
Portraits d'été : Madeleine Fournier
Publié le 8 août 2017
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Madeleine Fournier.
Quel est ton premier souvenir de danse ?
Je crois que mon tout premier souvenir de danse se confond avec un rêve. C’était pendant un cours, j’avais environ quatre ans. Pieds nus, au centre de la salle, je me souviens monter lentement sur mes demi-pointes. Et puis, je pousse un peu plus loin, et me retrouve en suspension sur la pointe des orteils. J’ai été surprise par cet exploit, et c’est sans doute pour ça qu’aujourd’hui encore, je me demande si ce n’était pas un rêve. Je me souviens surtout d’avoir ressenti quelque chose de subversif, comme si j’avais franchi une limite, découvert une zone de risque et de plaisir avec mon corps.
Quels spectacles t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?
Petite, j’ai été très marquée par les spectacles de Philippe Decouflé. Ce sont les premiers que j’ai vus. Mon père réalisait de temps en temps des films expérimentaux pour ses créations, et c’est ça qui m’a donné envie de faire de la danse, et plus largement de faire partie du monde du spectacle, de la création. J’étais fascinée. Ces spectacles ont éveillé en moi un désir très fort de danser. J’utilisais beaucoup les musiques de Decodex (1995) ou Shazam! (1998) pour créer mes propres chorégraphies au conservatoire. Je crois que c’est là que j’ai développé le goût du mouvement, du lien entre la danse et la musique.
Quels sont tes souvenirs les plus forts en tant qu’interprète ?
Mes souvenirs les plus forts sont souvent liés aux pièces que j’ai moi-même créées. Par exemple, avec Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme), créé en 2013 avec Jonas Chéreau, nous avions beaucoup répété seuls, longtemps, sans aucune idée de la manière dont le public allait recevoir cette proposition. Et la réception a été magnifique, exactement ce que j’espérais. Le public avait compris notre humour, notre langage, même dans son étrangeté. C’est la première fois que je me suis sentie autant à ma place, capable d’exprimer quelque chose à la fois avec conviction et avec légèreté. Ce sentiment de liberté et de joie venait aussi du fait que ce projet, nous l’avions conçu de A à Z. Et de voir ensuite que d’autres pouvaient s’y relier, c’était très fort.
Quelle rencontre artistique a le plus compté dans ton parcours ?
Je dirais que ma formation au CNDC d’Angers, entre 2005 et 2007, a été un tournant majeur. J’y ai rencontré un réseau d’artistes qui est devenu ma véritable famille artistique. Parmi les rencontres importantes, celle avec Odile Duboc a été fondamentale. J’ai collaboré avec elle sur plusieurs reprises de rôle, dans Rien ne laisse présager de l’état de l’eau, Trois Boléros, ou encore pour le remontage d’Insurrection. Ma rencontre avec Loïc Touzé aussi a été essentielle. On s’est rencontrés au CNDC, et aujourd’hui, on a déjà créé trois pièces ensemble (Ô Montagne !, Fanfare, Forme simple). Ces deux artistes ont profondément influencé ma sensibilité d’interprète. Ce sont à la fois des chorégraphes et des pédagogues. Travailler avec eux, ce n’était pas juste faire des pièces, c’était s’engager dans une pratique, une technique, un imaginaire. Ils construisent des mondes, pour eux mais aussi pour les autres. Et leur manière de faire est faite de matière partageable, ce qui est rare et très précieux. Ma rencontre avec Jonas Chéreau au CNDC a aussi été structurante. Pendant dix ans, on a réfléchi, construit, questionné ensemble, avec des pièces comme Les interprètes ne sont pas à la hauteur, Sexe symbole, Sous-titre ou Partout. Ces projets sont nés de notre amitié, de notre regard d’interprètes, de spectateurs, de jeunes artistes.
Quelles œuvres chorégraphiques ou théâtrales composent ton panthéon personnel ?
Une œuvre de référence majeure pour moi, c’est Umwelt (2004) de Maguy Marin. Je l’ai vue plusieurs fois, et je pourrais encore la revoir. Le dispositif est d’une puissance incroyable : la cadence des corps, la scénographie, la musique, l’installation des guitares. C’est une machine implacable, qui nous montre le monde avec lucidité, sans fard, mais avec une sensibilité immense. J’aime aussi profondément May B (1981) et Ha Ha ! (2006), toujours de Maguy Marin. Et dans les classiques, Le Sacre du printemps (1975) de Pina Bausch m’a frappée récemment par la force de sa composition chorégraphique, sa manière de faire apparaître la violence des rapports sociaux, notamment entre les sexes, sans mot, sans narration. C’est avec les pièces de Gwenaël Morin que j’ai eu l’impression de découvrir le théâtre, et dans un tout autre registre, avec Claude Régy. Sa dernière pièce, Rêve et Folie (2016), m’a bouleversée. Chez lui, le texte et le corps ne font qu’un.Souvent, au théâtre, je n’arrive pas à entendre les mots, ils semblent déconnectés du corps. Chez Régy, c’est tout le contraire. J’aime aussi Grand Magasin, pour leur humour absurde, leur intelligence. Une grande source d’inspiration. Et bien sûr Marlène Monteiro Freitas, notamment dans Guintche (2010), un solo d’une puissance folle. Plus récemment, j’ai vu Saga (2015) de Jonathan Capdevielle, que j’ai trouvé sublime, notamment dans le lien entre corps et voix, dans l’humour, dans la manière de nous embarquer dans sa fiction. Suite n°2 (2015) de Joris Lacoste m’a également impressionnée, pour sa maîtrise dramaturgique et musicale.
Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Pour moi, l’enjeu principal de la danse, c’est de produire des expériences. Des expériences qui concernent autant ceux qui dansent que ceux qui regardent. L’expérience, c’est le lieu du sentir, là où l’attention devient curiosité, là où quelque chose se révèle, même dans ce qu’on croit connaître. Aller voir de la danse, c’est regarder autrement, c’est être ensemble, pris dans un moment qui se fabrique. C’est sentir plus fort. J’aime quand un·e artiste m’emmène dans une fiction, dans une poésie. Le vrai enjeu, pour moi, c’est ce face à face entre scène et salle, et comment on peut le traverser ensemble pour aller plus loin.
Quel rôle doit avoir un·e artiste dans la société aujourd’hui ?
Je crois qu’il y a des artistes dans tous les domaines, pas seulement dans l’art. Ce sont des personnes qui cultivent des espaces de liberté, de fiction, de création, de poésie. Et on en a besoin. L’art n’est pas le seul endroit où la création se joue, mais il en fait partie. Personnellement, je réfléchis de plus en plus à un art de vivre. À comment faire les choses, à la qualité de l’engagement. Résister au monde comme il est, c’est peut-être commencer par cultiver un rapport sensible, qualitatif à soi et à ce qui nous entoure.
Photo Jonas Chéreau