
Portraits d'été : Lenio Kaklea
Publié le 23 août 2019
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Lenio Kaklea.
Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?
Je me souviens des endroits où je dansais quand j’étais petite : ma chambre, le salon, le studio de ma mère, les vestiaires du théâtre de mon père, la rue, le garage de l’immeuble où on habitait. J’y passais souvent mes après-midis à danser sur les vinyles de ma mère : Kraftwerk, Pink Floyd, Dead Can Dance, Wim Mertens, Elton John, Vivaldi, Mozart. Je me rappelle aussi mes premiers cours d’improvisation autour d’histoires dansées pour enfants. Et plus tard, les cours de danse moderne et classique à l’École Nationale d’Athènes. Là, devant les grands miroirs des studios, j’essayais de jouer, de déjouer le regard des autres, et surtout le mien, sur mon propre corps.
En tant que chorégraphe, quelle danse veux-tu défendre ?
Je défends des processus de création qui favorisent l’échange et le partage. Des cadres de travail sans comportements toxiques ou manipulateurs, sans séduction, sans narcissisme, sans vanité, sans starification. Je défends des temps où on prend le recul nécessaire pour se remettre en question, apprendre, transmettre, parler ouvertement de ce qu’on vit, si on en a envie. Je crois en un espace qui interroge ses propres rapports de pouvoir et qui reste conscient de leur complexité. Je défends des pratiques chorégraphiques qui ne se plient pas aux formats imposés par les autorités culturelles. Je défends notre droit à expérimenter formellement, sans chercher à être immédiatement compris·es ou accepté·es. Je défends aussi notre devoir de rester critiques face à la société et à ses institutions. Et je défends notre capacité à ne pas emprunter les chemins faciles, à inventer ensemble de nouvelles directions.
Quels spectacles t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?
Ce qui m’a le plus marquée, ce ne sont pas forcément les spectacles eux-mêmes, mais tous les essais, les échecs, les tentatives collectives vécues en studio. Les pliés, les jetés, les improvisations, les confidences échangées pendant une création. Le temps des répétitions m’a forgée. Il m’a appris à m’exposer, à observer, à partager, à discuter, à poser des refus. Et puis il y a les pièces historiques que j’ai découvertes en passant des heures à fouiller les archives et YouTube : « Lamentation » de Martha Graham, « Winterbranch » de Merce Cunningham, « We Shall Run » d’Yvonne Rainer, « Calico Mingling » de Lucinda Childs, « Salves » de Maguy Marin, « Les Noces » de Bronislava Nijinska, « La Sorcière » de Mary Wigman, les performances d’Andrea Fraser, « Giselle » de Marius Petipa, « West Side Story » de Jerome Robbins… la liste est longue. Et je n’oublierai jamais ce mélange de curiosité et d’incompréhension que provoquaient les pièces de Pina Bausch quand j’étais encore élève. Je revois cette danseuse, en robe noire, faire le tour du plateau en répétant « Είμαι κουρασμένη, είμαι κουρασμένη » dans « Kontakthof », vu à la fin des années 1990 au théâtre d’Hérode Atticus.
Selon toi, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Pour moi, il s’agit de négocier avec toutes les contradictions du paysage social qui influencent ma pratique de chorégraphe. Comment faire circuler librement les idées et les outils alors que la danse fonctionne de plus en plus comme une industrie culturelle ? Comment construire une démarche artistique approfondie et sur la durée quand on est une artiste indépendante, sans lieu fixe ? Comment retrouver la confiance dans notre capacité à porter une transformation, à la fois sociale et artistique ? Comment oser éliminer le narcissisme renforcé par les pratiques dominantes, ce narcissisme qui nous empêche parfois de vraiment nous regarder ? Comment sortir des schémas oppressants qui bloquent notre accès à des formes d’émancipation ? Et enfin, comment affronter les échecs, qui font pourtant partie intégrante de notre parcours ?
Quel rôle une artiste doit-elle tenir dans la société aujourd’hui ?
Dans une société comme la nôtre, les artistes sont souvent assigné·es à un rôle : produire, réussir. Mais si on veut résister à cet ordre dominant, normatif, il faut s’organiser. C’est, pour moi, la seule manière de continuer à exister et à créer autrement, individuellement et collectivement.
Comment imagines-tu la place de la danse dans l’avenir ?
On vit un moment charnière. Les antagonismes s’intensifient, les violences sociales augmentent, la pression économique marginalise de plus en plus de pratiques. Il y a des dangers réels : que la danse circule uniquement dans des circuits définis par le marché privé, qu’elle perde la diversité de ses techniques, sa dimension collective, sa liberté. Elle risque de se formater, de devenir dépendante de logiques commerciales pour survivre. Mais les pratiques chorégraphiques dépendent aussi de la manière dont on imagine l’avenir. Je nous souhaite de continuer à défendre l’idée d’une société dans laquelle danser permet de se connaître, de s’épanouir, de s’accepter.
Photo Sylvia Friedrikson