
Portraits d'été : Malika Djardi
Publié le 29 août 2019
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Malika Djardi.
Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?
C’est le souvenir d’une interdiction de danser. À l’école primaire, pendant les spectacles de fin d’année, je devais rester assise à regarder les autres élèves parce que mon père ne voulait pas que je participe. Je ne sais pas si cette expérience a été déterminante, mais j’ai grandi dans une famille où la pratique de l’islam était assez stricte. Chacun·e interprète sa foi à sa manière, j’imagine que d’autres parents auraient été plus souples. Petite, je n’avais pas le droit de me maquiller ni de participer aux fêtes. J’étais extérieure, spectatrice de ce monde à la fois merveilleux et interdit. Mon père est décédé quand j’avais huit ans, nous avons déménagé, j’ai changé d’école. Mon deuxième souvenir de danse est lié à une école à Villeurbanne. Une amie y prenait des cours, et ça m’a donné envie d’essayer. Avec ma mère, on est allées acheter une tenue, mon premier « body ». J’avais onze ans. Je me rappelle de cette grande porte en fer, de la verrière comme un ancien garage, du couloir qui menait aux studios, de l’escalier en bois recouvert de moquette jusqu’aux vestiaires. Je me souviens de l’odeur et de la gêne de devoir me changer devant les autres. Mon premier cours, je crois que c’était un cours de jazz, avec Sylvie Caillot Luc, qui enseignait le contemporain et le jazz. Puis j’ai fini par m’inscrire à tous les cours de l’école !
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?
Peut-être au collège, pendant les cours d’arts plastiques. Il y avait une forme de méditation dans le dessin qui me plaisait. J’aimais ce moment face à moi-même, devoir créer sans recopier, sans reproduire, laisser surgir quelque chose de nouveau, de personnel. Ensuite, au lycée, les ateliers avaient lieu en sous-sol, comme un refuge discret, loin des regards. Au départ, je pensais continuer dans cette voie, parce que l’univers de la danse, tel que je le percevais alors, me mettait mal à l’aise. Il y avait un certain entre-soi, une forme d’élitisme et de jugement silencieux qui ne me correspondait pas. Je crois que je n’ai jamais eu cette ambition de « devenir chorégraphe », en tout cas pas comme un but en soi. Je voulais être artiste, dans un sens plus large, plus poreux, plus indiscipliné. La danse est venue comme une évidence tardive. Elle s’est imposée parce qu’elle me mettait en jeu entièrement, à la fois physiquement, émotionnellement et intellectuellement. C’était un terrain d’exploration mouvant, plus libre que je ne l’imaginais. J’étais à la fac, à Lyon 2, quand j’ai créé ma première pièce, une adaptation de La Dispute de Marivaux. Ce fut une expérience aussi difficile qu’initiatique. Cette même année, j’ai découvert l’histoire de la performance et le travail d’Anna Halprin. Je crois que ce qui m’intéresse avant tout c’est ce premier émoi d’un cadre à réinventer, que ce soit par le corps, la plasticité ou le texte : trouver le langage juste et les personnalités pour l’incarner. D’abord, il y a eu la peur de me conformer en cherchant un métier qui m’enfermerait dans une pratique et puis il y avait quelque chose de romantique et rebelle dans la posture de l’artiste, comme figure sociétale à contre-courant. Et peut-être parce que mon histoire personnelle a été difficile : il y a toujours un peu de colère et d’incompréhension chez moi qui m’ont obligé à réfléchir ma place dans ce monde, aux notions de responsabilité, de vocation et de personnalité. Devenir artiste, c’était la liberté de repenser le monde, de créer un univers.
En tant que chorégraphe, quelles danses veux-tu défendre ?
