J.J., Pauline L. Boulba & Aminata Labor

Propos recueillis par . Publié le 11/03/2022



C’est une pièce en forme d’enquête, de conversations et de pratiques partagées. Dans J.J., Pauline L. Boulba et Aminata Labor dialoguent en duo avec la figure disparue de la critique de danse, activiste et militante américaine Jill Johnston, dans un collage qui mêle fiction, invention et réalité. L’archive y devient matière sensible à troubler et à trouer, les mots des appuis pour agir et penser au présent.

Quel est votre rapport, l’une et l’autre, à la vie et aux écrits de Jill Johnston, comment l’avez-vous rencontrée ?

Pauline L. Boulba : J’ai croisé son nom lorsque je me suis intéressée à une histoire de la critique en danse. Je savais que c’était une critique états-unienne, active dans les années 1960 et qu’elle avait pris part aux mouvements avant-gardistes de cette époque. Mais je ne l’avais jamais lue. Et puis je suis tombée sur elle à nouveau lors d’une autre recherche sur les héritages lesbiens. En 2017, j’étais partie rencontrer Monika Mengel, l’ancienne chanteuse des Flying Lesbians en Allemagne, un des premiers groupes de rock lesbien européen dans les années 1970. Monika m’a montré des photos de leurs concerts et j’ai vu un portrait de Jill Johnston. Jill et Monika s’étaient rencontrées en 1974. J’ignorais que Jill était lesbienne et Monika ignorait que Jill avait participé à la scène postmoderne états-unienne. Ce moment a été un déclic. J’ai commencé par acheter certains de ses livres et à zoner des heures sur internet pour trouver des informations à son sujet. Jill est morte en 2010 et c’est sa veuve qui détient ses archives aujourd’hui. Je me suis d’abord intéressée à la période « critique de danse » à travers son livre Marmalade Me, qui est une compilation d’articles qu’elle a écrit pour le journal new yorkais The Village Voice. J’ai aussi pu voir deux courts films d’Andy Warhol dans lesquels elle danse à New York. Ces matériaux ont alimenté un chapitre de ma thèse, que j’ai soutenue en 2019 (Les bords de l’œuvre. Réceptions performées et critiques affectées en danse, sous la direction d’Isabelle Ginot et de Laurent Pichaud. Publication prévue à l’automne 2022 aux Presses Universitaires de Vincennes). Après la thèse, l’enquête autour de Jill Johnston ne faisait que commencer, j’ai eu envie de continuer et d’inviter des copaines à me rejoindre.

Aminata Labor : Avec Pauline on s’est rencontrées en 2016, nous étions toutes les deux au département Danse de Paris 8 et toutes les deux investies dans le mouvement contre la loi travail. Cette période a été formatrice sur des questions militantes et a participé pour l’une et l’autre à orienter nos travaux et pratiques respectives sur des questions politiques. Lorsque Pauline a commencé à me parler de Jill Johnston, je connaissais assez mal l’histoire de la danse états-unienne des années 1960. C’est vraiment en lisant et en traduisant ses textes que je me suis intéressée à elle, particulièrement du point de vue de l’articulation entre pratiques militantes et pratiques artistiques. 

Pourriez-vous nous raconter par quelles facettes vous vous y êtes intéressées, quels aspects, moments de sa vie traversent votre travail ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : Si l’on devait lister les facettes de sa personnalité et de ses activités qui nous intéressent on pourrait dire : critique de danse / critique punk / activiste lesbienne radicale / zbeuleuse professionnelle / écrivaine / monteuse~colleuse / grande gueule / nageuse (liste non-exhaustive).

Pauline L. Boulba : Jill Johnston a bouleversé les manières de faire de la critique d’art. Faire de la critique était, pour elle, équivalent à faire de l’art. J’ai été assez fascinée de voir à quel point son héritage critique a été autant invisibilisé en France alors que, dans les années 1990, la scène contemporaine française érige les artistes postmodernes états-uniens des années 1960 au sommet. Il était donc question pour moi de réhabiliter une figure oubliée et marginalisée de l’histoire de la danse blanche et occidentale.

