
Philippe Saire, Dispositifs
Publié le 30 mai 2018
Avec Dispositifs, Philippe Saire engage une réflexion sur les liens entre chorégraphie, dispositif scénique et perception visuelle. Initiée à partir d’une exploration du point de vue vertical, cette série interroge la manière dont l’espace, la lumière et les contraintes physiques influencent l’écriture du mouvement. Chaque pièce repose sur une architecture spécifique qui redéfinit la place du spectateur autant que celle du danseur. Dans cet entretien, le chorégraphe revient sur les origines de ce projet, ses méthodes de travail et les enjeux plastiques qui traversent l’ensemble de sa démarche.
Comment est née la série Dispositifs ?
La série est née d’un désir d’exploration visuelle. Dans un de mes précédents spectacles, intitulé Lonesome Cowboy(créé en 2009, ndlr), la surface du plateau était entièrement recouverte de granulés noirs, ce qui conférait une texture singulière au sol. J’ai eu l’idée de placer une caméra au-dessus de la scène, et l’image obtenue m’a immédiatement fait prendre conscience du potentiel plastique et dramaturgique de ce point de vue vertical. Cette perspective me permettait d’interroger la relation entre les corps et les traces laissées par leurs déplacements. Dans un premier temps, je me suis demandé comment immerger le spectateur dans cette expérience verticale, comment lui faire partager cette vision inédite. C’est ainsi que le dispositif de Black Out s’est progressivement imposé. À l’origine, je n’envisageais pas du tout de prolonger cette recherche sous la forme d’une série. Mais les possibilités dramaturgiques et formelles offertes par ces expérimentations m’ont donné envie de continuer, d’imaginer d’autres dispositifs scéniques inédits.
Même si chaque pièce repose sur un dispositif unique, est-ce qu’elles partagent tout de même certains points communs ?
Oui, bien sûr, elles sont traversées par une logique d’accumulation d’expériences. Ce qui change fondamentalement d’une pièce à l’autre, c’est que je ne pars jamais d’un thème ou d’un récit. Ce qui est spécifique à chaque opus, c’est la méthode : le dispositif en est toujours le point de départ, il détermine tout, des contraintes physiques jusqu’au rapport au spectateur, en passant par la nature même du mouvement. Une fois ces éléments posés, la collaboration avec les danseurs devient le moteur du processus. À chaque nouvelle création, on réinvente ensemble la manière de travailler. Est-ce qu’on va traverser de longues phases d’improvisation, ou entrer rapidement dans une écriture chorégraphique structurée ? Quand vient le moment des choix, je m’appuie naturellement sur mon expérience, mais je reste en alerte pour ne pas me figer dans des mécanismes répétitifs.
En quoi la série Dispositifs s’inscrit-elle dans ta démarche artistique globale ?
Avec le recul, je dirais que Dispositifs synthétise plusieurs courants que j’ai explorés au fil de mes projets. Il y a bien sûr les spectacles plus classiques, ancrés dans une frontalité scénique traditionnelle, qui ont constitué les fondations de mon travail chorégraphique. Mais il y a aussi une dimension in situ, que j’ai développée pendant plusieurs années à Lausanne avec Cartographies, un projet qui a donné naissance à plusieurs films. La topographie de Lausanne, avec ses dénivelés marqués, a suscité des jeux de perspective, des situations visuelles atypiques pour les spectateurs. C’est dans ce cadre que j’ai commencé à filmer moi-même, à expérimenter avec le cadre et les angles. Le fait de pouvoir rompre avec le regard frontal m’a conduit à vouloir explorer d’autres types de points de vue. Au final, Dispositifs est le lieu de convergence de ces différentes pistes : l’écriture chorégraphique, le regard plastique, le travail filmique.
Tu attaches une importance particulière à la lumière dans chaque pièce de la série. Qu’est-ce qui motive cet engagement ?
Pour ces pièces, je voulais à la fois maîtriser finement l’image produite et guider précisément le regard du spectateur. Il y avait aussi l’envie d’un formalisme assumé, proche de certaines logiques cinématographiques mais transposées sur un plateau vivant. En rendant une partie de l’espace abstrait, voire imperceptible, je peux donner plus de valeur à ce qui émerge du noir. C’est flagrant dans Vacuum, où les apparitions et disparitions captent littéralement le regard. À la fin de Black Out, les spectateurs sont penchés au-dessus des danseurs, et leurs yeux, désormais habitués à l’obscurité, continuent de scruter, à la recherche d’une forme à saisir. Dans Ether, le point de fuite créé par deux panneaux est accentué par une lumière en dégradé, créant une sorte d’entonnoir lumineux propice à la disparition. C’est d’ailleurs un des enjeux apparus en cours de création : l’idée de disparition dans un point de fuite, comme une évaporation, une dissipation. La tension créée par les lumières vient perturber la perception, parfois jusqu’à la tordre, en jouant sur les volumes et les lignes du décor. Parmi toutes les pièces, NEONS Never Ever, Oh ! Noisy Shadows occupe une place particulière : je voulais que l’espace du plateau devienne mobile, que les danseurs eux-mêmes manipulent la lumière pour créer des paysages visuels toujours renouvelés.
Comment places-tu le chorégraphique dans cette écriture résolument plastique ?
Certains dispositifs imposent plus de contraintes que d’autres, mais pour moi, le corps reste central, c’est lui qui assure le lien entre image et mouvement. Même si certaines séquences paraissent figées, l’immobilité n’est jamais prolongée, jamais définitive. Je cherche à éviter une construction trop figée, comme une succession d’images arrêtées. Les images que le spectateur retient sont celles qu’il parvient à attraper par lui-même, dans la durée. Un corps en mouvement qui se fige soudainement donne à voir une image, qui se défait aussitôt pour se recomposer. C’est dans cette logique que j’inscris le travail chorégraphique : des corps en mouvement, une danse fine, minutieuse, taillée dans la précision. Je fais le pari qu’une image, aussi forte soit-elle, ne prend toute sa valeur qu’en résonance avec des corps en déplacement, en métamorphose permanente.
Vu au Centre Culturel Suisse à Paris. Photo Philippe Weissbrodt.