Thierry Malandain « Un ballet d’aujourd’hui »

Thierry Malandain « Un ballet d’aujourd’hui » ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

À l’heure où les institutions chorégraphiques traversent de profondes mutations, Thierry Malandain incarne la continuité et l’exigence artistique. Depuis 1998, il dirige le Centre Chorégraphique National de Biarritz, devenu Malandain Ballet Biarritz, en y développant un modèle rare : celui d’un ballet contemporain, nourri d’académisme, à effectif permanent, tourné vers la création, la diffusion internationale et l’ancrage territorial. Dans cet entretien, il revient sur les fondements de son engagement, les équilibres à trouver entre production et transmission, et les urgences qui menacent aujourd’hui l’écosystème de la danse en France.

Qu’est-ce qui t’a conduit à prendre la direction du CCN de Biarritz en 1998 ?

J'ai fondé ma première compagnie, Temps présent, en 1986 avec sept camarades issus du Ballet Théâtre de Nancy. À l'époque, nous étions probablement un peu insouciants, mais animés par une foi profonde dans la création. Nous nous sommes installés à Élancourt pendant six ans, une période durant laquelle nous faisions absolument tout nous-mêmes, des répétitions à l'administratif, en passant par des représentations parfois données dans des gymnases ou des préaux. En 1991, l'opportunité de devenir compagnie associée à l'Opéra de Saint-Étienne nous a permis de franchir un cap décisif en matière de création, de production, de diffusion et d'action culturelle. Ce fut une véritable école de la structuration. En 1998, lorsque le Ministère de la Culture et la Ville de Biarritz nous ont proposé d'implanter notre compagnie dans le cadre de la création du 19ème CCN français, c'était un nouveau tournant, une reconnaissance institutionnelle mais aussi une responsabilité. Il s'agissait de mettre en place une structure durable, ancrée sur un territoire, tout en continuant à créer et à faire rayonner notre travail. C'était la suite logique d'une aventure commencée plus de dix ans auparavant.

Quels sont les plus grands défis lorsqu’on dirige un CCN ?

L'un des défis majeurs réside dans la gestion quotidienne d'une structure aux missions multiples, entre création artistique, diffusion, action culturelle, implantation territoriale et coopérations. Le cahier des charges des CCN est à la fois précis et exigeant, et dans notre cas, il doit aussi répondre aux spécificités de notre territoire transfrontalier. Un autre enjeu important est l'équilibre économique. Même si le Malandain Ballet Biarritz bénéficie d'un soutien public solide, celui-ci ne suffit pas à couvrir l'ensemble des coûts. Nous devons donc organiser au moins 100 levers de rideau par an, en France comme à l'international, pour maintenir l'équilibre budgétaire. Ce rythme soutenu laisse malheureusement peu de place pour des temps de création sereins ou l'investissement dans de nouvelles productions ambitieuses. Mais ce constat n'est pas une plainte, plutôt une réalité à concilier avec notre passion du plateau.

Quelles sont les particularités de ton CCN ? Et quelles sont ses ambitions ?

Le Malandain Ballet Biarritz fait partie des cinq CCN-Ballets français, aux côtés du Ballet Preljocaj, du Ballet National de Marseille, du Ballet de Lorraine et du Ballet de l’Opéra National du Rhin. Ce statut implique une troupe de danseurs permanents : chez nous, 22 danseurs en CDI, 11 femmes et 11 hommes, une répartition équilibrée qui reflète notre souci d'harmonie et de parité scénique. L'équipe administrative et technique comprend une soixantaine de collaborateurs, dont plusieurs à temps partiel. Une bonne partie de cette grande famille passe près de 200 jours par an en tournée, ce qui crée une dynamique humaine aussi riche que complexe. Nous sommes aussi marqués par notre implantation transfrontalière, entre France et Espagne, et par une forte volonté de coopération, comme en témoignent nos projets communs avec d'autres structures au sein du Pôle de Coopération Chorégraphique du Grand Sud-Ouest ou le réseau européen "Danse qui Danse ». Notre ambition est claire : continuer à faire vivre un ballet d'aujourd'hui, ouvert sur le monde et connecté aux enjeux de demain.

Quelle dynamique artistique souhaites-tu impulser à travers ton CCN ?

Mon intention est de montrer qu'il est encore possible de créer des ballets aujourd'hui, d'émouvoir avec un langage chorégraphique enraciné dans l'académisme, sans pour autant être figé. C'est un pari : créer pour un ensemble, raconter avec le corps, toucher le spectateur sans renier l'histoire de la danse. Est-ce que nous y parvenons ? Peut-être que les historiens de l'art de demain jugeront qu'il y eut, à Biarritz, une expérience singulière de ballet entre la fin du XXe et le début du XXIe siècle. Parallèlement, nous défendons une "danse qui danse", qu'elle soit contemporaine, hip-hop, butō, grâce notamment à l'Accueil Studio. Ce n'est pas un rejet de la non-danse, mais une ligne artistique assumée.

Quel regard portes-tu sur l’évolution des CCN depuis leur créations dans les années 80 ?

Avant les CCN, de nombreux ballets municipaux animaient les territoires. Certains ont disparu, d'autres ont évolué pour devenir les CCN créés dans les années 1980. Il y en avait plus à l'époque, ils ne sont plus que 19 aujourd’hui. Conçus pour soutenir la "nouvelle danse", les CCN ont réussi leur mission de démocratisation et d'institutionnalisation de cette esthétique. Toutefois, leurs implantations restent inégalement réparties, notamment dans l'Ouest. Mais laissons l'analyse territoriale aux spécialistes. Ce qui me semble primordial, c'est que les CCN ont su conserver une ambition forte autour de la création et de la présence locale. L'un des enjeux actuels, selon moi, est la place de l'artiste à la tête des institutions culturelles. Cela me paraît évident et essentiel.

Quels enjeux de la danse souhaites-tu porter aujourd’hui ?

La danse dite académique, forte de quatre siècles d'histoire, me préoccupe particulièrement. Elle a su se renouveler au fil du temps, mais aujourd'hui, peu de jeunes chorégraphes s'en revendiquent ou s'en emparent avec ambition. Où sont les créateurs capables d'imaginer une œuvre pour vingt danseurs sur un plateau ? Qui sont ceux qui oseront puiser dans la richesse du vocabulaire classique pour créer du contemporain ? En France, le contexte est difficile, au point que l'exil à l'étranger devient parfois un conseil réaliste pour les jeunes artistes. Autres sujets d'inquiétude : l'enseignement de la danse classique, l'insertion professionnelle des jeunes danseurs, et surtout la sauvegarde de l'emploi artistique permanent. Ce n'est pas un combat d'arrière-garde. Sur les 5 000 danseurs professionnels estimés en France, seuls 450 sont en CDI, un chiffre en baisse constante. Les ballets se raréfient, et avec eux, c'est une partie du patrimoine vivant qui s'efface.

Photo Johan Morin & Yocom.