Gaëtan Rusquet, Meanwhile

Gaëtan Rusquet, Meanwhile ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Entre arts plastiques, performance et scénographie, Gaëtan Rusquet développe une œuvre sensible où le corps dialogue avec l’espace, la matière et le son. Avec Meanwhile, il orchestre un lent processus de construction et d’effondrement, métaphore fragile de nos sociétés. À travers une écriture visuelle et performative rigoureuse, il explore les tensions entre résistance et disparition, entre présence physique et instabilité. Dans cet entretien, il revient sur les origines de ce projet, ses influences, et les formes multiples que peut prendre son travail, toujours à la croisée des disciplines.

Tu as suivi une formation en arts appliqués avant de t’orienter vers la scénographie et la performance. Comment ces disciplines dialoguent-elles dans ta recherche aujourd’hui ?

Ce parcours m’a offert des outils variés que je combine aujourd’hui de manière instinctive : un intérêt pour l’espace, l’architecture, l’inscription du corps dans l’espace et sa représentation, l’engagement du performeur dans une expérience partagée avec le public. Cela m’amène à aborder la scène comme un lieu d’interaction plastique et sensorielle. Mes récentes expériences en tant qu’interprète, notamment dans Celestial Sorrow de Meg Stuart, enrichissent encore mes outils. Mais certains motifs demeurent, peu importe le médium : transformation du corps et de l’espace, effacement, disparition, parcours, répétitions et boucles…

Peux-tu retracer l’histoire de ta création Meanwhile ?

Le processus a été nourri par des événements, des images, des sensations très concrètes : plusieurs blessures au genou m’ont donné un sentiment récurrent d’effondrement. J’ai été marqué par les maquettes d’architectes en mousse colorée, et un professeur opposant l’architecte démiurge déplaçant une tour de cent mètres d’un doigt sur une maquette, à celui qui construit avec de la ficelle, sur site, pour sentir les volumes. Il y a eu aussi un concert d’Oren Ambarchi à Recyclart, dont les vibrations physiques ont bouleversé ma perception du corps et de l’espace. Et puis, des images de désastres : les vidéos du tsunami au Japon, l’effondrement du pont de Tacoma résonnant avec le vent, ou encore L’Usage des ruines de Jean-Yves Jouannais, qui tisse des expériences individuelles et des réflexions sur la ville, l’histoire et les civilisations.

Meanwhile se décline à travers différents formats. Comment l’environnement détermine-t-il la forme de la performance ?

La forme finale dépend toujours de l’espace d’accueil. Un espace en longueur appelle un mur ; un volume plus carré ou plus haut, une tour. Même dans des contextes scéniques conventionnels, il est important pour moi que l’installation garde une résonance avec les codes et les espaces de l’art contemporain. Cela permet au spectateur de choisir son point de vue, d’échapper à la frontalité imposée par un gradin. Être entouré par les spectateurs crée une expérience commune, partagée. Cela me permet aussi de travailler plus finement les volumes et d’inviter à une forme de disparition du performeur au profit des enjeux plastiques et sensibles.

Peux-tu présenter les différentes formats que peut prendre Meanwhile ?

Le projet Meanwhile existe principalement sous deux formes architecturales : le mur et la tour. Chacune d’elles engage une relation différente à l’espace, au corps et au spectateur. Ces structures peuvent être présentées sous forme spectaculaire (une heure) ou durative (de deux à quatre heures). Le mur symbolise la séparation, la frontière ; il crée deux espaces là où il n’y en avait qu’un. Il progresse dans l’espace, évoque une ligne de tension ou d’avancée. À l’inverse, la tour, construite sous nos pieds, convoque une autre sémantique : celle de l’élévation, du socle, de la verticalité. Là où le mur induit une forme de contemplation, la tour, par son instabilité, introduit un rapport plus spectaculaire au risque et au danger. Il fallait que la lenteur, le caractère anti-spectaculaire de la construction soient pleinement assumés. C’est dans cette durée que s’installent l’effort, l’empathie, la possibilité d’une contemplation active. On assiste à une montée en tension, comme devant un château de sable que l’on sait voué à la destruction.

Meanwhile existe aussi sous forme d’installation, notamment dans des contextes d’exposition. En quoi cette version diffère-t-elle de la performance ?

Dans sa version installation, Meanwhile est relié en temps réel à un flux RSS de données sismiques, captées à travers le monde. Ces données, traduites en actions mécaniques ou transformations physiques, influencent l’évolution progressive de la structure. Nous l’avons présentée à iMAL à Bruxelles, au festival Audiograft à Oxford (sur dix jours), ou sur une durée de cinq mois à la Centrale électrique dans le cadre de l’exposition Où sont les sons. Cette version est co-signée avec Yann Leguay, qui apporte son expertise en son, sculpture et performance sonore.

Ton travail circule entre la danse, la performance et les arts visuels. Comment envisages-tu cette hybridité ?

Mon parcours explique cette hybridité : je viens des arts plastiques, j’ai glissé vers la danse et la performance en cherchant à intégrer les savoirs accumulés. La performance m’a permis d’articuler le lien entre corps et matière. Mon écriture performative est toujours pensée à cette croisée. Le corps y est un médium central, mais il est traité comme un élément parmi d’autres : lumière, son, objet, vidéo... Aucun ne prend le dessus ; c’est leur interaction qui construit le sens. Dans Meanwhile, par exemple, le mouvement n’existe que par et pour la construction. Les formes que nous travaillons déterminent nos gestes. Si on respecte cette logique, on peut affiner la présence et les dynamiques corporelles. Le corps agit comme un outil de construction autant qu’un vecteur de tension, inscrit dans un système de forces partagées avec les matériaux et l’espace. Dans la tour, lorsqu’elle se délite, le socle devient instable et le corps cherche l’équilibre. Cette action peut se lire comme un acte sculptural, un geste dansé, ou une prise de risque performative. On se demande : « Jusqu’où iront-ils ? » « Vont-ils tomber ? » « Pourquoi ai-je envie d’assister à cette chute ? »

Vu au Centre Pompidou. Photo Giannina Urmeneta Ottiker.