est bien plus que cela, et le « voguing » n’est pas un espace ou un ensemble uniforme. Ce qui nous relie c’est le sens de la communauté.  Vinii Revlon a joué un rôle important dans la construction de Singulis et Simul, à la fois comme assistant mais aussi dans une forme de confrontation, qui fait avancer le travail et permet de ne pas l’enfermer dans les codes savants qui sont les miens. Diva Ivy Balenciaga, parce qu’elle refuse d’être artiste professionnelle, nous rappelle sans cesse le sens de notre présence au plateau et dans nos projets. Dale Blackheart a été le premier à me faire confiance dans l’écriture d’une pièce chorégraphique, et se prête à toute nouvelle expérimentation avec une réflexivité déterminante pour faire avancer notre réflexion et notre recherche. Autre exemple marquant : le Marching Band Paris Project, créé en 2016 avec Marquis Revlon, une version trans communautaire d’un Marching Band américain, une fanfare déambulatoire et dansante, comme on en trouve dans les quartiers de Baltimore. À mon retour en France, accueilli en résidence par la MC93 par le département de Seine-Saint-Denis, nous avons continué de développer une expérience collective du Studio House of HMU en créant cette forme nomade d’une communauté de marcheurs et marcheuses, qui réunit toutes les possibilités de liberté et de transgression des codes du spectacle, des stéréotypes et des attendus sur la banlieue, ou encore des cultures queers. Il regroupe aussi bien Marquis Revlon, Vinii Revlon, Diva Ivy Balenciaga, d’autres danseurs et danseuses, de jeunes percussionnistes de Baltimore. Nous avons rencontré Sylvain Cartigny qui venait de créer l’Orchestre de Spectacle au Nouveau Théâtre de Montreuil, et nous avons intégré les jeunes musicien.nes, dont Blaise Cardon Mienville. Nous avons travaillé dans un stade de football américain à La Courneuve, à la Grande Halle de la Villette, au Palais de Tokyo, avec l’équipe de football de Valenciennes, au Centre Pompidou…. Offrir à chacun·ne d’exister dans ce groupe, en dehors des scènes de bal voguing ou de spectacle, c’est pour moi une marque de respect et permet de faire émerger une forme issue d’un alliage entre diverses cultures de manière festive. En imaginant des dispositifs ou installations, je tente d’ouvrir des espaces libres et accessibles, performatifs, où peuvent se rejouer autrement des formes qui appartiennent résolument aux clubs ou à la rue. Le laboratoire est ainsi tourné vers la pratique de chacun·e, son expertise, et implique donc une redéfinition de la notion de professionnel et d’amateur au profit de la notion d’expert, laissant à tous·tes une capacité de transmission. Ce dispositif de travail permet la création d’espaces génératifs, créatifs, inventeurs de formes.

Pourriez-vous retracer la genèse de Singulis et Simul ?

Le Musée d’art contemporain de Cincinnati a été sollicité par l’Orchestre Symphonique de Cincinnati, qui cherchait, à travers l’invitation d’artistes contemporains, à rénover la forme du concert, à rajeunir son public et à s’interroger sur sa mixité raciale ainsi que sur celle de son public. J’ai proposé de travailler à partir du Baroque Ball, qui met en tension un concerto baroque avec les règles et la gestuelle d’un bal de voguing à l’échelle d’un concert, et ainsi de réactiver l’ensemble des performances et recherches entamées depuis dix ans dans le cadre du Studio House of HMU. L’orchestre a immédiatement répondu positivement. Le concert performance est ainsi devenu un spectacle, à la croisée de l’image et de la danse. Pour la version française, j’ai proposé à Alexandre Paulikevitch, danseur de baladi (danse venue d’Égypte), de nous rejoindre : il établit un lien entre danse baroque et voguing et permet à chacune de ces danses d’exister de manière contemporaine. Alexandre est un artiste radical et politique : par sa pratique au Liban, en devenant une référence dans la danse baladi dans le monde, il impose un mode d’expression contemporain issu d’une tradition considérée comme féminine. Il entre en résistance, par la danse.

Quels liens tissez-vous entre la danse baroque et le voguing ?

La culture dite voguing, ou plus précisément appelée culture ballroom, se définit par la célébration de la féminité dans la communauté transgenre noire américaine, avec une organisation hiérarchique qui s’est construite depuis près d’un siècle, puisant ses origines dans les salles de bal (ballrooms) d’Harlem à l’époque de Harlem renaissance – mouvement artistique noir américain (peinture, sculpture, poésie…) agitant le quartier de New York à partir des années 1920. Elle résonne pour moi à maints égards avec la période artistique baroque française et l’organisation sociale et politique de la cour. Dans son mouvement de réappropriation des cultures dominantes, la culture ballroom trouve dans l’organisation de la cour monarchique les règles politiques et hiérarchiques adaptées à sa propre longévité. Rappelons que la danse baroque française tire ses origines dans les danses du peuple, rendues savantes – et stylisées – par le roi. Danses techniques minimales – permettant à tous et toutes de danser et de se défier lors de bals, danse baroque et voguing, partagent un même rapport politique au pouvoir, l’un en miroir de l’autre. Comme dans un carnaval, les rôles s’y redistribuent en permanence, la place que chacun et chacune occupe dans la communauté ou dans la société. Dans un univers festif et cathartique, s’invente une redéfinition des stéréotypes de genre, de classe et de race : une célébration qui vient redéfinir la norme. Ainsi, la pièce agit comme une célébration des singularités, par la danse : nous créons à vue une possible manière d’être ensemble.

