Portraits d'été : Jordi Galí

Portraits d'été : Jordi Galí ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Jordi Galí.

Depuis plus d’un an, le secteur du spectacle vivant est profondément impacté par la crise sanitaire. En tant qu’artiste, comment vis-tu cette période ?

Cette crise a été une véritable déflagration, qui a mis nos sociétés face à leurs contradictions. Elle nous confronte, tant collectivement qu’individuellement, à des réalités difficiles. Après les premiers moments de sidération, et à force de discuter avec mes proches et mes collaborateur·rice·s, il est devenu évident que l'impact de ce bouleversement allait se faire ressentir sur le long terme. Nous avons la chance d'exercer un beau métier d'artiste, mais ce métier dépend aussi de nombreuses autres professions qui sont tout aussi essentielles à notre existence : administrateur·rice·s, chargé·e·s de production, chargé·e·s de communication, technicien·ne·s, etc. Ce sont des vocations, et la plupart du temps, nous ne comptons pas les heures pour faire vivre nos projets. Le premier confinement, loin d’être un moment de pause, a été pour moi une période de travail intense, et cette intensité persiste. Depuis le début de cette crise, j’ai le sentiment que nous vivons un véritable test de résistance. D’abord, au niveau personnel : cette période a fait émerger une grande tristesse et a vu des proches sombrer dans la dépression. Mais aussi, au niveau professionnel, car le secteur du spectacle vivant a été forcé de se confronter à ses dysfonctionnements : inégalités, précarité, système ultralibéral, et déconnexion vis-à-vis d’une société qui semble oublier l’importance de l’art et de la culture subventionnée.

Cette situation t’a-t-elle permis d’engager de nouvelles réflexions au sein de ton travail ?

Évidemment, cette crise sanitaire, qui, rappelons-le, n’est ni la première ni la dernière, est une conséquence directe des dérèglements écologiques que nous imposons à la planète, sous l’égide de la croissance et d’une économie capitaliste. Comme le dit Barbara Stiegler, cette crise met en lumière les inégalités de nos démocraties, et comment les plus fragiles sont les plus durement touché·e·s. Selon elle, « le choix de ce modèle néolibéral entraîne l’explosion des mobilités, l’accélération des rythmes, la compétition effrénée pour les ressources, autant de facteurs qui conduisent à la destruction des systèmes, qu’ils soient sanitaires, éducatifs, sociaux, ou qu’ils touchent des corps vivants et des écosystèmes ». À une échelle plus locale, gérer une compagnie chorégraphique dans ce contexte mondial agité revient à partir à la rame dans un canot pour traverser l’océan. Nous subissons les vagues, mais nos moyens sont limités pour influencer la houle. Cela dit, ce moment est aussi une grande opportunité pour repenser nos manières de travailler, le sens de nos projets, et notre relation avec les autres acteurs du secteur. Depuis un an, avec Vania Vaneau, nous avons lancé une démarche écologique dans notre compagnie Arrangement Provisoire. Nous avons mis en place des temps de travail collectifs pour un développement plus responsable. Nous avons aussi rejoint l’association Arviva, qui s'efforce de repenser les pratiques du spectacle vivant dans le respect de l’environnement. Nous avons même intégré une logique de soutien financier aux associations de protection de l’Amazonie à travers la création de Nebula, la dernière œuvre de Vania. Et malgré la réduction de l’activité, nous avons cherché à préserver tous nos emplois et à en créer de nouveaux, tout en soutenant nos collaborateur·rice·s pour préserver leur statut d’intermittent. Porter un projet, c’est avant tout faire vivre un lien entre des personnes qui rendent l’impossible possible. Pour ce qui est de l’artistique, je crois que la transformation sera beaucoup plus lente. Pour ma part, je travaille lentement, chaque création demande généralement plusieurs années avant de voir le jour. Aujourd’hui, je suis encore occupé à rendre possible le travail commencé avant ou pendant le premier confinement. Pour l’avenir, nous devons prendre le temps de comprendre les conséquences de ces transformations pour continuer à produire un travail pertinent.

Les confinements successifs ont mis en pause vos projets en cours. Comment ces annulations et reports multiples ont-ils affecté ton travail et le fonctionnement de la compagnie ?