Son travail est en effet peu connu en France, entre critique de danse, performance, activisme pouvez-nous préciser à quoi ressemblent les travaux qu’elle a réalisés ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : C’est une ancienne danseuse, elle se forme à la danse moderne dans les années 1950 puis se blesse et décide alors d’écrire sur la danse, à une époque où la critique de danse est plutôt un domaine réservé aux hommes cisgenres blancs (Cisgenre : terme utilisé pour décrire une personne dont l’identité de genre correspond à celle qui est typiquement associée au sexe qui lui a été assigné à la naissance). Quand elle découvre le travail de Merce Cunningham et John Cage, c’est un choc. Cela vient bousculer sa conception de la danse, de la dramaturgie, de la musique et des émotions. Elle va suivre de près les avant-gardes artistiques et son écriture va tenter de traduire ces nouvelles formes. Son écriture est expérimentale, souvent drôle et le «je» y est omniprésent. C’est une écriture très subjective, un peu comme une critique amoureuse, ou l’art et la gouinerie mélangés. Ce qui prime est son expérience de spectatrice, ses affects et les réflexions qui en découlent. Elle est en décalage par rapport à une critique surplombante et/ou promotionnelle. Tout en développant sa pratique critique, elle continue de danser. Avec Yvonne Rainer à plusieurs reprises, mais aussi Deborah Hay, Robert Morris ou John Cage. Elle fréquente les gentes de la Judson Church et se retrouve donc tout naturellement dans leurs pièces. Elle danse aussi dans des films d’Andy Warhol. sur un toit à New York ou à la Factory, l’atelier de Warhol. Puis elle s’éloigne progressivement de la sphère artistique pour rejoindre la sphère militante. Elle publie Lesbian Nation au début des années 1970. Son expérience du corps et de la scène est alors mise au profit de la sphère activiste. Elle est d’ailleurs connue pour des happenings qui dénoncent la lesbophobie des féministes cis blanches et hétéras.

Comment son engagement militant au sein des milieux queer et lesbien transpire dans votre travail et résonne au présent pour vous ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : Nous sommes parties du constat que nous avons clairement manqué d’une histoire lesbienne et féministe de la danse dans nos formations. Travailler sur Jill Johnston c’est donc s’inscrire dans un héritage de pensées lesbiennes radicales qui fait du personnel une question politique. Plus spécifiquement, regarder son engagement militant c’est la replacer dans le contexte états-uniens des années 1960-70, où s’affirmer lesbienne séparatiste (c’est-à-dire lutter contre le patriarcat en choisissant de vivre entre lesbiennes) est un geste vraiment radical. Il nous semble important de rendre compte de sa trajectoire, tout en reconnaissant que l’on porte un regard critique pris dans les perspectives contemporaines des luttes transféministes. Autrement dit, on se situe davantage dans un continuum transpédégouine quand Jill navigue plutôt dans des milieux cis lesbiens.

Comment se déploie votre relation à cette figure dans J.J., est-ce qu’il s’agit d’une conversation avec son fantôme, d’un exercice d’imagination de ce qu’est votre collaboration à trois, d’un portrait fantasmé… ?