J’aimerais défendre des danses qui échappent aux cadres, qui déjouent les systèmes et dans lesquelles le corps exprime un « personnel politique », au sens d’une présence engagée, singulière, insaisissable. Des danses traversées par une personnalité insatiable, une énergie qui capte la dynamique et la magie d’un monde en train de se réinventer. Ce « personnel » pourrait presque s’entendre comme celui d’une entreprise, car certaines compagnies fonctionnent plus ou moins consciemment selon des modèles proches du capitalisme. Ici, ce personnel est affectif, solidaire, militant. J’aimerais défendre une danse à risques, qui propose des idées inattendues, ancrées dans le bouleversement du monde actuel. On a besoin de faire circuler, de partager, dans un moment où la planète crie son urgence : comment imaginer un modèle écologique pour cela ? Je cherche une danse qui soigne, écolo, locale, non formatée mais aussi technologique, qui accepte ses paradoxes. Une danse lucide sur ce qu’elle est : appliquée car culturelle, sociale car langage, incontrôlée car décharge, pleine d’inconscient. Ce que je vise, c’est un espace d’hyper-conscience, d’hyper-attention, qui peut déranger, mettre mal à l’aise, être plus difficile à regarder. Il faut trouver un équilibre : je ne veux pas défendre uniquement des danses « belles », bien faites, rythmées et musicales. J’aime aussi les danses maladroites, décalées, inclassables, de travers, qui déplacent les codes. Des danses incorrectes, parfois « ratées », d’une sensualité étrange, désarmantes ou monotones, mais qui nous obligent à repenser le corps, son histoire, son avenir, sa puissance politique. Et puis, j’aimerais défendre des danses drôles. On vit une époque marquée par l’épuisement, l’abattement. Beaucoup ont lutté, mais nombreux sont celles et ceux qui n’ont plus l’énergie de continuer. Je pense à toutes les personnes précaires, à la fatigue sociale accumulée. Face à ça, il faut garder la capacité à rire, à faire rire, à inventer joyeusement. Pour moi, la dérision est essentielle : il faut des corps qui rient d’eux-mêmes, qui se jouent d’eux-mêmes, qui s’inventent, qui proposent un autre imaginaire. J’aime les danses naïves aussi, celles qui donnent un élan, l’envie de vivre, de faire l’amour, de rêver encore à un monde sensible, relié, où le lien entre corps et nature prime sur le capital, la machine, l’illusion d’un avenir glorieux. Je veux aussi défendre une danse qui crée de nouveaux lieux, une danse gratuite dans le sens d’affranchie, qui ne cherche pas à plaire, mais à remettre en jeu les systèmes de représentation et l’économie qui les sous-tend. Une danse qui ouvre d’autres manières d’être au temps, à la spiritualité, au collectif. Une danse qui se réapproprie son espace, qui revendique sa place. Une danse « low art » plutôt que « high art » peut-être ? Ou en tout cas une danse qui s’autorise à être tout ce qu’elle veut, même ce qu’on n’attend pas d’elle.
En tant que spectatrice, qu’attends-tu de la danse ?
Rien, et tout à la fois. Qu’elle me meuve, qu’elle me touche quelque part sans que je sache toujours dire où. J’aime voir des gens bouger à leur manière, avec leur propre logique, leur grain de folie, leur énergie singulière. J’aime sentir l’assurance d’une pensée incarnée dans un geste, et sa vulnérabilité aussi, comme une fissure qui laisse passer quelque chose de vrai. J’aime entrevoir une zone intime, un éclat de malice, une étrangeté. Ce que je cherche, ce sont des personnalités en train de travailler un langage encore inconnu à mon regard ou à mes sens. Un langage physique et scénique, qui prend forme devant moi, tout en révélant une pensée construite, un regard sur le monde. J’aime voir un geste penser, j’aime quand la personne dans ce geste se transforme. Je n’ai pas d’attente esthétique figée, ça dépend du propos, de l’intention, du contexte. Je suis plutôt bon public, parce que ce que j’aime, c’est voir des gens essayer, tenter, chercher des formes d’attention nouvelles, fabriquer des mondes. Là, je parle surtout de la danse « institutionnelle », telle qu’on la connaît, telle qu’on la critique aussi. Mais il y a mille danses, mille contextes : je n’attends pas la même chose d’un spectacle de tango, de hip-hop, de « danse contemporaine » ou de performance. Cela dit, certaines choses me fascinent toujours, peu importe le style : un mouvement juste, une musique bien choisie, une concentration palpable, une maîtrise du poids, la précision ou la liberté d’un geste, un décalage, un délire. Ce peut être un détail, un éclat, un rien, et ce rien, c’est déjà tout. Je crois que je préfère parfois voir une pièce un peu « ratée » mais sincère, fragile, où une tentative nouvelle surgit, plutôt qu’un spectacle maîtrisé auquel je m’attendais. L’imperfection est belle quand elle révèle quelqu’un, quand elle garde cette saveur d’un corps en train de chercher, une forme encore en train de se faire.
