Manuel Roque, Sierranevada

Propos recueillis par . Publié le 01/06/2022



Avec sa dernière création SIERRANEVADA, le canadien Manuel Roque investit la notion de « collapsologie », champ d’étude multidisciplinaire traitant du potentiel effondrement de nos civilisations post-industrielles, à travers le prisme du corps et de la conscience corporelle. Dans cette performance radicale digne d’une épreuve d’endurance, le danseur et chorégraphe répète et explore un motif unique : le saut, jusqu’à l’épuisement. Naviguant entre contrôle et lâcher prise, SIERRANEVADA n’est ni plus ni moins qu’un exercice, une pratique-laboratoire, ou l’interprète s’efforce d’explorer les méandres de son imaginaire. Considérant l’effort, non pas comme une épreuve violente, mais comme une nouvelle source de plaisir et un territoire de découverte de soi, l’artiste envisage cette épreuve kinesthésique comme une expérience transformatrice positive. Dans cet entretien, Manuel Roque partage les rouages de sa démarche artistique et revient sur le processus de création de SIERRANEVADA.

Ces dernières années, vos projets ont pris la forme de solo dans lesquels vous mettiez votre corps à rude épreuve. Pourriez-vous partager quelques réflexions qui traversent aujourd’hui votre recherche artistique ?

J’avoue que les dernières années se sont inscrites dans une certaine dépense d’énergie ! J’ai encore du mal à mettre précisément le doigt sur les raisons de cet intérêt. Après bang bang basé sur le saut et Running Piece de Jacques Poulin-Denis où je courais longtemps sur un tapis roulant, je pensais avoir fait le tour de la question, et puis le motif du saut est revenu durant une période de recherche. J’ai essayé de repousser l’impulsion, mais je travaille beaucoup à l’instinct : chaque projet arrive avec ses questions, ses façons de travailler et ses enjeux… Et j’ai fini par admettre que j’avais encore à dire sur le sujet. Mais je voulais le faire différemment. Bang bang était écrit, compté, l’enjeu était de traverser la partition coûte que coûte : j’étais en quelque sorte à la merci d’un dispositif trop exigeant. Je voulais voir comment/si des failles apparaissaient, comment je pouvais me dépatouiller de cette exigence et questionner, en sourdine, la notion de performance. Pour SIERRANEVADA, j’ai inversé le dispositif : le saut se déploie en motif, que je modifie petit à petit pour créer un long parcours chorégraphique. J’ai le contrôle sur la durée, sur la façon d’intégrer les variations, en fonction du niveau d’énergie, de l’état du corps du jour, etc. C’était pour moi une façon de reprendre les rênes sur cette notion de performance, de l’inscrire dans une forme de consentement plus éclairée, et de considérer l’exigence, l’épreuve, l’effort, non pas comme un défi violent, mais comme une source de plaisir, comme un territoire de découverte de soi. Je travaille beaucoup avec la notion de pratique, d’exercice, d’où mon intérêt pour la répétition. La méditation a été aussi une pratique importante lors du processus : en focalisant mon attention sur ma respiration j’ai réalisé qu’il y a toujours plus de nuances dans la sensation, et qu’au fur et à mesure de pratiquer, mon attention s’est précisée. J’ai également essayé d’appliquer cette subtilité à l’écoute de mon corps lors du travail physique, notamment sur le transfert du poids, en me rendant sensible et extrêmement poreux. Finalement, le plus important pour moi est que  les spectateurs.ices puissent sentir cette expérience physique.

SIERRANEVADA est une réflexion sur l’effondrement et la colonisation de nos imaginaires par le néolibéralisme. Votre travail a pris racine dans des études théoriques, notamment dans les derniers écrits de Raphaël Stevens et Pablo Servigne ou Naomi Klein. Comment ces lectures ont-elles participé et/ou nourri la conception de SIERRANEVADA ?

