Paula Rosolen, l’aérobic comme terrain chorégraphique

Paula Rosolen, l’aérobic comme terrain chorégraphique ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Dans Aerobics! - A Ballet in 3 Acts, la chorégraphe interroge la frontière entre danse et sport, entre codes populaires et composition savante. Paula Rosolen revisite l’aérobic, discipline ultra-codifiée née dans les entraînements militaires américains, pour en faire la matière d’un ballet sans musique, sans narration, mais d’une précision redoutable. Entre archive, oralité et rigueur chorégraphique, elle déplace les images du corps performant vers une écriture collective, physique, abstraite, radicalement contemporaine.

Peux-tu partager certaines réflexions qui traversent ta recherche chorégraphique ?

Je ne cherche pas à créer une gestuelle “signature” ou à imposer un style. Je préfère travailler à partir de matériaux existants, que je prélève dans l’histoire de la danse, de l’archive ou du quotidien. Je puise dans des techniques variées, aussi bien contemporaines qu’anciennes, comme le ballet, la danse moderne ou postmoderne, l’expressionnisme allemand, ou encore la danse dite « conceptuelle ». Je ne m’adresse pas exclusivement à un public spécialisé. Je souhaite que mon travail trouve une résonance au-delà des cercles d’initiés. Il y a de la danse partout, y compris dans les gestes ordinaires. Ces mouvements passent souvent inaperçus, mais dès qu’on modifie le cadre d’observation, ils deviennent visibles. Je travaille aussi beaucoup avec la méthode de l’Oral History, en recueillant des témoignages directs, des voix vivantes, pour me rapprocher des pratiques corporelles et sociales que j’étudie. Cela me permet de replacer la danse dans un contexte humain, sensible, souvent invisible.

Comment ta nouvelle création Aerobics! - A Ballet in 3 Acts prolonge-t-elle cette démarche ?

L’aérobic est une activité populaire et historique. Beaucoup de gens, nés dans les années 70 ou 80, ont un souvenir très précis de ces cours de gym télévisés, des justaucorps fluo, des rythmes entraînants, des postures stéréotypées. Mais ce que je voulais révéler, c’est l’autre face de cette pratique : son origine militaire, son évolution vers la gymnastique aérobic compétitive, l’intensité physique réelle qu’elle exige. C’est un langage partagé, mais très codé. J’ai voulu déconstruire cette mémoire collective, déplacer les signes, retirer les paillettes pour aller voir la matière brute, le mouvement dans ce qu’il a de plus structuré, répétitif, presque abstrait. Derrière l’image télévisuelle se cache une organisation rigoureuse, proche parfois de la logique du ballet.

Comment t’es venu l’idée de faire une pièce sur l’aérobic ?

L’idée m’est revenue par surprise. Enfant, entre 8 et 10 ans, je prenais des cours de danse classique dans une salle louée par ma professeure dans un centre de fitness. Juste avant nous, il y avait un cours d’aérobic pour adultes. Je m’asseyais dans un coin de la salle et je regardais. Avec fascination. Je n’ai jamais osé demander à participer, mais ces images sont restées. J’ai posé les bases du concept bien plus tard, en quelques jours seulement, comme si tout était prêt depuis longtemps. Ce n’était pas une lubie : c’était un retour.

Comment as-tu initié cette recherche ?

J’ai d’abord travaillé avec deux interprètes, lors d’une résidence aux Ateliers de P.A.R.T.S./Rosas à Bruxelles en 2012. Pendant trois semaines, j’ai visionné, trié, catalogué des vidéos d’aérobic et de compétitions internationales de gymnastique aérobic des années 80 et 90. Chaque pays propose des variations, des accents culturels, des esthétiques différentes. J’ai constitué un catalogue de mouvements que j’ai ensuite utilisé comme matière chorégraphique, presque comme une partition de gestes.

Tu as présenté une première version de la pièce la saison dernière à Danse Élargie. Comment as-tu poursuivie cette recherche ?

Après avoir obtenu le premier prix de Danse Élargie, je suis partie un mois et demi en Argentine, pour m’entraîner avec l’équipe nationale de gymnastique aérobic, dirigée par Berchy da Silva. Ce fut une expérience rude. J’ai dû réaliser des exercices de musculation et d’endurance très exigeants, comme soulever mon propre poids à l’aide d’haltères. Mais cette pratique m’a permis de comprendre à quel point la gymnastique aérobic est codifiée, normée, rigoureusement structurée. J’y ai retrouvé des éléments très proches du ballet : la frontalité, l’organisation spatiale, la précision des transitions. Nous avons ensuite poursuivi la création à Rennes, au Musée de la danse, puis en résidence à Francfort avec sept danseurs. Nous sommes partis de sept mouvements extraits de mes archives. Les interprètes avaient pour seule contrainte une durée précise, mais pouvaient agencer librement les combinaisons. Au fil du travail, j’ai composé des séquences de plus en plus précises, introduit des rythmes, des tensions, des jeux de densité.

La musique est indissociable de la pratique de l’aérobic. Pourquoi as-tu choisi de l’enlever dans Aerobics! - A Ballet in 3 Acts ?

La musique est souvent l’élément motivant dans l’aérobic, celui qui guide, qui rythme, qui masque aussi. Je voulais voir ce qu’il reste quand on enlève cette couche. Le son de nos chaussures contre le sol suffit. Il permet de créer une pulsation collective, de nous synchroniser. Sans musique, on entend les corps. Le souffle, l’effort, les différences entre les interprètes deviennent audibles. Et surtout, on ne peut plus se laisser porter : on doit habiter chaque geste.

Pourquoi ce sous-titre : A Ballet in 3 Acts ?

Cette notion est venue au fil des répétitions. Je me suis intéressée à la structure formelle du ballet, à sa division en actes, à sa manière d’ordonner les présences sur scène. Avec David Morrow, pianiste et collaborateur proche de Forsythe, nous avons étudié plusieurs ballets classiques pour en extraire une grille dramaturgique : solos, duos, trios, quatuors, canons, variations, contrepoints… Ça a servi de squelette à la pièce. Tout est chorégraphié. Il n’y a pas d’improvisation. C’est une partition collective, composée comme une pièce musicale, avec des règles, des rebonds, des ruptures. Mais l’objet reste hybride : c’est un ballet sans tutu, un ballet sans histoire, un ballet sans musique, mais un ballet quand même.

Vu au Théâtre des Abbesses. Photo Konstantin Lipatov.