Marie-Caroline Hominal « Comprendre ma pratique par le regard de l’autre »

Propos recueillis par . Publié le 18/09/2020



La danseuse et chorégraphe suisse Marie-Caroline Hominal développe depuis plus de dix ans une pratique prolifique et expérimentale, hybridant les médiums avec toujours autant de vélocité, de la danse à la sculpture, en passant par la performance, la peinture et la musique. En 2018, elle entame un nouveau projet au long court HOMINAL / XXX, une série de pièces pour lesquelles elle confronte son corps à l’univers d’autres artistes. Le premier volet HOMINAL / ÖHRN né de sa rencontre avec le metteur en scène suédois Markus Öhrn et le deuxième opus HOMINAL / XABA résulte de sa longue amitié avec la chorégraphe et danseuse sud-africaine Nelisiwe Xaba. Marie-Caroline Hominal revient ici sur l’histoire de ce projet et sur le protocole unique qu’elle a mis en place pour subvertir son cadre de travail et réveiller son désir de création.

Vous avez créé en 2018 HOMINAL / ÖHRN, le premier opus d’une série de pièces pour lesquelles vous confrontez votre corps avec l’univers d’autres artistes. A quoi répondait ce besoin de déplacement, de vous confronter à un autre artiste ?

Ce projet est né en 2015 à la suite d’un besoin vital de changement, de créer de nouvelles conditions de travail, d’expérimenter, de bousculer ma pratique artistique. Je ne me « retrouvais » plus dans ce que je faisais et j’avais l’impression de me répéter. J’avais enchainé les créations de plusieurs pièces petits formats et j’avais terminé Le triomphe de la renommée, une performance one to one où je reçois durant 8 heures une personne toutes les 15 minutes. J’étais arrivée au bout de ce travail en solitaire. Puis au fond, il y avait sans doute un désir caché de redevenir interprète pour quelqu’un d’autre afin de me libérer de l’acte créatif. Je me suis alors souvenue d’une histoire que j’aimais bien entre les artistes Willem de Kooning et Robert Rauschenberg. Ce dernier, alors tout jeune, a demandé à Willem de Kooning un dessin qu’il a ensuite, sans lui dire, entièrement effacé avant de l’encadrer et de le signer (Erased De Kooning Drawing, ndlr). Evidemment ce fut un scandale. Cette histoire entre de Kooning et Rauschenberg questionne la notion d’auteur et c’est ce dont j’avais envie de parler. J’ai eu envie de transposer cette idée à la scène, de demander à un artiste de réaliser une pièce pour moi tout en signant le concept. J’aimais beaucoup l’idée de me laisser totalement approprier entre les mains d’un autre artiste. J’ai toujours aimé faire des collaborations et j’avais envie de rencontrer de nouvelles personnes, je suis donc allée à la rencontre d’artistes que je ne connaissais pas. C’était important pour moi de ne pas avoir d’affinités ou de facilités artistiques ou amicales. Avec ce projet j’avais le désir de sortir de ma zone de confort. Je suis rentrée alors dans un long processus de recherche, j’ai rencontré plusieurs artistes, des personnalités dont j’étais curieuse de connaître les manières de travailler mais les timings de calendrier ou artistiques ne matchaient pas. Puis dans un concours de circonstances j’ai rencontré l’artiste visuel et metteur en scène Markus Öhrn…

Pouvez-vous revenir sur cette rencontre ? Comment s’est-elle concrétisée ?