J’ai beaucoup lu, en effet. Parmi tous les livres que j’ai pu lire à cette période, Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens a sans doute été un des plus marquants. J’étais fasciné par le fait que c’était à la fois profondément inquiétant, triste, déprimant et qu’en même temps il fallait adresser le sujet. Assez simplement au début du processus, je trouvais que le fait de sauter à répétition pouvait faire écho au fait de consommer l’énergie de façon démesurée. La notion de décroissance était également souvent dans mon esprit. Progressivement, d’autres idées se sont installées et j’ai laissé de la place. J’ai décidé de mettre le focus sur la danse, de travailler avec moins d’éclairage et d’effets visuels ou sonores. Le strict minimum pour laisser parler la réalité de l’expérience du corps. Faire avec peu, avec ce qu’on a sous la main. Stevens et Servigne soulignaient le fait que les artistes avaient un rôle à jouer en proposant de nouveaux narratifs sur ces questions. Car nous sommes essentiellement bombardés par le narratif « catastrophiste ». C’est chez Naomi Klein que j’ai trouvé ces réflexions sur la colonisation de nos imaginaires par le néo libéralisme (Les « There is no alternative », la croissance infinie, le plaisir par la consommation, etc.) Et d’observer qu’il y a trop peu d’élan vers l’invention d’une société idéale. À quoi ressemblerait notre société idéale ? Quels seraient les moyens pour aller vers ? Il y a plusieurs grands projets sociaux qui se mettent en branle (par exemple le Green New deal aux Etats Unis), mais il y a aussi de grands relents fascistes qui naissent des situations de plus en plus précaires de nos sociétés occidentales. J’essaie en ce moment de me concentrer vers le positif, parce que je ne suis plus capable de bouger quand je ne fais qu’observer les paramètres du monde actuel. Comment dans l’état actuel des choses pouvons nous amorcer des transformations positives, j’essaie d’aller vers là. Pour moi la communication artistique ne passe pas forcément par du narratif, alors je voulais voir comment un corps pouvait incarner ces idées mais les communiquer d’une autre façon que le narratif, peut-être énergétique, sensible, poétique, musicale…

Pourriez-vous retracer le processus de création de SIERRANEVADA ?

En tant qu’artiste, j’ai toujours eu besoin de prendre le temps et de travailler sur de longs processus de création. Avant de commencer le processus de création SIERRANEVADA, j’ai eu le luxe d’être en longue résidence pendant 6 mois à la cité internationale des Arts à Paris (grâce à un programme du Conseil des Arts et des Lettres du Québec) durant laquelle j’allais en studio presque tous les jours, sans but précis, juste pour essayer des idées, et en même temps je lisais, et j’observais le monde. Les crises climatiques prenaient de plus en plus d’ampleur. J’observais Paris et j’étais scandalisé par l’augmentation des différences de niveau social. À la fin de ma résidence la crise des Gilets Jaunes a commencé… Il était clair que cette création s’inscrivait au cœur de ces crises. Et en même temps je voulais voir comment adresser ces préoccupations dans une expérience positive. J’ai continué le processus à Montréal en le partageant avec mon équipe. Il y a eu des problèmes de financement au début (qui ont confirmé mon instinct de travailler avec peu de moyens) et j’ai finalement eu plusieurs soutiens de coproduction (dont l’Atelier de Paris / CDCN), mais j’ai décidé de conserver la facture dépouillée de la pièce et de mettre l’argent vers la matière « artistique » et humaine. Donc, beaucoup de travail de répétition, de remaniement de forme, pour finalement revenir à ce qui était presque là au début. Trouver la forme finale d’une pièce nécessite parfois de traverser des périodes d’errance, et cette recherche reste essentielle. Et puis ensuite, j’ai jonglé avec la pandémie, les annulations, comme tout le monde.

Avez-vous développé des exercices ou des pratiques d’échauffement pour ce projet en particulier ?

