Lara Barsacq, Lost in Ballets russes

Lara Barsacq, Lost in Ballets russes ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Arrière-petite-nièce de Léon Bakst, figure emblématique des Ballets russes, Lara Barsacq s’empare de son héritage pour en faire le cœur battant de sa création chorégraphique Lost in Ballets russes. À la croisée de l’intime et de l’Histoire, elle mêle souvenirs familiaux, archives sensibles et évocations picturales dans une pièce traversée par les fantômes du passé, les élans du présent et une réflexion sur la mémoire vivante de la danse.

Tu es l’arrière-petite-nièce de Léon Bakst, célèbre peintre, décorateur et costumier des Ballets russes. Quels sont tes tout premiers souvenirs liés à son œuvre ?

Ce désir de créer aujourd’hui à partir des œuvres de Léon Bakst est intimement lié à mon tout premier souvenir d’un de ses tableaux, celui qui, je crois, a déclenché en moi une fascination spontanée pour la danse. Quand j’étais enfant, un poster de Léon Bakst, l’oncle de ma grand-mère, était accroché au mur de la maison. Je restais de longues heures à contempler cette image, qui montrait une femme à la fois libre, fière et sensuelle : elle m’a toujours donné cette impulsion intérieure, ce besoin de bouger, de danser. Je me déguisais souvent pour l’imiter, j’ai dansé ce tableau une infinité de fois ! Je suis persuadée qu’il a influencé mon rapport au corps, au geste, à l’élan chorégraphique, et cela perdure encore aujourd’hui, de manière presque souterraine.

Comment t’es-tu emparée de son œuvre et de son héritage dans Lost in Ballets russes ?

J’ai abordé ses peintures comme s’il s’agissait de partitions chorégraphiques en elles-mêmes. Ce ne sont pas toutes des représentations d’un même ballet, et c’est précisément cette diversité qui m’a libérée : je me suis fait plaisir en construisant une partition dansée à partir de ces images, en m’efforçant de restituer leur mouvement interne, leur souffle propre. Mais Lost in Ballets russes, c’est aussi une manière de replonger dans cette époque foisonnante que furent les ballets russes, avec leurs ramifications historiques, esthétiques, politiques. On traverse la première guerre mondiale, l’entre-deux-guerres, le contexte d’exil et de migration de Léon Bakst et de ma grand-mère, venus de Russie jusqu’en France. C’est une part intime de mon histoire familiale, et il m’a semblé vital de l’honorer. J’alterne entre danses tirées des œuvres de Léon Bakst et fragments narratifs de cette époque trouble, avec tout ce que cela charrie de complexité et d’émotions. Ce sont des matériaux riches, contrastés, qui m’ont permis de construire une forme proche du collage, parfois déconcertante, mais d’une cohérence profonde à mes yeux.

Comment s’est déroulé ton processus de création, de recherche documentaire et de composition ?

Ma toute première résidence pour Lost in Ballets russes a été une résidence d’écriture, ce qui est inhabituel pour une création chorégraphique. Je n’étais pas dans un studio, mais à une table, dans un espace modeste, avec pour seul outil mon carnet. J’ai donc commencé à imaginer la pièce à travers les mots, les souvenirs familiaux, les descriptions de gestes, des extraits vidéo, des annotations stylistiques… Une forme étonnamment vivante a émergé à la fin de cette phase. Très tôt, j’ai ressenti le besoin de créer des rituels hybrides : dansés, parlés, écrits. Ce sont eux qui insufflent à la pièce son rythme discontinu, ce va-et-vient entre l’histoire intime et la grande Histoire, les chorégraphies intérieures et les tableaux de Léon. J’avais aussi un désir fort : incarner Ida Rubinstein, muse majeure de Bakst et figure féminine presque mythologique dans mon imaginaire d’enfant. Elle est pour moi l’archétype de la présence scénique, à la fois charnelle et énigmatique.

Quels sont, selon toi, les enjeux actuels de revisiter l’héritage des artistes du passé ?

Je suis convaincue que notre époque nous invite à reconsidérer les œuvres du passé non pas comme des reliques, mais comme des ressources vivantes. Elles résonnent dans nos pratiques actuelles, parfois sans qu’on en ait conscience. Avec l’abondance des archives disponibles en ligne, il me semble naturel et même nécessaire d’y puiser, à condition que cela suscite une forme d’élan. On ne se libère pas du passé : il nous traverse. Et j’aime cette idée de transmission invisible, cette filiation transgénérationnelle non linéaire. Il faut pouvoir citer, détourner, jouer avec ces références, dans un esprit à la fois ludique et respectueux, sans sacralisation stérile. Dans mon cas, la présence de Léon Bakst dans ma généalogie rend cette démarche encore plus manifeste. Son ombre, ses images, ses silences aussi, sont comme des strates dans ma propre construction artistique. Ce que j’ai voulu créer, au fond, c’est une forme très personnelle, une sorte de poème dansé, une traversée presque mystique. Je danse des tableaux qui n’ont jamais été conçus pour être dansés, et pourtant ils ont influencé tout un pan de l’art scénique.

Comment perçois-tu cet engouement actuel pour les œuvres anciennes ?

Je suis admirative des artistes qui se consacrent à la reconstitution minutieuse de chorégraphies historiques. Cela permet de redonner chair à des œuvres oubliées, de les regarder à nouveau, avec nos yeux d’aujourd’hui, nos corps d’aujourd’hui. Mais ma démarche est différente. J’ai voulu m’en éloigner, introduire un décalage poétique, faire résonner ces œuvres dans l’imaginaire, plutôt que de les rejouer fidèlement. Je m’inspire des tableaux de Bakst, mais je ne suis pas historienne, et je ne cite aucun ballet en particulier. Ce qui m’intéresse, c’est la puissance évocatrice de ces images, ce qu’elles réveillent dans la mémoire sensorielle du spectateur. J’aime l’idée de jouer avec les projections, les fantasmes collectifs, et de faire surgir de tout cela une forme sensible, fragmentaire, profondément personnelle.

Ta propre histoire semble très liée à celle de la danse. Comment décrirais-tu ton lien avec elle ?

Ce qui me touche le plus dans l’histoire de la danse, c’est qu’elle est toujours connectée à d’autres récits : ceux des arts, bien sûr, mais aussi ceux des sociétés, des corps, des communautés humaines. La danse existe depuis la nuit des temps, bien avant qu’elle soit codifiée, racontée, conservée. Et j’aime cette idée qu’elle nous traverse encore, à notre insu parfois, qu’elle habite notre inconscient collectif. Dans mon travail, je cherche à me relier à cette mémoire ancestrale, mais aussi à l’inscrire dans un présent tangible, parfois rugueux. J’adore explorer une époque donnée, en comprendre les enjeux historiques, politiques, esthétiques, et en même temps provoquer une collision avec notre monde contemporain. J’aime les frottements temporels, les anachronismes, les rencontres improbables entre les styles et les époques, car cela permet de construire une nouvelle lecture, un regard neuf sur ce qui semblait déjà écrit.

Photo Diego Andrés Moscoso