Je ne sais pas, les choses ne sont pas souvent rationnelles, c’est la magie de la rencontre. J’étais à cette époque à Berlin, Vincent Baudriller (directeur du Théâtre Vidy-Lausanne, partenaire du spectacle, ndlr.) était sur place pour des rendez-vous et savait que j’étais en stand by avec le projet car aucune de mes rencontres ne s’était concrétisée. Il me parle alors de Markus Öhrn dont il avait vu un spectacle la veille et qu’il connaît bien car il l’avait déjà programmé au Festival d’Avignon lorsqu’il était à la direction artistique avec Hortense Archambault. Il me conseille alors d’aller voir son travail à la Volksbühne où il présentait un grand projet de 24 performances différentes en 24 jours à l’image d’un calendrier de l’Avent. J’y vais le soir même puis je l’invite à une fête que j’organisais dans la semaine dans mon atelier, une sorte de happening performance autour du projet de radio artisanal que je développais à ce moment-là Where’s the MC. Il était venu avec un de ses comédiens Jakob Öhrman. Le menu était fait de tous les plats tirés au sort dans le shaky shaky de Where’s the MC et j’avais organisé un service avalanche, il y avait une vingtaine d’invités, c’était très drôle. C’est durant cette soirée que je lui ai parlé du projet. Malgré le fait qu’il n’avait jamais vu mon travail ni jamais entendu mon nom avant que Vincent Baudriller lui parle de moi, il a accepté. La rencontre avec Markus Öhrn est rare et unique. On s’est fait confiance alors qu’on ne se connaissait pas du tout et que notre travail est aux antipodes.

Comment s’est déroulée cette collaboration ?

Pour ce premier projet j’ai simplement demandé à Markus Öhrn d’utiliser mon corps, ma personne, et d’en faire quelque chose. Je souhaitais être « au service de », c’était presque un protocole SM où l’esclave a le pouvoir. Je souhaitais inverser les rôles. Il n’avait jamais travaillé avec une danseuse et je pense que c’était intéressant pour lui de pouvoir utiliser mes possibilités corporelles. Dans HOMINAL / ÖHRN, j’incarne sur scène Eva Britt, la grand-mère de Markus Öhrn. Puis tout ce qui s’est passé dans ma vie s’est retrouvé dans ce personnage : pendant la réalisation de la pièce je suis tombée enceinte et le projet a été reporté à la saison suivante. Après avoir accouché nous avons repris les répétitions et toutes les heures je faisais une pause pour tirer mon lait… Il a créé une sorte de fiction à partir de tout ce que je traversais à ce moment-là dans ma vie personnelle et qui s’est transposé dans le personnage de sa grand mère… J’ai adoré incarner ce personnage, il y a quelque chose de cinématographique dans le travail de Markus Öhrn. J’incarnais à la fois sur scène Eva Britt et j’utilisais mon expérience de femme-mère. Il y a une sorte de double histoire qui se superpose.

Si HOMINAL / ÖHRN n’explicite pas ces réflexions dans l’objet final, ce projet développe au départ une réflexion autour de l’auctorialité. Quelle place occupe la notion d’auteur dans cette recherche ?

La genèse de ce projet prend en effet racine dans ces réflexions. Ces questionnements sur l’idée d’auteur sont apparus à une période où j’avais besoin de me détacher de ma pratique, de la comprendre à travers le regard de l’autre. Pour moi ces questions étaient ce qui m’avait motivée au départ à faire ce projet mais lorsque nous avons commencé la création de HOMINAL / ÖHRN je me suis rapidement aperçue que cette pièce n’allait pas rendre compte de ces réflexions. En parallèle j’ai alors dirigé une édition auteur/e et j’ai commencé à développer une pratique d’écriture sur ce sujet. Pour moi il a toujours été important d’expérimenter, de tenter des formes, d’élargir ma pratique le plus possible. La question de l’auteur est presque un prétexte pour tenter de nouvelles choses, j’avais besoin d’être à l’initiative de nouvelles rencontres afin de me confronter à une sorte d’inconnu. Puis lorsque le processus avec Markus fut bien avancé, je me suis rendue compte que la pièce finale n’allait pas rendre compte du concept même qui avait été à l’initiative de ce projet. Markus m’a ensuite avancé l’idée que je devrais continuer à inviter des artistes, que ce projet ne pouvait faire sens uniquement si je poursuivais cette recherche avec d’autres artistes après lui : il fallait mettre en perspective plusieurs pièces, écritures, univers, personnalités, pour conceptualiser et rendre compte de cette recherche. C’est drôle car en y repensant je remarque que tout vient d’un sentiment de frustration : il y avait ce sentiment de frustration lorsque j’ai eu l’impression de ne plus avancer dans mon travail, puis il y a eu cette situation avec HOMINAL / ÖHRN… J’ai donc fait le choix de créer un protocole différent à chaque projet, de trouver une autre manière de travailler pour les pièces qui allaient suivre. 

