Offrande, Bruno Bouché, Béatrice Massin & Mié Coquempot

Propos recueillis par . Publié le 30/09/2021



Avec sa dernière création Offrande, Mié Coquempot invite à ses côtés Béatrice Massin et Bruno Bouché à chorégraphier l’Offrande musicale, une des plus grandes œuvres de Jean-Sébastien Bach. Se partageant tour à tour la partition du compositeur allemand, les trois chorégraphes tricotent à six mains une pièce hybride où s’entrelace l’esthétique et l’écriture singulière de chacun. Cet entretien croisé dévoile les coulisses de création et offre la parole aux chorégraphes Béatrice Massin, Bruno Bouché et Maud Pizon, notatrice et assistante de Mié Coquempot.

Maud, vous avez collaboré avec Mié Coquempot pendant de nombreuses années et vous avez suivi le processus d’Offrande depuis le début. Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce projet ?

Maud Pizon : Lorsque Mié m’a parlé d’Offrande au printemps 2019, son projet était déjà très clair : elle souhaitait créer un tissage chorégraphique avec pour matrice la partition musicale de Bach. Autour de celui-ci, les écritures de Béatrice Massin et Bruno Bouché viendraient tramer en relai avec sa propre écriture. L’Offrande musicale est construite à partir d’un thème (une courte mélodie qui aurait été jouée à la flûte par Frédéric II de Prusse) que Bach s’amuse à répéter selon de multiples variations : en fugue, à l’envers, en miroir, etc. Il s’agit à la fois d’un exercice de style de haut vol et d’un jeu facétieux. Je crois que Mié, qui s’est toujours inspirée, non seulement de l’esthétique des œuvres musicales qu’elle chorégraphiait, mais aussi des processus de créations par lesquelles elles advenaient, a été séduite par la dimension ludique de la genèse de l’Offrande. Elle voulait transposer cet esprit de jeu à la danse, prolonger cette invitation à la création avec des acolytes qui, comme elle, connaissaient très bien l’œuvre de Bach.

Comment lui est née l’envie de partager cette recherche en particulier avec les chorégraphes Béatrice Massin et Bruno Bouché ?

Maud Pizon : Mié voyait dans l’Offrande musicale un support de choix pour la rencontre entre trois écritures chorégraphiques oeuvrant dans des univers esthétiques à priori différents mais qui ont toutes trois la particularité de dialoguer étroitement avec la musique en général, celle de Bach en particulier. Elle connaissait bien le travail de Béatrice, ainsi que celui de Bruno. Ce projet était pour un elle une occasion de sortir des catégories stylistiques pour se concentrer sur ce qui rassemble au-delà d’elles. J’aime bien dire de cette pièce qu’elle a été savamment pensée comme un prétexte à la rencontre. La rencontre des écritures, qui se sont osmosées si organiquement. Et la rencontre entre les protagonistes du projet. Selon ses mots, Mié tenait à constituer une « compagnie collaborative ». Elle a proposé cette règle du jeu : chaque chorégraphe choisit deux interprètes parmi ceux de son équipe, mais travaille avec tout le groupe. Les chorégraphes ne connaissaient d’ailleurs pas tous les danseurs et certains n’avaient jamais fait de danse baroque. Ce protocole a poussé chacun à faire un pas de côté par rapport à sa pratique habituelle pour pouvoir travailler ensemble. Ce processus a d’ailleurs été très beau à observer. Aujourd’hui on ne voit plus qui vient de quelle esthétique chorégraphique, mais un groupe homogène qui prend en charge une écriture aux développements organiquement contrastés.

Béatrice, en tant que chorégraphe, quelle place occupe la musique dans votre recherche ? Aviez-vous déjà des affinités avec la musique de Bach avant la proposition de Mié ?

Béatrice Massin : Si je suis devenue spécialiste de la danse baroque, c’est par passion de la musique. Mes parents étaient musicologues et j’ai grandi avec de la musique dans mon biberon. Musique et danse sont pour moi intimement liées comme le maître à danser à l’époque baroque qui est aussi violoniste. Après plusieurs années en tant qu’interprète au sein de nombreuses compagnies de danse contemporaine, j’ai découvert grâce à Francine Lancelot la danse baroque et j’ai eu cette sensation grisante que mon corps devenait un instrument de musique dans l’espace. C’est cet intense plaisir qui m’a guidé vers mes premiers essais chorégraphiques. Avec Mié, nous avions en partage un immense amour de la musique, et de celle de Bach en particulier. Plusieurs de mes créations ont d’ailleurs comme point de départ des œuvres de Bach (Que ma joie demeure en 2002 et Mass B en 2016, ndlr). Lorsque nous parlions ensemble de danse et de chorégraphie, le vocabulaire de la musique revenait tout de suite : musicalité d’un geste, de l’espace, etc. Lorsque Mié a commencé à me parler d’Offrande, cette invitation était tellement logique que je n’ai même pas questionné ma participation à son projet. Jamais je n’aurais osé aborder l’Offrande musicale de Bach. Avec cette proposition, Mié m’a donc fait un magnifique cadeau !

