El Conde de Torrefiel, La Plaza

El Conde de Torrefiel, La Plaza ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Depuis 2010, le collectif El Conde de Torrefiel, fondé par Tanya Beyeler et Pablo Gisbert, développe un théâtre à la croisée du texte, de l’image et de la performance. À travers une écriture scénique singulière, leurs spectacles interrogent les contradictions de notre monde contemporain, entre discours collectifs, solitude individuelle et perte de repères. Avec La Plaza, ils poursuivent leur exploration de l’espace public comme reflet de nos vies intérieures et de nos impasses politiques.

Votre compagnie El Conde de Torrefiel est née en 2010. Quelles dynamiques nourrissent ton duo artistique ?

Nous avons chacun des caractères très différents : notre collaboration repose donc sur la confrontation, le dialogue constant et la recherche permanente de compromis. Mais nous sommes profondément complémentaires. Nous sommes aussi tous les deux très pudiques vis-à-vis du monde extérieur, ce qui fait que nous préférons nous cacher derrière le nom collectif d’El Conde de Torrefiel. Les thématiques qui traversent notre travail sont en réalité assez constantes, même si elles évoluent au fil du temps. Nous mettons en scène des interrogations que nous nous posons en tant qu’individus immergés dans une société donnée, à une époque donnée. Ce sont souvent des questions existentielles très fondamentales : Qui suis-je ? Où suis-je ? Que fais-je ici ? Des questions qui traduisent la complexité du réel, de sa perception, et la difficulté à se positionner face à ce qui nous entoure et aux autres avec qui nous partageons l’espace et le temps.

La Plaza envisage le plateau comme une place publique. Qu’est-ce que cet espace cristallise pour vous ?

La place publique est une image puissante, un condensé du monde en réduction. De nombreuses réalités y cohabitent, des récits s’y croisent sans forcément dialoguer, des points de vue s’y frottent sans nécessairement se confronter. Et c’est une tendance qui s’accentue dans notre monde contemporain : chacun vit dans une réalité de plus en plus subjective, fragmentée, parfois hermétique à celle de l’autre. La place devient alors un théâtre de solitudes juxtaposées, un espace où les contradictions ne cherchent plus à se résoudre, mais coexistent dans un flottement permanent.

Pourriez-vous donner un aperçu du processus de recherche de La Plaza ?

Chaque spectacle commence toujours comme un saut dans le vide, avec une page blanche. Avec Guerrilla, nous avions clôturé un cycle, une étape dans notre recherche scénique. Pour La Plaza, nous avons voulu changer de méthode, explorer d’autres voies formelles. C’est probablement la première fois que nous partons d’un postulat esthétique, celui du zentaï, cette combinaison intégrale qui recouvre entièrement le corps, effaçant l’individualité au profit d’une silhouette neutre et étrange, presque déshumanisée. Les répétitions ont pris la forme d’improvisations autour de scènes quotidiennes, où affleurent des tensions, des micro-conflits. Nous avons travaillé à partir de personnages incarnés, avec costumes, perruques, éléments réalistes voire triviaux, presque banals… Puis, dans un processus de réduction radicale, nous avons gardé uniquement l’essentiel de ces situations : sur une centaine de fragments écrits, à peine cinq se retrouvent dans la version finale du spectacle.

Selon vous, en quoi le théâtre peut-il interroger les enjeux politiques ou sociétaux de notre époque ?

Le théâtre ne doit pas devenir, ni aspirer à devenir, un instrument directement politique ou social. Il n’est pas là pour être utile, ni pour produire un effet éthique ou moral. Il doit rester dans une forme d’abstraction, comme un espace mental, symbolique. S’il aborde des questions politiques ou sociales, c’est à travers le prisme de l’intime, de l’expérience existentielle, non pas comme un programme idéologique. Pour nous, le théâtre se rapproche davantage du religieux, non pas dans le sens dogmatique, mais comme une tentative de toucher quelque chose de l’ordre de la foi, du mystère, de l’invisible. Il peut pointer des problèmes très concrets, mais toujours de manière oblique, presque involontaire, comme des effets secondaires. Et c’est au spectateur d’en faire l’expérience, à sa manière, dans sa propre temporalité. Ce que l’œuvre déclenche ou questionne dans sa vie à lui, c’est quelque chose qui nous échappe totalement, et qui doit continuer à nous échapper.

Vu au Centre Pompidou. Photo Els De Nil.