Singulis et Simul propose une relecture du répertoire musical baroque. Comment votre intérêt s’est-il arrêté sur cette musique en particulier ? Pourriez-vous revenir sur le processus musical de ce projet ?

Après avoir expérimenté avec Marquis Revlon pour la première fois dans le studio de Baltimore, des improvisations sur la cantate de Bach, je me suis rendu à la Public Library à New York pour y trouver le répertoire le plus pertinent, et j’ai écouté pendant plusieurs jours tout ce que j’ai pu y consulter, issu du répertoire baroque dans diverses interprétations. Je me suis alors plongé dans cette musique et la culture plus large qu’elle englobe, son histoire et les organisations politiques de l’époque, en particulier en France. Louis XIV décide d’incarner le pouvoir, le centre, le soleil, en dansant. Très prosaïquement, dans son mouvement de réappropriation des cultures dominantes, la culture ballroom trouve dans l’organisation de la cour monarchique les règles politiques et hiérarchiques adaptées à sa propre survie et à l’expression de son propre pouvoir. Lorsque l’Orchestre Symphonique de Cincinnati m’a proposé d’imaginer ce concert, nous avons recherché un répertoire qui puisse éviter l’écueil de la musique savante qui invite la culture des marges. Puis lorsque  la pièce est revenue en France au Théâtre de l’Onde de Vélizy en novembre dernier, nous avons imaginé le répertoire pour une formation d’harmonie d’instruments à vent, renouant avec les origines populaires de l’harmonie et des fanfares. Avec le musicien Sylvain Cartigny, il nous semblait passionnant de pouvoir intervenir dans ce travail musical et d’aller encore plus loin dans le processus d’ingestion des cultures savantes, en imaginant une sonorité nouvelle. Ainsi, la formation musicale réunit sept musicien.nes (réuni.es grâce à l’Orchestre de Spectacle et deux clavecinistes : Laure Vovard et Sibylle Roth. Nous avons engagé avec cette équipe, avec la complicité de Blaise Cardon Mienville, une déconstruction des règles habituelles de la musique, considérant les musicien.nes comme des performeur.ses au même titre que les danseur.ses. Nous tâchons de réduire la figure du chef d’orchestre et s’il y a des hiérarchies sur le plateau, elles sont dictées par la nécessité de faire jouer l’ensemble. Nous voulons créer une écoute entre danse, chant et musique, et à l’instar des danseur.ses et des maitres de cérémonie au micro, offrir la possibilité aux musicien.nes de trouver des espaces d’improvisation qui font avancer la pièce à chaque nouvelle représentation.

La vidéo occupe une place importante dans votre pratique personnelle et dans Singulis et Simul. Quelle était la nécessité de son usage pour cette pièce en particulier ?

La création de Singulis et Simul part de plusieurs pièces dont l’écriture est articulée autour du regard et de l’inversion, en particulier grâce aux dispositifs de caméra sur le plateau. Chaque moment de la pièce propose un portrait en creux de chacun.ne des performeur.ses, de leurs vocabulaires, mis en distance et transcendés par l’image et la caméra. Riya Stacks, Alexandre Paulikevitch, Dale Blackheart, Vinii Revlon, toutes et tous ont participé à l’écriture, offrant quelque chose de leur vocabulaire et de leur persona, que je tâche de mettre en image. La vidéo participe à l’écriture chorégraphique tout en proposant au public de vivre, au milieu de la fiction qu’est la pièce, une expérience documentaire : la création à vue d’une communauté, et sa célébration. La présence de films ramène aussi en permanence l’extérieur dans le théâtre, et j’ai décidé de tourner les films dans le nouvel environnement de la pièce : la zone des CRS de Vélizy, le boulevard Lénine et ses constructions des années 1970-1980 à Bobigny, la dalle de Créteil Soleil, etc. Ce ne sont pas des films ou des projections mais des images flottantes, il s’agit d’une installation immersive, avec au plateau des personnes qui apparaissent à l’écran, et qui nous disent : nous existons.

Singulis et Simul, vu à la MC93 – maison de la culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny. Chorégraphies Studio House of HMU. Conception et images Frédéric Nauczyciel. Conception musicale Sylvain Cartigny. Avec Diva Ivy Balenciaga, Dale Blackheart, Blaise Cardon Mienville, KEIONA, Missy, Frédéric Nauczyciel, Kory BlackSjuan Revlon, Marquis Revlon, Vinii Revlon, Yumi Rigout (en alternance Corinne Miret), Riya Stacks Alexandre Paulikevitch, Matyouz LaDurée, Laure Vovard, Jamal Gunn ou Dreshawn Harper. Avec La Musique de la Police nationale. Photo © Laurent Philippe.

The Fire Flies, Baltimore est visible du 11 au 18 mai à l’Espace Lino Ventura à Garges Les Gonnesses
Singulis et Simul est présenté du 12 au 14 mai à la Maison des arts de Créteil 


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