
Daniel Linehan, Flood
Publié le 30 janvier 2018
Avec Flood, Daniel Linehan poursuit sa recherche sur les corps mis sous tension dans un monde saturé de flux et d’accélérations. Entre mouvements vectoriels, voix sans langage et disparitions progressives, le chorégraphe américain imagine une pièce à la fois ludique, rigoureuse et profondément méditative. Rencontre avec un artiste qui interroge, pièce après pièce, notre rapport au temps, à la mémoire et à l’épuisement.
Flood est aujourd’hui ta quatorzième pièce. Est-ce qu’il y a, selon toi, une ligne souterraine, des échos ou des résonances qui relient tes créations entre elles ?
Pour chaque pièce, j’ai toujours instauré un ensemble de règles dès le début du processus de création, comme si je posais les fondations d’un jeu. Ensuite, je m’amuse à jouer avec ces règles, à les détourner, à en repousser les limites jusqu’à voir où elles cèdent. C’est un mécanisme qui crée souvent une tension, une résistance dans le corps, parfois jusqu’à l’épuisement. Dans Not About Everything, le test était simple : combien de temps puis-je tourner sur moi-même avant de devoir m’arrêter ? Dans dbddbb, les danseurs devaient marcher et parler en rythme, en continu. Dans Flood, le défi consistait à exécuter une même phrase chorégraphique dans un laps de temps de plus en plus court, à l’image d’un monde qui s’emballe.
Comment Flood s’inscrit-il dans la continuité de ta recherche artistique ?
Je poursuis une exploration autour du lien entre le son, la voix et le mouvement. Longtemps, j’ai cherché à intégrer du texte dans mes spectacles, parfois même sous forme de monologue ou de discours. Mais récemment, j’ai pris un virage. Je me suis éloigné des mots, pour me concentrer sur la voix comme matière brute, comme une vibration du corps. Avec Flood, j’ai voulu explorer une voix sans langage, débarrassée de toute signification apparente. Qu’est-ce que le corps exprime lorsqu’il produit un son sans paroles ? Quels paysages sonores peuvent émerger de ces voix ? On a travaillé sur des textures sonores, le feu, le vent, le métal, et on s’est même demandé : comment aurait-on sonné il y a 10 000 ans ? Et dans 10 000 ans ? Ces questions m’ont permis de convoquer des imaginaires temporels multiples. Et ce travail s’est prolongé avec Peter Lenaerts, qui a conçu un paysage sonore capable de faire vibrer physiquement les spectateurs sur leur siège, à certains moments du spectacle.
Peux-tu revenir sur la genèse de Flood ?
Le point de départ, c’est l’idée d’obsolescence. Chaque jour, nous sommes envahis de nouveautés : objets, technologies, informations, comportements. Et dans cette frénésie du nouveau, ce qui disparaît nous échappe. Ce qui est obsolète n’est plus vu, plus entendu. J’ai voulu déplacer le regard vers ces disparitions silencieuses. Vers ce que nous perdons dans l’accélération.
Comment as-tu transposé cette réflexion concrètement sur scène ?
J’ai voulu transposer cette logique d’accélération et de disparition dans la structure même de la chorégraphie. Le spectacle s’articule en cycles, qui deviennent de plus en plus courts. Au fil du temps, les danseurs n’ont plus assez d’espace pour exprimer pleinement leurs gestes, leurs mouvements se contractent, s’épurent, s’effacent. Jusqu’à ne plus être que des souvenirs, ou plutôt des fantômes, de ce qu’ils ont été. C’est un processus presque archéologique : ce qui persiste n’est plus la matière, mais la trace.
Dans Flood, tu continues à faire dialoguer partition chorégraphique et partition vocale. Comment les fais-tu interagir ici ?
Dans mes pièces précédentes, je jouais avec des langues inventées, des textes absurdes ou des détournements linguistiques. Ici, j’ai choisi d’aller plus loin dans l’abstraction sonore. Pas de mots. Seulement des souffles, des cris, des grognements, des soupirs. Cette voix primitive – parfois mécanique, parfois animale, change notre perception du corps. Par moments, on dirait des robots. À d’autres, une sorte de rituel chamanique. Ce sont des états très physiques, qui touchent à quelque chose de profondément humain, et pourtant hors du langage.
Comment as-tu initié le travail avec les danseurs ?
Comme souvent, j’arrive en studio avec des exercices, des idées, des intuitions. Mais très vite, ce sont les danseurs qui prennent le relais. Ce qui m’intéresse, c’est ce que leurs corps peuvent générer à partir de consignes ouvertes. Les premières semaines, on a beaucoup improvisé. Je filmais les sessions, puis j’en extrayais quelques secondes de mouvement que je trouvais riches. C’est un travail de curation autant que de composition. Je cherche à garder ce qui résiste, ce qui échappe au contrôle.
Quels étaient les principes chorégraphiques que tu leur as proposés ?
Le principe de mouvement vectoriel a été central. C’est l’idée d’un geste qui file d’un point A à un point B sans résistance, sans friction. Un peu comme une connexion Wi-Fi instantanée. Cela reflète notre monde : fluide, rapide, sans obstacle. Mais ce flux perpétuel n’est pas sans conséquences. Il y a un vertige, un débordement. On a donc introduit des gestes circulaires, erratiques, imprévisibles, pour venir perturber cette linéarité. C’est une forme de déséquilibre volontaire, comme une faille dans la machine.
Les costumes semblent eux aussi traversés par la notion de temporalité. Tu peux nous raconter comment ils ont été créés ?
Je voulais qu’ils traduisent cette tension entre le neuf et l’ancien. Ils sont faits de fils colorés qui évoquent des câbles, des circuits, une esthétique futuriste. Mais aussi de tissus usés, folkloriques, presque archaïques. C’est un patchwork d’époques, comme si les danseurs venaient d’un futur post-catastrophique, ou d’un passé révolu. Ils ne sont pas dans le présent. Et cette ambiguïté temporelle est essentielle dans Flood.
Tu collabores à nouveau avec le collectif 88888 pour la scénographie. Peux-tu nous parler de cet espace ?
Avec eux, on a voulu créer un espace de disparition. Une scénographie qui absorbe les corps, plutôt que de les exposer. Ces voilages semi-transparents sont comme des filtres de mémoire. Au départ, les danseurs sont pleinement visibles. Puis, à mesure qu’ils pénètrent dans cette zone centrale, ils deviennent ombres, silhouettes, traces. La lumière, conçue par Elke Verachtert, accompagne cette transformation. C’est un espace de seuil, entre présence et absence. Comme si la scène elle-même oubliait les corps.
Vu au Centre Pompidou. Photo Laurent Philippe.