J’ai développé un nouveau rapport à l’entraînement oui. Je suis actuellement dans une période de reprise et je porte beaucoup attention à faire en sorte que le corps passe au mieux à travers la pièce, encore une fois dans l’idée d’évacuer toute souffrance de la dramaturgie, et de renforcer au contraire cette notion de plaisir. Le simple fait de concentrer l’attention sur la notion de tension aide beaucoup : faire le moins d’effort possible, clarifier la musicalité, l’atterrissage, faire en sorte de limiter les impacts, sans sacrifier l’engagement physique et la hauteur du saut (en général ce processus magnifie au contraire la physicalité), trouver comment dans la continuité des motifs l’ensemble de la structure musculaire va être utilisée pour ne pas surtaxer trop longtemps la même chaîne musculaire, etc. C’est un peu comme si j’étais à la recherche de l’écologie de cette idée de sauter pendant quarante minutes. Les risques de blessures sont bien sûr toujours présents, mais rester à l’écoute, avec une certaine forme de douceur est bien plus efficace que mes anciennes habitudes de foncer tête baissée. En me rapprochant des méthodes d’entraînements de sportifs, j’ai pu constater que les pratiques sont trés différentes à l’approche d’une performance. Avant une compétition, l’athlète est dans une période de « récupération », l’entraînement se poursuit mais à un volume plus modéré. Les grandes dépenses d’énergie  se font bien avant la date de la compétition. En danse, avant un spectacle, on répète beaucoup. C’est rassurant. J’étais très inconfortable avec cette idée de ne pas runner la pièce par exemple une semaine avant les dates, mais j’ai essayé… Et la différence est physiquement incroyable ! Ça laisse aussi du temps au travail de se déposer, et quand on le reprend, il est nettement plus frais, et inscrire cette fraîcheur dans le moment de partage avec le public est une nouvelle source de joie pour moi.

L’endurance des athlètes, l’expérience des limites physiques… Cette notion d’épuisement est-elle présente dans SIERRANEVADA ?

En fait, l’épuisement ne m’intéresse pas du tout… C’est une maladie l’épuisement, ça n’a rien d’attirant ! Et ce n’est vraiment pas un but en soi dans ma pratique. Peut-être qu’au début de ma carrière j’étais séduit par cette notion de dépassement… J’ai fait du cirque, cette notion de dépassement des limites y est omniprésente. Et puis j’ai été embarqué dans des processus et des créations un peu complaisantes, ou la valeur d’un.e artiste se mesurait à son engagement (incluant la souffrance). Très heureusement pour moi j’en suis sorti, et peut-être que si je travaille encore sur des expériences physiques intenses c’est peut-être pour mieux les inscrire dans le plaisir, avant de tourner la page. Parce qu’il y a un plaisir dans l’effort (ne serait-ce que chimique au niveau des endorphines ), dans le fait d’être dans une communication constante avec son corps, de savoir lorsqu’il est plus sage de se reposer que de forcer l’entraînement, d’observer les transformations au fil de l’entraînement… J’ai arrêté de tourner bang bang parce que j’avais perdu le contrôle sur l’exigence de la pièce. Il est clair aussi que SIERRANEVADA a une durée de vie limitée. Mais ça me va. Maintenant je ne veux surtout pas m’inscrire dans un courant de glorification du dépassement. Par exemple, sur les trails de randonnée, il y a des gens qui courent… L’année dernière, le record de la traversée de la Pacific Crest Trail (sentier de grande randonnée et d’équitation de l’ouest des États-Unis, allant de la frontière mexicaine à la frontière canadienne, ndlr) a été battu par un gars qui a fait 4240 km en 52 jours, ce que la moyenne des humains fait en 4 mois et demi. Au début, je trouvais absurde cette recherche de dépassement. Aujourd’hui je me dis que si c’est « son truc », je n’ai pas à juger. Par contre, moi, ça ne m’intéresse absolument pas : cette notion de dépassement reste subjective.

Sierra Nevada signifie en espagnol « chaîne de montagne enneigée ». Pour ce projet, vous avez initié une randonnée de plusieurs mois en autosuffisance dans ce massif de montagnes en Californie. À quoi répondait ce voyage initiatique ? Qu’est-ce que SIERRANEVADA garde de ce voyage ?

