
Andrade, Michiel Vandevelde
Publié le 25 février 2019
En 1928, le poète brésilien Oswald de Andrade publie son Manifeste anthropophage, dans lequel il propose de penser les relations coloniales à travers une métaphore de la digestion culturelle. Presque un siècle plus tard, ce texte continue d’inspirer de nombreux artistes contemporains. S’inscrivant dans cette lignée, le chorégraphe Michiel Vandevelde explore, avec Andrade, les logiques d’appropriation et de transformation à l’œuvre dans la culture populaire occidentale. Ce solo, qui clôt une recherche amorcée en 2013, s’appuie sur une réactivation critique de matériaux chorégraphiques issus de clips vidéo mainstream, retravaillés jusqu’à leur point de rupture.
La notion d’anthropophagie revient de plus en plus dans la bouche des chorégraphes contemporains. Pourquoi, selon toi, cette idée passionne-t-elle autant la danse aujourd’hui ?
Nous sommes de plus en plus conscients d’être en permanence « mangés » par certains systèmes économiques ou des structures politiques sur lesquelles nous n’avons que peu de prise. Je pense qu’aborder la question de l’anthropophagie, c’est assumer qu’il n’existe pas d’« extérieur » au monde dans lequel on vit, tout en cherchant à le contester ou, plus subtilement, à y créer des brèches depuis l’intérieur. Il s’agit de cohabiter avec les conditions du monde tout en les bousculant, parfois même en les habitant de manière critique. L’anthropophagie offre ici un outil conceptuel puissant pour penser ces tensions. Elle invite à ne pas opposer frontalement ce qui nous façonne, mais à l’ingérer, le transformer et en faire autre chose.
Tu fais référence dans le titre de ta pièce à Oswald de Andrade et à son Manifeste anthropophage écrit en 1928. En quoi ce texte a-t-il nourri ta démarche ?
J’ai découvert le Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade en 2012, lors d’un séminaire de cinéma intitulé « L’appropriation comme bel-art » animé par Federico Rossin. L’idée d’Andrade, ne pas rejeter une culture envahissante, mais plutôt la consommer, la digérer, la transformer et l’« expulser » sous une forme nouvelle, m’a immédiatement stimulé. Bien sûr, le manifeste est profondément ancré dans l’histoire du Brésil et dans le modernisme brésilien. Pourtant, je suis convaincu que ce processus de transformation par digestion culturelle peut s’appliquer bien au-delà. Chaque culture est faite d’absorptions, de métamorphoses. Rien n’est figé. En tant que chorégraphe, je me suis alors demandé : qu’est-ce qui, dans mon propre champ, la danse, est aujourd’hui envahissant ?
Tu as travaillé à partir d’un corpus qui mêle des images d’Adele, de Beyoncé, Lana Del Rey, Michael Jackson, etc. Qu’est-ce qui t’a conduit à travailler à partir de la pop culture mainstream ?
Quand j’ai commencé à travailler sur Love Songs (veldeke), je collaborais avec un groupe de jeunes. Pendant les pauses, ils dansaient spontanément, en imitant les chorégraphies des clips pop. Ce geste m’a frappé : ces danses pop étaient déjà inscrites dans leurs corps, elles les traversaient à leur insu. Ces clips, leurs esthétiques, leurs idéologies façonnent nos corps, surtout ceux des jeunes. Cela m’a conduit à repenser la pop culture non comme une ennemie, mais comme un matériau à travailler. Comment ne pas la rejeter, mais l’absorber, la déconstruire, la recracher autrement ?
Andrade clôture une recherche chorégraphique initiée en 2013 avec Love Songs (veldeke), poursuivie avec Antithesis, the future of the image (2015), puis Our times (2016). Quels sont les fils conducteurs qui traversent ces pièces ?
Ces quatre pièces sont traversées par une réflexion commune sur les rapports de pouvoir, le rapport entre « le peuple » et les structures systémiques qui l’entourent. Je travaille autour de gestes de digestion symbolique : « manger », « se nourrir », « digérer », « être mangé ». Peut-on développer une forme de résistance depuis l’intérieur ? Comment respirer à travers un matériau qui nous heurte politiquement ? Chacune de ces pièces repose sur une même phrase chorégraphique, inspirée de chorégraphies issues de clips pop (Gangnam Style, Harlem Shake, etc.). Ce matériau est ensuite filtré, retravaillé par différents procédés. Pour Andrade, j’ai poussé ce principe jusqu’à l’épuisement : nous avons étiré, déformé, tordu la matière jusqu’à faire apparaître le « bug », l’interférence. Dans ce dernier opus, ce qui reste, c’est un corps. Un corps quasi artificiel, saturé de mouvements, de sons, de lumière. La vraie question que pose Andrade est celle-ci : jusqu’où peut-on tenir immergé dans cette hyper-culture ? Quand décide-t-on que c’est trop ? Et quelle marge d’action reste-t-il ?
L’appropriation est de plus en plus discutée dans les milieux chorégraphiques. Pour toi, quels enjeux se cachent derrière cette notion ?
L’appropriation est un geste qui, par essence, engage un rapport de pouvoir. Et c’est précisément ce qui m’intéresse. Aucune culture n’est née dans la pureté ou l’isolement. Tout est transformation, emprunt, digestion. La culture se fabrique dans les flux, les interférences, les tensions. L’acte d’appropriation peut être violent, mais aussi générateur. C’est une manière de réaffirmer une agency, une capacité à dire : « je prends ce qui m’envahit, je le fais mien, je le détourne. » Face aux tentations de repli, à l’essentialisme culturel ou au conservatisme, il me semble vital de rappeler que la culture est mouvante, instable, impure. Et que c’est dans cette instabilité que réside sa puissance.
Vu au Far° Festival à Nyon. Photo Clara Hermans.