
Martin Hansen, Héritages en mouvement
Publié le 30 mai 2018
Le danseur et chorégraphe australien Martin Hansen explore l’histoire de la danse comme un terrain mouvant, à relire depuis le présent. Dans Monumental (2013), il s’attaque à l’icône de La Mort du Cygne interprétée par Anna Pavlova, qu’il déconstruit avec finesse. Avec If It’s All In My Veins (2017), il poursuit son travail de réappropriation en compilant des GIF glanés sur internet, véritables archives numériques d’une mémoire chorégraphique occidentale. Entre citation, critique et fiction, ces deux pièces troublent les genres, les corps et les époques.
Ton solo Monumental s’attache à déconstruire La Mort du Cygne d’Anna Pavlova. Qu’est-ce qui t’attirait dans cette figure mythique de la danse ?
Tout est dans le titre. Je me suis intéressé à la notion de monuments en danse, à la manière dont certains gestes, certaines œuvres, deviennent des canons figés. Anna Pavlova et son interprétation de La Mort du Cygne m’ont toujours fasciné. Pour moi, ce matériau de départ était chargé d’ambiguïtés, riche de contradictions, idéal pour interroger les grandes transformations du champ chorégraphique : la place de l’individu, l’expression des émotions, le rôle du spectaculaire… L’historiographie a cristallisé cette pièce en un mythe figé, oubliant toute sa complexité et ses possibles lectures. J’ai voulu faire éclater cette image iconique, m’y insérer comme sujet, comme corps actuel dans ce récit hérité.
Ton projet If It’s All In My Veins explore-t-il les mêmes tensions ?
Pour ce projet, j’ai imaginé une sorte d’inventaire lacunaire de la danse occidentale du XXe siècle, en m’attardant sur les corps qui l’ont traversée et parfois construite dans l’ombre. J’y tisse aussi une réflexion autour du queer, de la marginalité. L’histoire chorégraphique a longtemps été façonnée par des femmes ou des corps invisibilisés, tenus à l’écart des récits dominants. Mes choix d’archives sont donc intimes, assumés comme tels : ce sont mes gestes de tri, de montage, d’interprétation.
Pour présenter ces archives, vous utilisez des GIF. En quoi internet bouleverse-t-il notre rapport à l’histoire de la danse ?
Internet a totalement transformé notre manière d’accéder à l’histoire : plus besoin de centres d’archives, plus besoin d’être chercheur ou spécialiste pour voir des documents rares. Aujourd’hui, depuis un écran, on peut naviguer à travers un siècle de danse en quelques minutes. Tous les matériaux de If It’s All In My Veins proviennent d’Internet. Ce sont souvent des vidéos de mauvaise qualité, sans signature, sans contexte, qui défient les hiérarchies classiques de l’archive audiovisuelle. J’aime y voir une forme de lutte des classes visuelle : ces objets lo-fi deviennent à leur tour des archives officielles, des vecteurs de mémoire. Pour moi, c’est politique.
Ce rapport aux archives, à l’histoire de la danse, est-il constitutif de votre recherche ?
Absolument. L’histoire de la danse est pour moi un terrain piégé, fascinant, fertile. Elle m’oblige à identifier ce que je reproduis, ce que je perpétue, ce que je peux transformer. C’est un chantier permanent. Comme toutes les grandes narrations, elle a été écrite après coup, orientée, parfois instrumentalisée. Mon travail tente modestement d’entrer dans cette dynamique de réécriture. Je vois l’histoire de la danse comme entremêlée à la grande Histoire. C’est ce tissage-là qui me guide.
Penses-tu que ces récits parallèles peuvent enrichir notre lecture de la grande Histoire ?
Oui, mais ils en montrent aussi les déséquilibres. Inscrire les « petites histoires » dans le récit dominant permet de comprendre comment on apparaît culturellement, comment on se rend visible. Cela interroge aussi la manière dont on nous pousse à toujours nous penser collectivement, comme appartenant à une norme, un bloc. J’aimerais provoquer un brouillage du temps : faire coexister le passé, le présent et l’après, dans une forme d’effondrement temporel.
Selon toi, pourquoi tant d’artistes se tournent aujourd’hui vers les notions d’héritage, de tradition, d’histoire de la danse ?
Je pense que c’est une convergence de raisons. La politique de la mémoire est aujourd’hui un outil puissant pour réinventer le futur. Le passé est un terrain de lutte. La danse, parce qu’elle est poreuse aux enjeux sociaux et politiques, nous permet d’aller chercher des formes oubliées, écartées, subalternes. La chercheuse Rebecca Schneider rappelle que bien avant la mode des reenactments, des amateurs rejouaient déjà les grandes batailles de la guerre de Sécession. Si on ne rejoue pas nous-mêmes nos souvenirs, d’autres le feront à notre place.
Quel rapport entretiens-tu alors avec le reenactment, la citation, la réappropriation de formes passées ?
Je ne cherche pas à ressusciter des danses mortes. J’essaie plutôt d’en changer le cadre de perception. Pour moi, l’appropriation devient problématique si elle repose sur des schémas de domination déjà existants, comme la logique coloniale blanche. Quand je cite une danse, j’essaie de mettre en critique ces rapports de pouvoir, de les détourner, de proposer un point de vue oblique. Il ne s’agit pas de reprendre à l’identique, mais de regarder autrement, de travers.
Vu au festival des Rencontres chorégraphiques international. Photo Gregory Lorenzutti.