Portraits d’été : Pierre Pontvianne

Portraits d’été : Pierre Pontvianne ​

Propos recueillis par Ma Culture

Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Pierre Pontvianne.

Depuis plus d’un an, le secteur du spectacle vivant est fortement touché par la crise sanitaire. En tant qu’artiste, comment tu vis cette période ?

Cette crise continue de m’affecter, bien au-delà de mon métier. Elle a modifié mon quotidien, ma relation aux autres, à la famille, à l’amitié, à l’amour… Mon rapport au corps, à la santé, au temps, aux objets, aux espaces, à la consommation aussi. Elle m’a transformé psychologiquement et physiquement. Ça a provoqué chez moi un ralentissement global, une forme de concentration permanente qui m’habite ou que je tiens, je ne sais plus dans quel sens ça va. J’avance à petits pas, sans trop me projeter. Aujourd’hui, je ne peux pas vraiment parler de ce que j’ai traversé, car je suis encore en plein dedans. Il faudra du temps, peut-être des années, pour comprendre. Le Covid a été un révélateur : de comportements sociaux, politiques, humains, institutionnels… Une crise qui concerne tout le monde.

Est-ce que cette période t’a poussé à réfléchir autrement ton travail ?

Oui, j’ai beaucoup repensé à la manière dont on travaille ensemble. Comment s’organise le temps pour les interprètes, les relations entre les artistes, les techniciens, les équipes administratives. J’ai voulu mieux comprendre l’engagement personnel de chacun dans les projets que je porte. Je me suis aussi replongé dans les systèmes de production, le formatage des œuvres. J’ai vu des gens en détresse, j’ai ressenti cette fragilité moi-même. Alors, j’ai voulu changer des choses, créer de l’écoute, du dialogue, de la confiance. Essayer de ne pas laisser la pression extérieure, la rentabilité, la course au succès, altérer la qualité du travail ou des relations. Pour moi, tout ça se joue à une échelle très humaine.

Le confinement a mis à l’arrêt tes projets, tes répétitions, tes tournées. Comment tu as vécu cette période ?

On a dû repenser le temps. Tout s’est étiré, dans l’incertitude. On savait que tout pouvait s’interrompre à tout moment. Du coup, on a cherché du sens dans le peu, du plein dans le moins. La compagnie Parc existe depuis 2004, et depuis le début, on dit que tout peut s’arrêter d’un jour à l’autre. On essaie de garder un équilibre face aux excès du système. Ne pas tout miser sur un résultat ou sur des dates. Aller au bout de nos idées, de nos convictions, en assumant nos choix politiques et artistiques. Même si tout peut changer, il faut chercher une forme de plénitude dans l’incertitude.

Depuis le mouvement d’occupation des théâtres, la réforme de l’assurance-chômage ou la prolongation de l’année blanche, le secteur semble à bout de souffle. Tu crois qu’on peut espérer de nouveaux modèles ?

On essaie depuis longtemps de faire autrement. Mutualisation, solidarité, regroupements, mouvements collectifs… Ce n’est pas nouveau. Mais le système dominant reste très fort : le statut d’intermittent, le financement public, les logiques de production et de diffusion. C’est dur d’en sortir sans mettre en péril les projets. Pour moi, la résistance se fait dans le rythme. Travailler à son rythme, diffuser une œuvre sur plusieurs saisons, être fidèle aux gens. Mais surtout, changer notre comportement, pas juste critiquer le système. On vit dans des sociétés pleines d’intelligence, avec des chercheurs, des artistes, des penseurs… Pendant qu’on parle Covid, d’autres événements majeurs surgissent : les talibans en Afghanistan, les méga-feux… Sommes-nous surpris ? Je pense à cette phrase de Georges Didi-Huberman : « Il n’y a pas de meilleure ruse pour les catastrophes que l’apparente normalité du temps qui passe. » Pour moi, la prise de conscience individuelle est primordiale. On me dit que c’est naïf, je pense que c’est nécessaire.

Ta création Percut a été développée en pleine crise. Comment cette période a-t-elle influencé le processus ?

Le processus a continué, mais autrement. Les répétitions ont été découpées, les dates bougées, parfois jouées devant des professionnels, ou des jauges très réduites. J’ai refusé toute diffusion en ligne. Je préfère attendre et jouer devant des gens, quitte à annuler, plutôt que de montrer ça sur un écran. Ce qui m’a marqué, c’est la pudeur, la concentration, la confiance de l’équipe. Leur calme, leur exigence. Ça a créé quelque chose de rare, un vrai commun. Et je m’accroche à cette rareté pour demain.

On est à quelques jours de la rentrée. Comment envisages-tu cette reprise ?

Je travaille en ce moment sur un projet qui s’appelle KERNEL, avec trois interprètes : Jazz Barbé, Léna Pinon Lang et Clément Olivier. Je suis aussi accompagné de Laura Frigato et Pierre Treille. J’ai hâte de continuer ce qu’on a commencé ensemble. La rentrée marque aussi le début d’un partenariat entre la compagnie Parc et l’Atelier de Paris / CDCN, pour trois ans. Une nouvelle aventure. Le mot « reprise » me fait penser à la couture : une reprise, c’est quand on répare un trou. Peut-être que ce sera ça, cette rentrée : réparer des trous.

Photo Léna Pinon-Lang