Quels sont les spectacles qui t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?
Curieusement, les spectacles qui m’ont peut-être le plus marquée sont ceux que je n’ai jamais vus en vrai. Paper Dance d’Anna Halprin, Trio A d’Yvonne Rainer, les accumulations de Trisha Brown ou encore la performance I Like America and America Likes Me de Joseph Beuys… Ce sont des œuvres qui m’ont marquée par leur force symbolique, leur portée historique ou ce qu’elles dégagent à travers les récits, les images, les écrits. Et puis bien sûr, les pièces de Pina Bausch. Mais Kontakthof, je l’ai vu, en vrai cette fois ! Et c’était inoubliable. Parmi mes pièces préférées, il y a Love de Loïc Touzé, Rain d’Anne Teresa De Keersmaeker et May B de Maguy Marin, toutes très différentes mais puissamment habitées. J’aime aussi la fantaisie un peu absurde de Grand Magasin, leur humour décalé et précis. Plus récemment, deux solos m’ont beaucoup touchée : Stayin Alive de Mark Tompkins et Mikado Remix de Louis Vanhaverbeke. Ils m’ont à la fois fait rire, réfléchir et ému, ce qui est rare. Ce sont souvent ces pièces-là que je garde en mémoire : celles qui ne cherchent pas à impressionner, mais qui laissent une trace intime, durable.
À tes yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Peut-être que l’un des enjeux est simplement de rester de la danse, tout en se permettant d’exploser les formats ou de revenir à quelque chose de plus rituel. D’un point de vue institutionnel, les questions de l’économie, de la circulation des œuvres, de la propriété des lieux et des corps sont centrales. La mobilité des programmateur·rice·s est souvent plus grande que celle des artistes, qui restent dépendant·e·s de financements précaires et de calendriers verrouillés. Il y a de plus en plus d’appels à projets, de plateformes de soutien, mais de moins en moins de lieux accessibles, ancrés localement, parce que l’immobilier en ville est hors de prix. J’imagine des espaces où les artistes pourraient travailler sans pression de production, avec des studios réguliers, des temps longs, un partage d’idées et la possibilité d’un avenir commun. Depuis que je suis sortie de l’école, ces contextes d’échanges sont rares. Souvent, on est placé·e·s sur un marché où il faut se vendre, séduire, formuler sa démarche, pendant que ceux et celles qui dirigent gardent leurs choix politiques flous. Des artistes comme Ayelen Parolin ont proposé de se rassembler pour échanger sans pression, juste pour faire circuler des pratiques. Peut-être que c’est ça l’enjeu : créer des espaces d’initiative qui ne dépendent pas des institutions. On nous pousse à défendre « nos danses », nos esthétiques, au lieu de mutualiser, de penser en commun ce que peut être la danse aujourd’hui, en dehors du produit fini. D’un point de vue plus sensible : le corps continue de se transformer. On vit dans une société saturée d’images, de récits de soi, où l’apparence est constamment sollicitée, mais aussi influencée par des technologies corporelles. La danse est aussi une technologie du soi, une façon d’articuler le monde avec son corps. L’enjeu, pour moi, est de garder le corps central, vivant, réflexif, et surtout sensible.
