
Portraits d'été : Ivana Müller
Publié le 20 août 2018
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Ivana Müller.
Quels sont tes premiers souvenirs liés à la danse ?
Je me souviens de mes parents qui dansaient ensemble dans le salon, sur la musique diffusée par la radio. Il y avait une vraie ambiance de fête, ça swingue beaucoup et c’est joyeux. Les couleurs sont plutôt jaunes, dorées même : le soleil, les meubles… On est dans les années 70. Ma mère porte une magnifique jupe qui vole autour d’elle lorsqu’elle tourne. Mon père a un bon sens du rythme. Ils sont parfaitement accordés l’un avec l’autre, comme s’ils ne faisaient qu’un. Il y a une légèreté magique, une certaine évidence dans ce qu’ils font, comme si la joie passait directement par le corps. Ça me plaisait beaucoup et j’essayais de les imiter. Je me souviens aussi de la terrasse estivale de l’hôtel le plus luxueux sur l'île où j’ai grandi. C’était à l’époque de la Yougoslavie et le tourisme sur les îles croates était beaucoup plus humain, plus doux qu’aujourd’hui. Tous les étés, l’hôtel embauchait un orchestre, qui jouait des reprises de chansons populaires pour faire danser les clients, souvent des touristes étrangers. Je devais avoir 9 ou 10 ans. Avec mes copains et copines, on passait nos soirées sur le muret de l’hôtel à les observer. Même si certains avaient du style et de la classe, la plupart dansaient un peu n’importe comment, leurs gestes étaient maladroits, mais ça nous amusait beaucoup. Leurs corps étaient bronzés, beaucoup plus que les nôtres, et ils sentaient l’odeur synthétique de noix de coco, une odeur que j’associe encore aujourd’hui au « tourisme ». Parfois, quand la piste n’était pas trop encombrée, on sautait du muret pour danser à notre tour. C’était un petit acte de rébellion, un vertige délicieux de liberté. Le gérant de l’hôtel nous chassait presque chaque soir, mais on revenait le lendemain. Et ce rituel se répétait tout l’été, chaque été. Je me souviens aussi des retransmissions télévisées des chorégraphies de masse organisées pour l’anniversaire de Tito. Ces grands événements spectaculaires, dans des stades, où des milliers de personnes formaient ensemble des images, en synchronisant leurs gestes, leurs mouvements, leurs danses. Je me rappelle que c’est en regardant l’une de ces retransmissions que j’ai compris l’importance du regard, du point de vue, et de cette idée de représentation. Je me suis vraiment posée la question : « Pour qui dansent-ils ? »
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?
C’est un très long processus, avec une multitude de déclencheurs, certains conscients, d’autres non. J’ai commencé à danser dans un contexte artistique assez tard, vers mes 18 ans, alors que j’étudiais la littérature comparée à l’Université de Zagreb. Je lisais beaucoup de critique littéraire, des auteurs comme Barthes, Bal, Eco, Greimas, Todorov, etc. Je regardais aussi énormément de films, surtout la Nouvelle Vague française, le film noir américain, les cinéastes japonais des années 60. C’est à travers tout ça que j’ai commencé à m’intéresser à l’idée de langage physique, de mouvement, au sens très large : mouvement du regard, des idées, des corps. À cette époque-là, j’ai aussi commencé à aller régulièrement voir des spectacles de théâtre et de danse contemporaine, dans les festivals Eurokaz et Dance Week Festival, à Zagreb. J’ai vu les pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker, Anatoly Vasiliev, Societas Raffaello Sanzio… C’était pendant la guerre en Croatie, une époque tendue, incertaine, où l’on avait conscience que tout pouvait disparaître du jour au lendemain. On ne faisait pas de plans à long terme. Et paradoxalement, beaucoup d’artistes étrangers venaient à Zagreb pour donner des ateliers, proposer des masterclass, collaborer avec les artistes locaux. Toutes ces rencontres m’ont profondément marquée, elles m’ont sans doute donné envie de me lancer dans une pratique artistique. En 1995, à la fin de mes études universitaires, j’ai quitté la Croatie pour aller étudier la danse et la chorégraphie à Amsterdam, à la School for New Dance Development. Je suis convaincue que si j’étais restée en Croatie à ce moment-là, dans l’après-guerre, je n’aurais jamais pu devenir artiste. L’école à Amsterdam était parfaite pour moi : internationale, avec un programme large, fondé sur la danse mais aussi sur la composition, la théorie, les pratiques somatiques. C’était une véritable école d’art, un lieu de rencontres, de bouillonnement intellectuel et corporel. Une fois diplômée, j’ai commencé presque immédiatement à créer mes propres spectacles, et à travailler avec d’autres chorégraphes et collègues.