Bruno, de quelles manières vous êtes-vous emparée de cette proposition ? En tant que chorégraphe, quelle place occupe la musique dans votre recherche ?

Bruno Bouché : ​Tout d’abord j’ai été véritablement bouleversé par la proposition de Mié, comprenant que cette œuvre qu’elle souhaitait collective avec Béatrice serait sa dernière Offrande. Je savais que Mié m’invitait avant tout à une aventure humaine et je l’ai accueilli en faisant confiance à ce geste d’une infinie générosité. Mié savait que la musique de Bach m’était un socle et que j’y revenais souvent (en m’efforçant aussi de m’en extraire) car elle est pour moi d’une puissance inspiratrice inépuisable. J’avais posé une première pierre importante dans mon travail chorégraphique en créant le duo Bless-ainsi soit-il inspiré de La Lutte de Jacob avec l’ange sur la Chaconne de la Partita n.2 pour Violon transcrite au piano par Busoni. J’avais été très sensible à sa création 1080-Art de la fugue grâce à laquelle nous nous étions rencontrés. À l’issue de cette première au Manège de Reims nous avons longuement échangé sur son rapport à l’écriture et la musique. C’est sa danse écrite, musicale et résolument contemporaine qui m’avait énormément touchée. Mon rapport à la musique n’est pas savant, je ne lis pas les partitions et j’ai des bases très sommaires de solfège. Même si j’aime comprendre le mécanisme interne des partitions, ce sont le mouvement des phrasés et des émotions qui me guident souvent sur le choix de musiques. Mes inspirations sont très éclectiques, allant de l’électro au baroque en passant par la pop ou des chansons à texte.

Maud, pouvez-vous revenir sur le processus spécifique d’Offrande ?

Maud Pizon : Avant le début des répétitions, Mié avait attribué chaque partie de l’Offrande musicale : la sonate/clef de voûte centrale à Bruno, les deux blocs de canons/claveaux à Béatrice et les deux Ricercar/piliers pour elle, l’ensemble formant une arche. Nous avons collaboré avec Mié de manière étroite sur l’écriture des deux Ricercar. En studio, elle a composé le thème chorégraphique correspondant au thème musical en me décrivant oralement les mouvements qu’elle imaginait afin que je puisse les interpréter. De ce thème, elle a tiré 12 instantanés, postures ou mouvements. Thème et instantanés constituaient une sorte de base de données mise à la libre disposition de Bruno et Béatrice. Ils servaient en quelque sorte d’outils pour faire dialoguer les écritures. Ce matériel a servi de base à l’écriture des deux parties de Mié. Thème et instantané ont été déclinés, découpés, réassemblés, réduits, amplifiés, transposés dans le temps et l’espace tout restant toujours au plus près de l’organisation musicale. Mié était particulièrement sensible aux processus de transposition (d’un plan de l’espace à un autre, d’un médium à un autre…), et je pense que c’est une des choses qui l’a intéressé dans les parties d’Offrande qu’elle a chorégraphié : transposer les processus de composition de Bach à sa composition chorégraphique. Au thème musical répond un thème chorégraphique qui traduit spatialement les intervalles des notes. Les danseurs, chacun reliés à une voix musicale, interprètent le thème à tour de rôle, donnant ainsi à voir, de manière temporelle, mais aussi spatiale, le principe de la fugue. 

Bruno, comment vous êtes vous approprié les éléments de cette « base de données » ? Pouvez-vous revenir sur le processus chorégraphique avec cette équipe ? De quelles manières la contrainte » « l’Offrande Musicale » a-t-elle nourri/déplacé votre écriture chorégraphique ?

Bruno Bouché : Mié m’a confié la sonate en trio qui se trouve être la cime de l’Offrande Musicale. Partant de ce premier élément de travail, j’ai laissé des intuitions tisser des liens. Mié et Béatrice m’ont laissé la liberté de travailler exclusivement avec trois danseurs. Depuis longtemps, la sculpture des trois ombres de Rodin qui domine la porte de l’enfer me fascine et le contexte particulier de cette création m’invitait à poursuivre mes recherches autour de Dante et la Divine Comédie mais sans aucun désir de trame narrative. Nous avons mis ces figures en mouvement (et d’autres œuvres de Rodin) avec la partition chorégraphique de Mié qui se tricote tout au long de la pièce. Sans que ce soit conscient, ce jeu de construction et déconstruction a créé une forme symbolique : ces trois ombres cherchent à s’extraire de la pierre et trouvent l’espace d’un instant un mouvement puisé dans l’écriture fine comme un souffle de vie de Mié avant d’être rappelées à leur condition. Pour que l’écriture chorégraphique ne soit pas conditionnée, j’aime travailler dans le silence après m’être imprégné longuement de la musique hors du studio. La force chorégraphique doit tenir par et pour elle-même. C’est alors un travail de collage entre partition chorégraphique et musicale avec les danseurs afin de créer les espaces nécessaires pour favoriser des passages, des croisements ou des points précis de rencontres.

