Nos corps vivants, Arthur Perole

Propos recueillis par . Publié le 14/01/2022



Depuis plus de dix ans, Arthur Perole déploie une recherche artistique qui raconte le monde qui nous entoure :  celui où nous devons cohabiter, avec nous-mêmes et avec les autres. Avec sa nouvelle création Nos corps vivants, le chorégraphe sonde la construction identitaire à travers le regard d’autrui et se dévoile dans un solo tendre et sincère. Dans un espace intime proche de celui d’une chambre d’ado, ici réorganisé en petit cabaret, le danseur s’expose avec dérision au plus près du public, permettant de pointer tout ce qu’il y a de charnel dans un corps à l’affût de ses affects. Dans cet entretien, Arthur Perole partage le processus de création de Nos corps vivants.

Après plusieurs pièces de groupe, vous signez votre premier solo, Nos corps vivants. Pourriez-vous revenir sur la genèse de cette création ?

J’étais en train de mener un projet pédagogique dans des collèges de Marseille et Draguignan sur des questions autour du Genre lorsque j’ai commencé à réfléchir à la nouvelle création (qui allait être Nos corps vivants). La rencontre avec ces adolescents en pleines transformations m’a beaucoup apporté. Ils m’ont touché et m’ont reconnecté d’une certaine manière avec mon histoire à leurs âges : toutes ces questions que l’on se pose adolescent, la force du regard extérieur qui apparaît brutalement à la sortie de l’enfance et toutes les possibilités d’être soi-même qui s’offrent à chacun.e. J’ai trouvé ce processus de construction identitaire beau, fort et très juste. Cette expérience avec ces jeunes m’a donné envie d’aborder ce sujet du point de vue de l’intimité et non de réflexions politiques d’appartenances identitaires. Nos corps vivants est devenu à ce moment-là plutôt un hommage à toutes ces questions que l’on se pose, tous ces travestissements que l’on opère dans notre personnalité. J’ai dans un premier temps cherché une personne pour interpréter cette pièce et les sujets qui y sont liés, mais au fur et à mesure des discussions avec mon collaborateur artistique, Alexandre Da Silva, il nous est apparu honnête et évident que ce soit moi-même qui interprète ce solo. Ce sujet est finalement beaucoup trop aigu chez moi pour que ce soit quelqu’un d’autre qui l’interprète. Ça été un grand défi d’accepter de me dévoiler de cette manière mais je pense que c’était plus pertinent et sincère de jouer moi-même le jeu du dévoilement et de mettre en scène ma propre intimité.

La performance se concentre sur un podium entouré de spectateurs. Comment cet espace s’est-il formalisé ?

Être moi-même sur le plateau m’a permis de comprendre et de faire une synthèse de mon écriture, d’inventer et de pousser ce processus plus loin. Comme pour mes précédentes pièces, le sujet de départ à initié des réflexions spécifiques pour que cette création puisse trouver son propre corps, son espace, son adresse à l’autre. Je me suis rapidement confronté à la question d’être seul sur scène et de remplir un espace vide avec ma seule présence. J’ai donc fait le choix d’avoir comme espace de jeu un podium de 4m2 et c’est à partir de cette contrainte que la dramaturgie s’est développée : mettre en scène une mise à nue, être vu de prêt, sous toutes les coutures sans aucune échappatoire. Pour le projet pédagogique que je menais dans les collèges, j’avais imaginé un questionnaire et l’une des questions était de décrire sa chambre d’ados. J’avais déjà commencé les résidences de travail et je pense que cette question a convoqué inconsciemment ma propre chambre d’enfant, d’ado. Cette chambre était le grand théâtre de mes rêves de spectacle, de travestissement. Bon nombre de clips que je voyais à la télé ont été reproduits dans cette chambre. Je fermais la porte et je pouvais être ce que je voulais, à l’abri des regards. Je pouvais inventer mes spectacles, vivre et m’habiller comme je le souhaitais. Avec ce podium et cette proximité, je souhaitais d’une certaine manière recréer un espace intime proche de celui de ma chambre, ici réorganisé en petit cabaret, en me sentant aussi libre regardé que lorsque c’était secret.

Vous avez commencé la recherche de Nos corps vivants en collectant des images issues de l’histoire de l’art, du cinéma, de la culture Drag, etc. De quelle manière ce recueil iconographique a-t-il initié le travail chorégraphique ? 

Effectivement, une des premières étapes de travail a été de collecter des images de figures qui, pour le moi adolescent, représentaient des personnalités que j’étais, que je fantasmais d’être ou bien qu’il aurait fallu que je sois. Cette photothèque est composée d’une cinquantaine d’images parmi lesquelles on retrouve Jeanne Moreau, des femmes des tableaux d’Otto Dix, RuPaul, James Dean, des sculptures antiques de dieux et déesses grecques, etc. J’ai dans un premier temps essayé de reproduire ces figures, par mimétisme, puis à imaginer à quoi pensait le modèle au moment de la photo ou ce qu’il a pu se passer avant ou après la prise de vue. Progressivement, après avoir incorporé ces figures et ces histoires, je me suis détaché de ces références pour y injecter mes propres images, plus archaïques, animales, obscènes et tendres, comme des pulsions, qui amènent d’autres figures plus sombres, bizarres, etc. C’est à ce moment-là que le travail a véritablement commencé pour moi : il ne s’agissait plus de « représenter » mais de me dévoiler, sans filtre, sans jugement ni modèle.