Quelle danse as-tu envie de défendre ?
Les défendre contre qui ? J’aime les danses qui partagent, celles qui proposent des formes et des énergies qui ne sont pas simplement esthétiques. Les danses qui touchent viscéralement, qui m’embarquent dans un état de curiosité ou d’extase. Celles que je ne comprends pas tout de suite me plaisent souvent davantage. Pour moi, la danse doit toujours porter une idée de transformation : dans le temps qu’elle construit, dans le regard qu’elle provoque, dans les relations qu’elle invente. La danse est toujours une affaire de lien. On ne danse jamais vraiment seul. Et même en dehors d’un théâtre, il y a toujours cette présence implicite de l’autre, du collectif. You never dance alone.
Et en tant que spectatrice, qu’attends-tu de la danse ?
En réalité, je n’attends rien de précis. Moins un spectacle répond à mes attentes, plus il a de chances de me plaire. Je ne vais jamais « voir de la danse », je vais simplement voir. Je ne fais pas de distinctions formelles entre ce qui est censé être de la danse et ce qui ne l’est pas. Je peux trouver de la danse dans quelque chose de totalement inattendu. Il m’arrive souvent d’être plus émue par une pièce qui ne se revendique pas comme « chorégraphique », mais qui me déplace, m’engage, que par une œuvre qui se dit « danse » mais ne fait que répéter des formes sans vie. Je comprends qu’il existe un public attaché à la reconnaissance des styles ou des formes historiques… mais pour moi, si le mouvement ne contient pas autre chose, s’il n’ouvre pas une perspective, une relation, je m’ennuie.
Quels sont, selon toi, les enjeux du spectacle vivant aujourd’hui ?
C’est justement ça : ne pas seulement mettre les corps en mouvement, mais aussi les idées, les regards, les cœurs. Le vrai esprit de la danse est là, dans ce qui bouge profondément. Si la danse devient une succession de formes sans impact, elle fige, elle s’arrête. Le spectacle vivant reste aujourd’hui un des rares endroits où l’on peut encore proposer des expériences variées, atypiques, intimes. Nos pratiques sont marginales, nos publics souvent avertis, et c’est aussi notre liberté. Même devant 500 personnes, l’expérience reste intime, surtout en comparaison avec une vidéo vue par des milliers en ligne. Cette intimité permet autre chose : ralentir, proposer une image pendant une heure, faire de l’espace pour la contemplation. C’est précieux. Ces formes collectives équilibrent une consommation individuelle d’images et d’idées, rapide, zappée, qui me dérange parfois.
Quel rôle un artiste devrait-il avoir dans la société aujourd’hui ?
L’artiste doit proposer de nouveaux langages, de nouveaux points de vue. Créer des structures poétiques qui ne soient pas des miroirs du divertissement, des médias ou de la politique. Il faut rester marginal, étrange, hors des normes. Ne pas répondre aux attentes des institutions, mais les questionner. Toujours interroger le sens de ce que l’on fait, dans l’art et dans la société. Accepter d’autres cadres de visibilité, les intégrer dans le processus même. Imaginer d’autres manières de collaborer. L’art est l’un des rares espaces où c’est encore possible. Influencer depuis la marge, c’est plus complexe que d’imposer depuis le centre, mais c’est aussi plus passionnant. Il faut partager des processus, pas seulement des objets finis. Rester curieux, émerveillé, amoureux, mais lucide. Et accepter que parfois, les choses se passent sans plan, sans raison. Et que ce soit très bien ainsi.
Photo Gerco de Vroeg