Pauline L. Boulba et Aminata Labor : Nous sommes parties de la figure historique de Jill Johnston de manière assez biographique et cette matière s’est tissée très vite à nos propres pratiques. Notamment avec L’Eau à la Butch, une émission de radio qui met à l’honneur les points de vue transpédégouines sur l’art et sur la vie que l’on anime de temps en temps sur Radio Galoche, et que l’on amène au plateau dans J.J. Et très vite cette relation à trois déborde : on la fait parler, on invente, on rejoue, on tord des archives et on donne à entendre sa voix. La création sonore de Sandar Tun Tun fait notamment apparaître une archive où l’on entend un extrait de l’intervention de Jill à une table ronde féministe. Pour des raisons de droits, nous n’avons pas pu montrer un film d’Andy Warhol dans lequel elle apparaît aux côtés de Fred Herko sur un toit à New York, alors on en a fait une sorte de remake. On a appris la chorégraphie du film en la décomposant, puis on a imaginé New York en tournant notre propre version sur un toit à Bruxelles. Lydia Amarouche nous a filmées en version super 8 et numérique et a réalisé le montage « à la façon de Warhol ». Les physicalités des deux performeur·ses se tordent dans nos corps et l’archive du film devient notre propre archive. Par ailleurs, la séquence la plus délirante vis-à-vis de notre dialogue avec Jill Johnston demeure la mise en scène de la pratique drag. On ne sait pas si elle-même en faisait, mais on voulait s’inscrire dans une histoire des pratiques gouines de l’art et le drag king en fait évidemment partie. Les personnages que l’on incarne sont deux pédés qui échangent avec des mots isolés, ce qui confère à leur dialogue un aspect absurde : on ne sait pas si c’est de la drague ou si c’est une conversation entre professionnels de l’art. C’est une sorte de critique parodique des milieux artistiques, et pour nous, cette dimension humoristique est encore un clin d’œil à Jill, une façon de la convoquer sur une scène contemporaine.

Comment s’articule vos présences dans la pièce : paroles, chants, corps, que voit-on et qu’entend-on ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : La pièce se tisse en mêlant notre vie privée et publique. Cela fait quelques années que nous faisons des choses ensemble, mais pas dans un cadre institutionnel. Le fait de relationner dans des espaces multiples (l’intimité, les cercles militants, l’amitié, etc.) a été une force pour ce travail. Jill Johnston vivait/travaillait avec ses copaines/amantes/camarades et l’on envisage les choses de la même manière, en amenant au plateau nos façons de parler, de nous adresser, nos outils : l’émission de radio, le tissu-banderole écrit à la main qui est un dérivé des ateliers banderoles que l’on peut faire collectivement avant d’aller en manif, le DIY qui se retrouve dans les vidéos, le rap, l’écriture, les citations chorégraphiques, la pratique drag. La scénographie, réalisée avec l’aide de Jean-Marc Segalen, Louise Siffert et Soto Labor est assez spécifique : c’est une sorte de boîte noire entourée de pendrillons noirs de théâtre qui sont suspendus à un niveau assez bas, ce qui fait qu’ils traînent au sol et dégoulinent presque. On avait envie de se sentir prises au piège du théâtre qui peut être un espace très hors-sol quand on y pense. Et puis créer dans une boîte noire aujourd’hui ça ne fait pas toujours sens à nos yeux, c’était donc une manière de recréer un espace de jeu qui nous appartient.

Aux côtés de cette pièce, un film et un livre sont aussi en préparation en lien avec la vie de Jill Johnston, comment abordez-vous le travail avec ces autres formes ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : Un voyage aux USA devait se faire en 2020 mais le covid l’a reporté à de nombreuses reprises. Ce voyage était censé amorcer le travail performatif, donc on a finalement tout fait à l’envers, et c’était très bien comme cela. L’envie d’inventer des archives, de faire des copies et des remakes de matériaux était déjà présente, et le fait de ne pas aller aux États-Unis nous a obligé à creuser la question d’une narration spéculative. La création de la pièce se termine juste avant notre voyage, qui aura lieu au printemps 2022, et qui devient un horizon aller vers une autre facette de cette enquête sur Jill Johnston. Aux USA nous fabriquerons un film à la croisée du documentaire et de la fiction, un peu dans la veine du film The Watermelon Woman de Cheryl Dunye. Le film viendra apporter un autre regard sur la trajectoire de Jill et s’envisage franchement comme un branchement à ses multiples vies. Depuis mars 2020, nous avons aussi commencé avec deux copines, Nina Kennel et Rosanna Puyol, à traduire à quatre des textes de Jill Johnston. De façon intuitive, nous avons choisi certains articles, écrit à côté sur le processus de traduction, sur le processus de création, et nous sortirons un livre dans quelques mois. Ce livre vient s’ajouter à la performance et au film, et ces trois objets seront à la fois autonomes et reliés et participeront, on l’espère, à transmettre des histoires passées et à donner envie d’en raconter-fabriquer de nouvelles. 

