
Kat Válastur, OILinity
Publié le 18 janvier 2019
Dans OILinity, la chorégraphe d'origine grecque Kat Válastur met en scène un trio de danseurs dans un paysage sculptural hanté par les flux invisibles du pétrole. Inspirée par un séjour à Bakou, capitale pétrolière aux allures de mirage, l’artiste interroge avec force et poésie les corps traversés par l’énergie fossile, les dépendances modernes et les paradoxes écologiques. Une œuvre radicale, où gestes, sons et textures se conjuguent pour révéler l’impact souterrain d’un monde en crise.
Ta pièce OILinity aborde la question de l’industrie pétrolière, mais aussi l’effet des désastres écologiques et économiques sur les corps. Peux-tu retracer la genèse de OILinity ?
En 2015, j’ai été invitée en tant que chorégraphe par Dimitris Papaioannou, qui était alors le directeur artistique de la cérémonie d’ouverture des Jeux Européens en Azerbaïdjan. J’étais chargée de développer les matériaux chorégraphiques et de coordonner l’un des segments de cette cérémonie. J’ai passé plusieurs mois à Bakou, et j’ai été profondément marquée par le contraste saisissant entre son apparence futuriste et sa réalité sociale. Bakou est une « ville-façade » : ses infrastructures ultra-modernes semblent conçues exclusivement pour héberger les élites et les travailleurs de l’industrie pétrolière. Cette ville est un décor artificiel. Il faut s’aventurer à sa périphérie pour rencontrer la véritable vie, les gens ordinaires. OILinity s’est nourrie de ce décalage, de la violence silencieuse de la rente pétrolière, de l’épuisement des ressources fossiles, mais aussi de la tension palpable provoquée par les enjeux géopolitiques liés à l’or noir.
Comment as-tu laissé ces réflexions infuser le langage chorégraphique de la pièce ?
J’ai imaginé le pétrole comme une énergie circulant littéralement dans les corps, une substance motrice, presque intrusive, qui conditionne chaque mouvement. Comme si le sang avait été remplacé par du pétrole. Les corps deviennent alors des machines énergivores, contraints à brûler pour se mouvoir. J’ai aussi fait une analogie entre le pétrole et la bile noire, une des quatre humeurs, historiquement associée à la mélancolie. La dramaturgie de _OILinity_s’est construite autour de ce paradoxe central : une source d’énergie vitale, mais chargée d’une tristesse profonde, celle d’un monde qui s’épuise. Avec les danseurs, nous avons créé un lexique gestuel, une sorte de catalogue de phrases chorégraphiques. Chacune de ces phrases possède un titre propre. Ensuite, nous avons mis en place un système de jeu : les performeurs manipulent ces phrases comme des fragments de langage, les réinterprètent, les redistribuent. Il s’agissait d’écrire des poèmes en mouvement, et j’ai ensuite composé ces poèmes pour leur donner une forme cohérente, une structure organique.
Ta pièce semble traversée par plusieurs tensions : entre nature et artifice, écologie et destruction, poésie et désastre. Comment ces tensions ont-elles guidé ta recherche ?
Pour les costumes, nous voulions incarner physiquement les contradictions du sujet. Les danseurs sont donc vêtus de tenues hybrides, à mi-chemin entre le vêtement de sport, symbole d’énergie et de performance, et l’uniforme militaire, évocation de conflit et de contrôle. Le camouflage joue un rôle crucial : les motifs des costumes se fondent littéralement dans ceux du décor, si bien que les corps semblent parfois absorbés par l’environnement. Nous avons repris des dessins de William Morris, figure du mouvement Arts & Crafts, fervent opposant à l’industrialisation, comme point de départ. Morris utilisait des pigments naturels, et à travers ses motifs floraux, il défendait une forme d’engagement esthétique, poétique, écologique. Nous avons pris l’un de ses motifs et l’avons fusionné avec un motif de camouflage militaire. Cette rencontre visuelle incarne à la fois la beauté fragile du vivant et la violence systémique de notre époque. Pour le paysage sonore, le travail de Filippos Kavakas a été essentiel. Il est à la fois musicien et artiste visuel, et il a choisi d’utiliser un objet banal mais symboliquement chargé : un sac plastique, produit dérivé du pétrole, comme instrument principal. Ce son froissé, artificiel, presque organique, devient la texture auditive d’un monde saturé de plastique, de pétrole, de tension. C’était une idée simple, mais très puissante. Elle évoque le lien intime entre la matière première, la production de masse et notre quotidien.
Envisages-tu la danse comme un art politique ?
Évidemment. La danse naît des corps, et nos corps sont les archives vivantes de nos expériences, de nos colères, de nos espoirs, de nos mémoires. Ils portent en eux les blessures du présent, les contradictions de notre époque, mais aussi nos désirs de changement. En ce sens, chaque geste est politique. Créer une œuvre, c’est déjà s’inscrire dans le monde, c’est proposer une vision, interroger une réalité, refuser l’indifférence. Je crois profondément que l’art a la capacité, et même la responsabilité, d’ouvrir des brèches, d’inventer des langages sensibles pour traiter de questions urgentes. Une œuvre d’art peut être une protestation silencieuse, une utopie incarnée, ou un miroir de notre impuissance collective. Elle peut surtout rendre visibles les systèmes qui nous dominent, et proposer d’autres formes d’habiter le monde.
Vu au Théâtre des Abbesses. Photo Kat Válastur.