Pourriez-vous revenir sur le processus chorégraphique ?

Les premiers jours de création ont été très compliqués pour moi car je n’avais jamais abordé seul le travail de création dans un studio. Pour me construire une scène dans l’espace vide du studio, j’ai installé des chaises autour de moi et c’est instinctivement que j’ai commencé à expérimenter une pratique du tour sur moi même, très lente. Pendant de longues sessions de travail, j’imaginais que chaque siège était une personne à qui j’adressais un regard timide, séducteur, espiègle, etc. Puis à partir de cette première intuition, j’ai commencé à construire différentes figures, à creuser l’interstice entre ce que je montre et ce que l’autre perçoit, à trafiquer la perception de mon corps à travers des jeux de saccade ou de zapping d’images, comme si mon corps était une figure kaléidoscopique. Je souhaitais aussi explorer avec ce solo un nouveau terrain de jeu que je considérais depuis longtemps : l’humour. C’est un de mes traits de personnalité que je n’ai jamais réussi à ramener au plateau. Je souhaitais que la pièce soit légère et joyeuse, l’auto dérision était une bonne manière de désamorcer certaines situations peut-être trop kitch ou sérieuse. Utiliser l’humour dans ce contexte est aussi une manière de se protéger, à la façon d’un clown blanc qui a recours à l’humour pour évoquer des émotions plus profondes.

Vous collaborez une nouvelle fois avec le DJ Marcos Vivaldi. Pourriez-vous revenir sur les enjeux de la musique dans Nos corps vivant ?

La musique occupe toujours une place très importante dans mes pièces. Elle vient toujours teinter l’esthétique et l’énergie du projet. Depuis mes premiers projets, je suis passé des préludes de Wagner (Stimmlos en 2014, ndlr) aux tubes des Doors (Rock’n Chair en 2017, ndlr), à la techno (FOOL en 2018, ndlr) et à la musique abstraite. Pour Nos corps vivants, je poursuis ma collaboration avec Marcos Vivaldi qui signait déjà la musique de FOOL et avec qui je partage un goût très éclectique dans la musique. Je voulais, justement, que cette pièce brasse plein de styles de musique différents. Je lui ai donc partagé toutes mes références et je lui ai laissé carte blanche. Il joue ce même jeu de dévoilement, que j’opère dans la danse, dans sa compositjoion musicale. C’est une création musicale qui le raconte, lui, et qui propose de nouvelles couches de signifiants, entre le corps et la musique. D’ailleurs, Marcos est visible derrière sa table de mixage et il devient un vrai personnage au fur et à mesure du déroulé de la pièce. Dans la première partie du spectacle, sa playlist est très hétéroclite, on y retrouve entre autre une archive de Marguerite Duras et d’Anna Klumpke, un tube d’Italo disco, une musique de Jeanne Moreau, une recette de cuisine qui explique comment cuisiner une dinde, etc. Puis, dans une seconde partie, il propose des univers sonores qui viennent déclencher des situations, la musique vient être le partenaire de ce « clown blanc » en quête d’amour.

Le processus de Nos corps vivants s’est déroulé durant les premiers mois de la crise sanitaire. La pièce garde-t-elle la trace de ce contexte de création ?

La pièce est en effet très clairement teintée de cette période particulière. Nous étions en pleine création pendant cette période où les rassemblements étaient interdits et le toucher déconseillé. Peut-être que Nos corps vivants sonne comme un contrepied de cette période. Je désirais ré-invoquer la relation à l’autre comme possible échappatoire et comme moyen de survie nécessaire. J’ai souhaité cette pièce très tendre, aimante et beaucoup plus simple que mes précédents projets. Fabriquer cette pièce pendant la crise sanitaire m’a réellement donné envie de faire un projet joyeux et humain, de créer un moment de partage et de rassemblement.

Nos corps vivants, de et avec Arthur Perole. Musicien (en live sur le plateau) Marcos Vivaldi. Collaborateur artistique Alexandre Da Silva. Lumière Anthony Merlaud. Costume Camille Penager. Production diffusion Sarah Benolie. Administration Anne Vion. Logistique Manon Joly. Photo © Nina-Flore Hernandez.

Les 25 et 26 janvier, Festival Trente Trente, Bordeaux
Le 29 janvier, Théâtre Liberté, Toulon
Le 4 mars, Théâtre du Briançonnais, Briançon
Le 26 mars, Théâtres en Dracénie, festival l’ImpruDanse, Draguignan
Les 11 et 12 avril, Dôme Théâtre, Albertville
Du 20 au 23 avril, Théâtre de la Ville, Paris
Le 26 avril, Théâtre Durance, Château Arnoux
Le 22 mai, VIADANSE, Festival Libres Regards
Les 24 et 25 mai, Théâtre Molière, Temps fort Alors on danse, Thau


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