
Portraits d'été : Laetitia Dosch
Publié le 27 août 2017
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Laetitia Dosch.
Quel est ton premier souvenir de théâtre ?
Comme pour beaucoup de gens, c’était un Molière : L’Avare, vu avec l’école. Je me souviens du bazar dans la salle, des élèves qui se lançaient des projectiles, de tout le monde qui rigolait. Aujourd’hui je comprends mieux le désarroi des acteurs, mais à l’époque, je me demandais déjà comment on pouvait nous infliger ça. Un spectacle aussi ennuyeux... alors qu’on prenait pourtant beaucoup de plaisir à étudier Molière en classe, à le lire, à le jouer. Ça reste pour moi une grande question : comment rendre Molière accessible aujourd’hui ? Comment créer un vrai pont avec les jeunes générations ?
Quels spectacles t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?
Cafe Müller (1978) et d’autres pièces de Pina Bausch que Sandrine Kuster nous montrait à la Manufacture, sur de vieilles VHS. On entrait dans l’esthétique, on sentait le propos plutôt qu’on ne le comprenait intellectuellement. On ne voyait pas la Shoah, par exemple, mais l’atmosphère disait une époque bâtie sur la violence et l’horreur, tout en restant poétique, presque comme un rêve. Je sais qu’il n’a pas forcément bonne presse aujourd’hui, mais le _Tristan et Isolde_d’Olivier Py à l’Opéra de Genève, en 2005, avait une force similaire. Les pièces distinguées (1993-2016) de La Ribot aussi, pour le rapport aux objets, le mélange entre spectateurs et interprète, la fantaisie mêlée à un discours complexe sur le corps féminin et sa nudité...
Quelles expériences ont été les plus marquantes dans ton parcours d’interprète ?
Être dans la foule le jour de l’élection de 2012, devant le siège du Parti Socialiste à Solférino, à jouer un personnage au milieu de la vraie vie, c’était une friction étrange entre fiction et réalité. Il fallait rester dans l’histoire tout en intégrant les dix mille personnes autour. Autre souvenir fort : une représentation de Laetitia fait péter aux Urbaines à Lausanne en 2010. Un spectateur se lève, visiblement excédé : « Je suis juif, handicapé, j’ai le SIDA et je m’en vais. » J’ai répondu « On l’applaudit bien fort ! », toute la salle a applaudi, il s’est trompé de sortie et est resté coincé. Un moment de décadence totale.
Quelle rencontre artistique a compté le plus pour toi ?
Marco Berrettini, que j’ai rencontré à l’école. Il était mon prof, il m’a appris à chercher la liberté, à partir de lectures philosophiques. Il fallait à la fois réfléchir profondément et être fantaisiste. Leonor Seraille, réalisatrice de Jeune Femme, aussi : elle m’a fait confiance, et on a construit le personnage ensemble pendant un mois. C’était une vraie collaboration. Yuval Rozman, metteur en scène patient, sensible, sans qui je n’aurais jamais pu créer Album.
Quels sont, selon toi, les enjeux du spectacle vivant aujourd’hui ?
Il y en a plein, mais l’essentiel, c’est que les enjeux soient très différents selon les pièces. Il ne devrait pas y avoir de règles. J’aime l’idée qu’il n’y ait rien de cohérent, qu’on voie du neuf, du vieux, des pièces très variées. Par contre, je me méfie de la tristesse obligatoire, de la moralisation, de la culpabilité imposée, qui sont devenues très présentes. Beaucoup de pièces abordent des sujets graves, mais sans que ça se transforme en œuvre d’art. Ce n’est pas qu’on ne peut pas parler d’actualité, c’est qu’il faut trouver une vraie manière artistique de le faire. Et pour l’instant, je ne suis pas convaincue. Pour moi, la joie est une force d’action politique. Comme l’imagination. Ces deux choses sont essentielles. Mettre sur scène des choses qui ne pourraient pas exister dans la réalité, c’est exercer l’imagination du spectateur. Et quelqu’un qui muscle son imagination devient très puissant, parce qu’il peut rêver, et peut-être transformer ce rêve en réel. Moi, j’aimerais que les spectateurs réfléchissent pendant la pièce, qu’ils en sortent avec de la force, que quelque chose se libère ou se répare en eux.
Selon toi, quel rôle doit avoir un artiste aujourd’hui ?
Encore une fois, je pense qu’il ne doit pas y avoir de règles. Peut-être juste faire ce qu’on a profondément besoin de faire, sans se laisser happer par le marché, sans fabriquer des produits. C’est très difficile, parce qu’en même temps, il faut parler à des gens qu’on ne connaît pas, sans les exclure non plus. Une pièce, c’est un dialogue, et il faut que ce soit un vrai dialogue, pas une répétition de ce que les gens veulent entendre, mais quelque chose d’intime, de sincère, de risqué.
Photo Philippe Lebruman