Selon toi, quel rôle devrait avoir un·e artiste dans la société aujourd’hui ?
L’artiste a toujours eu une place ambivalente, entre intégration et marge. Je pense à la figure du bouffon, qui dépend du roi, mais peut se permettre de dire l’indicible. Ou au peintre, contraint de flatter ses mécènes. Et la danse classique, pensée frontalement pour être vue par un roi. Aujourd’hui, je pense qu’un·e artiste est un·e travailleur·se du lien, au même titre qu’un·e coiffeur·se, informaticien·ne ou cuisinier·ère. Mais nos sociétés continuent de hiérarchiser les métiers, socialement et économiquement. L’artiste est coincé·e entre une dépendance au système et ses propres rêves. Tout repose sur la validation par des instances supérieures : quelle place on donne à tel ou tel artiste, agriculteur·rice ou médecin ? Qui est reconnu, et selon quels critères ? Et surtout, qui décide de ces critères ? L’enjeu, c’est aussi de pouvoir exercer un contre-pouvoir quand l’éthique personnelle ne trouve plus sa place. Comme la redistribution des richesses est un enjeu politique, la répartition des ressources culturelles l’est aussi. Est-ce qu’on peut imaginer d’autres modèles ? Une démocratie culturelle plus participative, plus régulée par les artistes eux-mêmes ? Aujourd’hui, il y a une pression énorme sur tous les secteurs, et les artistes précaires la subissent de plein fouet. Pour moi, il y a autant de rôles d’artistes que de sensibilités citoyennes. Mais ce qui est sûr, c’est que l’artiste doit rester à la croisée du politique et du poétique, dans cette capacité à transformer les pressions sociales en espace de pensée, d’écoute, de dialogue avec son temps.
Comment imagines-tu la place de la danse dans l’avenir ?
Je pense que la danse sera toujours là, que ce soit pour réfléchir ou juste pour s’amuser. Elle est déjà très présente dans nos vies : dans les clips, les pubs, les fêtes, les clubs… Elle circule partout, souvent sans qu’on la nomme. Bien sûr, cette danse est souvent utilisée à des fins commerciales, mais le spectacle vivant aussi l’est, d’une certaine manière. Ce qui me réjouit, c’est la richesse des pratiques : celles qui naissent dans la rue, sur les réseaux, dans des communautés. Un nouveau folklore, en dehors des cadres officiels. Ces danses sont souvent récupérées par les industries, que ce soit la danse institutionnelle ou le marketing, mais tout cela se mélange, s’influence. La danse prend des visages multiples, et c’est ce qui la rend aussi importante dans nos sociétés. La forme que moi je pratique n’est peut-être pas la plus visible, ni la plus grand public. Est-ce qu’elle est utile ? Oui, dans la mesure où il n’y a pas de limite à ce que peut être ou faire la danse. On danse pour séduire, pour exister, pour guérir, pour évacuer, pour se souvenir. Je crois à cette diversité. Il n’y a pas un modèle de danse, il y en a mille. Et plus il y en aura, mieux ce sera. La danse est une manière d’habiter son corps, de comprendre le monde par le mouvement. Elle est utopique, car elle engage un rapport présent, immédiat, au vivant. Et dans un monde qui va toujours plus vite, ce lien au corps devient crucial. Ce que je crains, c’est que l’art institutionnel devienne trop lisse, trop formaté. On manque d’espaces pour l’expérimentation, on manque de lenteur, on manque de doute. Mais je crois que la danse existera toujours, même en marge, comme contre-culture, comme résistance discrète. Je crois à la force de la pratique, à la transmission, à la rencontre entre artistes et amateur·rice·s. C’est là, dans ces échanges, que naîtront les futurs espaces, les nouvelles idées, les danses à venir.
Photo JB Gillet