
Portraits d'été : Rachid Ouramdane
Publié le 29 août 2017
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Rachid Ouramdane.
Quel est ton premier souvenir de danse ?
Je ne saurais pas dire précisément quel est le tout premier, mais les souvenirs de mon enfance dans la communauté musulmane où j’ai grandi sont presque toujours accompagnés de musiques et de danses. Je pense aussi à John Travolta, qui fait partie des premières images marquantes liées à la danse dans ma mémoire. Je me revois avec mes sœurs aînées, qui essayaient de m’apprendre un passage de chorégraphie de Grease. C’est à travers des choses très populaires que j’ai rencontré la danse pour la première fois : les fêtes religieuses, la télévision, la famille.
Quel spectacle t’a le plus marqué en tant que spectateur ?
Le Saut de l’ange (1987) de Dominique Bagouet, dans une scénographie de Christian Boltanski, m’a profondément marqué. C’était le tout premier spectacle de danse contemporaine que je voyais, et il a littéralement fait voler en éclats tout ce que j’imaginais qu’un spectacle de danse pouvait être. Je suis sorti de la salle à la fois perplexe, intrigué et excité, incapable de dire ce que je venais de voir, mais fasciné par l’effet produit sur mon imaginaire. C’est peut-être à ce moment-là, vers mes 16 ou 17 ans, que j’ai compris le trouble que peut provoquer une œuvre chorégraphique et que j’ai découvert le plaisir de réfléchir à ce qu’on ne comprend pas tout de suite.
Parmi tous les projets auxquels tu as participé, lequel t’a laissé le souvenir le plus marquant ?
Probablement un festival intitulé Le Skite, organisé par le critique Jean-Marc Adolphe. C’était au milieu des années 90, un mois d’expérimentation tous azimuts à Lisbonne, avec une scène artistique émergente : Jérôme Bel, Alain Platel, Meg Stuart... Chaque jour naissaient des propositions dans des lieux improbables. J’ai gardé de cette expérience le souvenir rare d’une liberté totale, d’un état de création à grande échelle, dans une effervescence qu’on rencontre peu souvent.
Quelle rencontre artistique a été décisive dans ton parcours ?
Je dirais la rencontre avec Meg Stuart, à la fin des années 90. Nous étions animés par l’envie de tout remettre en question : nos héritages, les formes, les lieux, les gens qu’on invitait à travailler... Tout était à réinventer. Je ne pense pas que ce soit une posture permanente à adopter, car creuser un sillon est aussi essentiel, mais à ce moment-là, dans le foisonnement artistique de Bruxelles, cette radicalité était fondatrice pour moi.
Peux-tu partager certaines œuvres qui composent ton panthéon personnel ?
Limb’s Theorem (1990) de William Forsythe, Umwelt (2004) de Maguy Marin, Set and Reset (1983) de Trisha Brown, Inferno (2008) de Romeo Castellucci, Clôture de l’amour (2011) de Pascal Rambert, Hommages (1989-1998) de Mark Tompkins… Mais parfois, ce n’est pas l’ensemble d’un spectacle, juste un moment très précis. Je pense notamment à L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1993) de Peter Brook, dans une scène où Yoshi Oïda guide subtilement notre regard. Son personnage, atteint d’un trouble neurologique, est perdu dans un labyrinthe de reflets inversés. Ce moment, à la fois d’une grande intelligence spatiale et d’une humanité touchante, reste pour moi l’un des plus beaux gestes chorégraphiques vus au théâtre.
Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Exprimer ce que les mots ne savent pas dire. À travers l’abstraction du geste et l’intensité du corps, traduire un état du monde, ses tensions, ses contradictions. La danse, par nature, nous renvoie à nos corps, à leur fragilité, leur puissance, leur finitude. Elle rappelle aussi la nécessité du sensible dans un monde dominé par l’accélération et la rationalité.
Quel rôle un artiste doit-il jouer dans la société aujourd’hui ?
Pour moi, l’artiste est un veilleur, quelqu’un qui résiste à l’uniformisation, à la tentation de tout ramener au matériel ou à l’immédiatement utile. Par ses gestes, ses images, ses récits, il partage des visions, fait appel à l’imaginaire et aux sens, et nous rappelle qu’un monde pluriel et hétérogène est non seulement possible, mais nécessaire.
Photo Géraldine Aresteanu