
Alice Lescanne et Sonia Derzypolski, Le titre du spectacle est : aléatoire
Publié le 7 octobre 2015
Alice Lescanne et Sonia Derzypolski, duo de plasticiennes-performeuses, interrogent le savoir avec une logique poétique et décalée. Leur dernière pièce, Le titre du spectacle est : aléatoire, s’appuie sur la collection "Que sais-je ?" pour jouer, détourner et réécrire les discours normés. Rencontre avec deux artistes qui aiment glisser des pommes dans les engrenages de la pensée.
Vous formez toutes les deux aalliicceelleessccaannnnee & ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii. Comment est né ce duo ?
Nous nous sommes rencontrées aux Beaux-Arts de Paris et avons très vite abandonné nos pratiques individuelles au profit du duo. Cela s’est fait de manière évidente, en raison de préoccupations communes et de notre désir d’une création non autarcique. Comme le disait Jarry, « ce n’est pas amusant d’être libre tout seul ». Et nous, ce qu’on veut, c’est vraiment s’amuser ensemble. Notre travail est rapidement devenu un mélange très écrit de textes et de formes visuelles au sens large. On essaie d’associer des questions graves – la fin du monde, la crise démocratique, la disparition des idées – à un imaginaire volontairement léger, fait de nuages coureurs, fleurs bègues, animaux sans tête. Nos interventions s’appuient sur des raisonnements absurdes mais rigoureux, qui embarquent les spectateurs dans une dérive poétique (du moins on l’espère), pleine de rebondissements et d’humour.
Vous venez des arts plastiques. Que se passe-t-il lorsqu’on passe d’un white cube à un plateau de théâtre ?
Au théâtre, les gens sont assis, ce qui les rend plus captifs. Dans un espace d’exposition, on peut fuir plus vite si on s’ennuie. Chaque lieu a ses contraintes et ses libertés. On s’amuse à jouer avec ça.
Comment est né Le titre du spectacle est : aléatoire ?
Tout a commencé avec un Que sais-je ? trouvé dans une brocante : La vie des aveugles, publié en 1943. Un livre fascinant. À partir de là, on a commencé à collectionner les Que sais-je ?, à les lire, à les classer. C’est vite devenu une obsession encyclopédique. On a découvert qu’ils allaient bien au-delà du simple digest universitaire : certains sont littéraires, voire poétiques. On a aussi commencé à s’intéresser aux auteurs. Puis on s’est noyées dans l’abîme vertigineux des 4000 titres : de La Pomme de terre à La Chronopsychologie, en passant par Le Grotesque ou La Paralittérature. On a voulu entrer à l’intérieur de cette collection, en tirer des hypothèses, même farfelues, mais politiques. Et la première, c’est que la collection Que sais-je ? décrète l’égalité des choses qui existent. Même format, même prix, même couverture. Une égalité radicale et absurde. Maintenant, on rêve que les PUF nous laissent écrire le Que sais-je ? sur les Que sais-je ? (Message subliminal à leur direction.)
La pomme, celle de Newton, de Léon Moisse ou de Blanche-Neige, revient comme un motif central dans le spectacle. Était-ce une intention dès le départ ?
Pas du tout. Tout partait des Que sais-je ?, mais comme notre pensée est très imagée, les dérapages sont fréquents. Chaque nouveau motif doit se relier à tout le reste, ce qui est parfois un vrai casse-tête. Il existe plein de versions du spectacle : avec des chevaux, des nains, des policiers... On a gardé celle avec la pomme parce qu’elle fonctionnait le mieux comme système de boucles. On les fait revenir jusqu’à créer une sorte de rêve bancal, ou de cauchemar bienveillant.
La conférence bascule, à la fin, en exposition…
Chuuut. C’est censé être une surprise... On vient des arts visuels, on fabrique nos images, on sculpte, on photographie. L’art est une pente naturelle pour nous. Et surtout, on en a un peu marre des discours hyper sérieux, abscons, ou platement consensuels qui accompagnent souvent les œuvres contemporaines. On cherche à faire autrement, à apporter du second degré, un souffle, une distance. Que le texte apporte une vraie valeur ajoutée à l’œuvre, sans jamais l’écraser.
Vu au 104. Photos Virginie Barraud.