En quoi ce rapport à la langue, au texte a été moteur dans votre travail ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : Aucun de ses textes n’est traduit en français alors que Jill Johnston a publié une dizaine d’ouvrages. On s’est donc tout de suite confrontées à sa langue et à la façon dont elle joue avec. On s’est lancées dans ce travail de traduction collective, ce qui est une première pour nous, mais pas pour nos deux complices (cf. leur travail de traduction collective entrepris pour la publication du livre Les sous-communs. Planification fugitive et étude noire de Stefano Harney et Fred Moten, Editions Brook, 2022). La méthodologie est empirique, intuitive, semée de doutes et de grandes digressions. C’est très long mais très joyeux. L’écriture de Jill Johnston est tellement atypique que la traduction nécessite d’autant plus un travail d’invention et de création pour restituer son style et son parlé. On se retrouve aussi parfois dans des situations où l’on est en désaccord avec ce que Jill Johnston raconte, sur des propos transphobes et racistes par exemple, et l’idée est d’en rendre compte dans le travail de traduction. De partager ces points de désaccords, de donner à voir ce qui nous travaille à la lecture de ses textes, aussi bien dans les zones tendres que les zones plus rugueuses.

Depuis le début de ce travail, qu’est-ce que côtoyer Jill Johnston vous apporte en termes d’outils militants, d’énergie, d’humour, de zones d’espoir ?

Pauline L. Boulba & Aminata Labor : Comme on le dit dans la pièce, ça nous donne envie de zbeuler les scènes blantriarcales qui se disent universelles et de niquer le game (rire). La question de la blanchité est très peu questionnée dans les écrits de Jill Johnston, pourtant elle ne côtoie que des blanc·hes en plein mouvement pour les droits civiques aux USA. Cela nous fait penser à notre époque actuelle et au milieu de l’art institutionnel, qui a tant de mal à prendre des dispositions politiques véritablement égalitaires et inclusives. Si l’on parlait un peu plus de blanchité et d’impérialisme dans les institutions au lieu de parler de « diversité » ça ne ferait pas de mal. Commençons par regarder sérieusement la composition du milieu culturel. On voit aussi très bien dans quelle mesure parler de Jill Johnston peut être séduisant aujourd’hui, on est donc méfiantes par rapport aux possibles queerwashing et à la récupération institutionnelle. En même temps, faire apparaître le mot gouine dans une feuille de salle nous plaît énormément, car ces termes sont tellement invisibilisés hors des réseaux militants. La « loi sur le séparatisme » – qui suit la logique de la « loi Avia » – censure ces termes sur les réseaux sociaux par exemple. Ils sont considérés comme véhiculant de la haine, comme des insultes. Alors que le mot gouine, à l’instar du mot queer, ont d’abord été des insultes, avant d’être réappropriées par les première·es concerné·es. Nous empêcher de les dire, de les écrire, c’est continuer d’invisibiliser des pratiques et des présences non-straight dans notre société. De la même façon, la question du public est très importante à nos yeux. Ces recherches autour de Jill Johnston, on ne souhaite pas les adresser seulement au public habituel des salles de spectacle, à majorité cis, blanche, bourgeoise et hétéro. On se demande comment on peut adresser ces travaux à une communauté queer. En même temps, on est conscientes que ce n’est pas sur un plateau qu’on va faire la révolution. Et on est aussi conscientes que l’idée de l’artiste comme figure subversive est une croyance très puissante dans notre société, mais c’est une idée avec laquelle on est en désaccord. On croit plutôt à la force de certains groupes, à l’organisation collective et à la joie que cela procure. 

Conception et interprétation : Pauline L. Boulba. Collaboration artistique et interprétation : Aminata Labor. Création son et régie son : Sandar Tun Tun. Création lumière & Régie générale : Jean-Marc Segalen. Complices : Lydia Amarouche, Nina Kennel, Soto Labor, Rosanna Puyol, Louise Siffert. Photo © Alban Van Wassenhove.

Pauline L. Boulba et Aminata Labor présentent J.J. le 24 mars au festival Artdanthé.


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