Béatrice, comment se sont passées vos répétitions ?

Béatrice Massin :
Mié a construit son projet et nos deux interventions, à Bruno et moi, en se reposant sur l’architecture de l’Offrande musicale de Bach. Je savais donc que nous allions travailler en étroite liaison avec la partition musicale. J’ai pu assister à quelques moments de répétitions de la partie de Mié avec Maud. Le climat des répétitions était émouvant de concentration et de désir de la part de toutes et tous. Se mettre au travail sur la pièce après le décès de Mié reste pour moi un moment intense de rapprochement de son monde et du mien. J’ai essayé de me fondre dans notre terrain commun, là où elle m’avait souhaité, là où elle m’avait imaginée, où elle m’attendait. La partie qui m’a été confiée est celle qui fait le lien entre l’écriture de Mié et celle de Bruno. C’est une place que j’ai affectionnée : me sentir à la jonction de nos trois univers. Il s’agit, à mes yeux, de la partie la plus complexe de l’œuvre musicale : les canons. Ils sont brefs, nombreux et composés comme de la dentelle. J’ai dû entreprendre dans un premier temps un long travail de lecture pour analyser et comprendre la partition afin d’y fondre mon écriture et prendre de la distance face à la rigueur et la complexité mathématique de cette musique. Avec les danseurs, nous avons ensuite fabriqué un langage bien particulier, en conjuguant notamment des éléments baroques avec des gestes et des postures de l’écriture de Mié. J’ai beaucoup aimé jouer avec la personnalité de toutes et tous, avec les différences, les textures des corps.

Béatrice, Bruno, maintenant qu’Offrande est créé et que vous avez pu voir le tressage de vos trois ADN, que révèlent vos écritures respectives mises en relation ? Comment s’articulent vos trois langages ?

Béatrice Massin : Offrande est pour moi un bel exemple d’écriture partagée. Peu d’œuvres chorégraphiques se sont construites avec une telle collaboration. Mais j’ai aussi conscience que Bruno et moi avons œuvré avec l’aide de Maud pour faire que la disparition de Mié ne soit pas un vide. Nous avons donc tous les deux fait en sorte de nous glisser dans sa proposition. Si elle avait été présente pendant l’élaboration de la pièce, elle serait intervenue et l’échange aurait sans doute été le moteur de nos participations. Là, nous nous sommes glissés dans son monde avec tendresse et respect. Pour moi, la répartition qu’elle avait imaginé met en valeur nos trois écritures et c’est un bien joli tressage. Je pense que nous avons aimé mettre en valeur les spécificités de chacun de nous trois et jouer aussi des styles des autres. Chacun y développe le meilleur de lui-même. Cette écriture tressée, juxtaposée est une piste de création nouvelle pour moi. Elle ne me transforme pas réellement mais elle ouvre pour moi de nouveaux horizons.

Bruno Bouché : Il est pour ma part encore difficile de de dire clairement ce que révèle Offrande car la création, bien qu’ayant été présentée à quelques professionnelles la saison dernière, naîtra réellement ce 2 octobre. Les difficultés de la situation que nous traversons encore avec les différents reports a rendu les plannings d’une complexité extravagante. Mes séances de travail ont été malheureusement assez isolées des autres répétitions. Je vais réellement découvrir Offrande lors de la première à L’échangeur à Château-Thierry. Il me semble pourtant que la mise en relation de la diversité de nos écritures révèle avant tout ce qui nous rassemble : le goût d’une danse qui vit en dialogue avec la musique et son émotion, le goût d’une danse écrite, une danse de tracés des corps dans l’espace qui cherche à s’y inscrire l’espace d’un instant. 

Conception Mié Coquempot. Chorégraphie Mié Coquempot, Béatrice Massin, Bruno Bouché. Notatrice et assistante à la chorégraphie Maud Pizon. Interprètes Lou Cantor, Pavel Danko, Charles Essombe, Rémi Gérard, Léa Lansade, Anne Laurent, Philippe Lebhar. Scénographie Tofu & Soyu. Costumes Paul Andriamanana assisté de Stéphanie Pitiot. Régie générale et lumières Christophe Poux. Production Lucie Mollier. Photo © l’Echangeur-CDCN.

Le 2 octobre à L’échangeur – CDCN Hauts-de-France, Festival C’est comma ça !


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