Le stand-by, en réalité, est relatif. Bien sûr, au début, le confinement a entraîné l’arrêt net de la diffusion des pièces et a empêché les répétitions. Mais nous avons rapidement adapté nos pratiques : nous avons multiplié les visioconférences et préparé de nouveaux projets. Ce qui a vraiment été difficile, c’est la réorganisation incessante des plannings qui a engendré une surcharge de travail importante pour nos équipes. Il est faux de penser que nous avons été à l’arrêt. Nous avons aussi eu beaucoup de soutien de la part de nos partenaires, les annulations et reports ont été négociés dans une bonne entente, et la plupart ont été indemnisés, ce qui nous a permis à notre tour de rémunérer les interprètes et technicien·ne·s. Nous avons aussi bénéficié de fonds de solidarité, et paradoxalement, notre santé financière reste relativement bonne. Mais, je pense que les conséquences les plus profondes et les plus difficiles sont encore à venir. Si nous parvenons à faire le deuil du manque de visibilité pour nos œuvres, il restera à déterminer comment redonner de la place à la rencontre. Le spectacle vivant se nourrit de cette rencontre humaine, de cette présence commune, et cette stérilisation forcée est profondément dommageable.

La crise sanitaire a révélé l’extrême fragilité du secteur du spectacle vivant, notamment à travers les mouvements d’occupation des théâtres et la réforme de l’assurance-chômage. Penses-tu que cela pourrait mener à de nouvelles réflexions et à l’émergence de nouveaux systèmes ?

Il est essentiel que nous saisissions collectivement cette opportunité de bouleversement. Dès le début de la crise, nous avons tous observé l’épuisement de certaines pratiques : la difficulté à avoir une communication fluide et respectueuse entre les professionnel·le·s, la surcharge de travail, le manque de diffusion, la précarité des emplois, etc.Personnellement, je ne pense pas que la question se résume simplement à une confrontation entre artistes et institutions. Vu la part importante des subventions publiques dans le financement des compagnies, nous sommes tous plus ou moins intégrés dans ce système institutionnel. La question centrale doit être celle des personnes et de leurs territoires, du·de la spectateur·rice, de celui·celle qui participe aux actions culturelles. Nous devons aussi repenser la place de l’éducation artistique et culturelle. Aujourd’hui plus que jamais, il est inadmissible que certains artistes se positionnent comme « l’avant-garde » sans se soucier de cette dimension. Nous avons lancé un regroupement régional de compagnies de danse à Lyon, avec plus de 30 compagnies de toutes tailles et niveaux de structuration. Ensemble, nous avons mené des réflexions pratiques et avons l’intention de publier un document de propositions avant la fin de la saison. Il est de notre responsabilité de veiller à ce que l’après-crise ne soit pas pire que ce qui nous a précédé.

Depuis plusieurs années, ton travail se déploie principalement dans l’espace public. Les pratiques et les projets chorégraphiques en extérieur semblent aujourd’hui trouver une visibilité nouvelle avec la crise sanitaire. Comment vois-tu cette nouvelle donnée, ce nouvel intérêt ?

En effet, mon travail se déploie en grande partie dans l’espace public, dans l’espace urbain, le paysage. Et ma trajectoire fait que je connais intimement aussi le réseau de la danse contemporaine, qui existe principalement en lien avec les salles et les théâtres. Les restrictions liées à la crise sanitaire ont eu un impact considérable sur les projets en extérieur, notamment à cause des interdictions de rassemblement, de la distanciation, etc. Il est possible que les projets chorégraphiques en extérieur aient acquis une nouvelle visibilité, mais cela met en lumière un problème plus profond : un cloisonnement des disciplines et une grande méconnaissance des réseaux existants. L’espace public n’est pas uniquement la rue ou les parcs, il englobe aussi les théâtres. De plus en plus de professionnel·le·s naviguent entre ces différents réseaux, et il est important que les programmateur·rice·s prennent conscience de cette réalité pour faire évoluer leurs critères de sélection.

Nous sommes en juillet 2021. Comment envisages-tu les mois à venir et la reprise de tes activités ?

Si la situation sanitaire reste stable, l’automne devrait être très chargé. Ce sera un véritable soulagement. Nous avons hâte de retrouver les spectateur·rice·s, de partager ce que nous avons créé avec tant d’attention. Mais, avec cette reprise généralisée, nous risquons aussi de retrouver les mêmes dysfonctionnements que nous avons dénoncés pendant la crise. J’espère que nous saurons garder en tête les leçons tirées de cette période difficile. Je suis également convaincu que de jeunes artistes émergeront, avec des sensibilités nouvelles et des engagements différents. Il sera crucial de leur faire de la place, de les accompagner, et de leur donner les moyens de s’épanouir.

Photo Pascale Cholette