Oui, j’aimais l’idée d’un paysage pour nommer cette création, réveiller l’imaginaire des spectateurs. Mes histoires de randonnées sont avant tout des besoins personnels, de décrocher, de prendre du recul. En réalité, l’expérience est tellement exigeante et intense que sur le moment on prend pas vraiment du recul, c’est plus tard que les pensées apparaissent… Je crois que ça répond à un besoin de voir s’il y pas d’autres façons d’exister que celles que je connais. C’est naïf et romantique au début, et puis au bout d’un moment tu es dans le concret de l’expérience. La nature est incroyable autour de toi, tu as l’impression d’être complètement à ta place, tout ce dont tu as besoin est dans ton sac à dos, et puis au bout d’un moment tu as faim, tu prends l’eau et tu frises l’hypothermie, tes pieds saignent, et tu rêves d’un bon repas et d’une nuit dans un hotel. Lors des longues randonnées, tu alternes des moments difficiles et des moments de grande joie. Après ma première expérience d’un mois de marche, je me suis juré de ne plus jamais refaire ça ! Et trois mois plus tard, je préparais la prochaine expédition. Une des choses que j’ai découvertes lors de ces longues marches, c’est la difficulté de lâcher prise sur les points d’arrivées : le prochain break, le prochain sommet, le prochain camp, la prochaine étape de ravitaillement, la fin du parcours, etc. Cet objectif occupe toujours une grande partie de l’espace mental. En ayant conscience de ce sentiment, j’ai essayé de voir comment rester dans le moment présent. Et c’est exactement ce que j’essaie de faire avec le travail physique sur scène : réactualiser constamment la réalité de l’expérience physique.

Vous avez initié le processus de SIERRANEVADA avant la crise sanitaire. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle donnée dans votre recherche ? La pandémie a-t-elle confirmé votre thématique de recherche ?

Oui et non. En fait, pendant tout le processus de lectures et recherches, j’ai fini par prendre conscience que ce n’était qu’une question de temps pour que des crises majeures viennent chambouler nos sociétés. Puis lorsque la crise sanitaire est arrivée, j’ai eu besoin de prendre du recul avec la portée « alarmiste » de ce travail. La pandémie et ses effets se sont immiscés partout, y compris dans nos imaginaires collectifs et dans nos façons de lire les œuvres que nous côtoyons. Ce contexte prend aujourd’hui tellement de place que j’ai voulu relâcher la pression que je m’étais mise au départ et amener le travail vers un peu plus de lumière. D’où l’accent sur cette notion de transformation et de plaisir. Je voudrais partager ces mots du philosophe québécois Alain Denault tirés d’une entrevue dans le journal La Presse qui m’ont accompagné dès le début de la pandémie et qui sont devenus des ancrages profonds pour ma démarche actuelle et future, en tant qu’artiste mais surtout en tant qu’humain : « C’est évident que l’humanité s’apprête au XXIe siècle à vivre un mauvais quart d’heure. Et il va durer longtemps. Mais ce sera l’occasion, comme nous le vivons maintenant je dirais à dose homéopathique avec cette pandémie, de se découvrir des dispositions, des talents, des forces, de s’investir dans des activités qui ont tout à coup du sens. Ce sera l’occasion aussi de s’engager dans l’organisation et l’élaboration d’un monde qui nous ressemble si on résiste à la tentation du fascisme – parce que c’est un gros problème, ça, quand on est dans des transitions historiques. C’est une chance qui nous est donnée dans l’histoire de quitter un régime qui est inique et qui est triste. Voir cet avenir d’une manière lucide en sachant que le capitalisme ne remplira pas ses conditions de possibilité dans un avenir proche, qu’il n’y aura pas à tout jamais du pétrole abondant et abordable, des mines en quantité, un écosystème prêt à encaisser tout ce qu’on lui fait subir, comme on le fait maintenant. Lorsque ça ne tiendra plus, forcément, nous vivrons des moments très durs. On peut d’ores et déjà travailler à ce qu’ils le soient le moins possible. Mais voir lucidement cet avenir-là d’une manière strictement angoissée et inquiète n’apporte rien. C’est stérile. Rester dans la joie sans faire preuve de cette lucidité minimale est aussi stérile. Ce qui est beaucoup plus engageant et fécond, c’est un rapport lucide à cet avenir en tant qu’il sera aussi l’occasion puissante de manifestations de joie, de fierté et de sens beaucoup plus grandes que ce qu’on connaît maintenant dans notre ronron quotidien fonctionnaliste et soumis. »

SIERRANEVADA, création et interprétation Manuel Roque. Co-création Marilène Bastien, Sophie Corriveau, Lucie Vigneault. Trame sonore Manuel Roque. Direction technique et production Judith Allen. Photo © Marilène Bastien.

SIERRANEVADA est présenté le 11 juin à l’Atelier de Paris CDCN dans le cadre du festival June Events.


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