Pour le deuxième opus de ce projet, vous avez invité la chorégraphe et danseuse sud-africaine Nelisiwe Xaba. Comment ce choix s’est-il fait ?

Lorsque j’ai décidé de faire cette deuxième pièce c’était pour moi évident que ça devait être une femme. Très vite j’ai proposé ce projet à Nelisiwe Xaba que je connais depuis plus de 20 ans. Nous nous sommes rencontrées à la Rambert School of Ballet and Contemporary Dance à Londres. Nous y étions toutes les deux étudiantes. Depuis, nous nous sommes toujours croisées lors de nos voyages et nous avons toujours eu le désir de faire quelque chose ensemble. C’était là un excellent prétexte pour avoir le temps de se revoir et de travailler ensemble. J’étais extrêmement curieuse de voir comment cette envie allait pouvoir se matérialiser lors du processus. J’aimais beaucoup le travail raffiné et drôle de Nelisiwe, à l’opposé de l’image de Markus Öhrn. Son travail était en total contraste avec ce que je venais de traverser dans la première pièce de la série. HOMINAL / ÖHRN cristallise des enjeux de pouvoir, j’avais réellement l’impression d’être Galatée entre les mains de Pygmalion… Avec Nelisiwe, il y avait l’envie de changer de protocole de rencontre et de déplacer cette recherche vers de nouveaux axes de travail.

Pouvez-vous revenir sur le processus de création avec Nelisiwe ?

J’ai décidé de réitérer avec Nelisiwe Xaba ce que j’avais fait avec Markus Öhrn : je suis d’abord partie chez lui à la campagne en Suède. C’était important pour moi de rentrer dans son intimité, de voir son lieu de vie, d’être à l’intérieur de son espace domestique, de manger avec lui, de faire des choses de son quotidien, d’avoir le même rythme de vie que lui, de comprendre qui il était et comment il fonctionnait, même si cette experience reste très courte et du coup superficielle. Ce temps-là était pour moi primordial. Je crois que c’est nécessaire pour moi d’apprivoiser l’autre avant de commencer à penser à une quelconque forme ou d’amorcer une recherche dans un studio stérile. J’ai fait la même démarche avec Nelisiwe, je suis allée chez elle à Johannesburg avec pour seul objectif de faire des choses ensemble : nous avons visité des expositions, nous sommes allées voir des spectacles au Dance Umbrella Festival, nous allions au marché, on s’est découvert une passion commune pour les matières textiles, etc. Je me souviens qu’on discutait beaucoup lors de nos trajets en voiture, de nos goûts, de nos envies, etc. C’était vraiment retrouver une sensation, de se reconnecter après toutes ces années à s’être croisées lors de festivals.

Comment s’est organisée l’écriture chorégraphique de la pièce ?

Contrairement à HOMINAL / ÖHRN où je m’étais entièrement mise au service de Markus Öhrn, je souhaitais à nouveau m’engager dans le processus de travail. Nous avons passé énormément de temps avec Nelisiwe à discuter et partager des idées. Je crois que nous avions toutes les deux peur de chorégraphier et nous avons évité le sujet en mettant toute notre attention dans la création de la scénographie et de l’espace dans lequel nous étions supposées danser. Donc finalement, nos déplacements et la chorégraphie se sont en quelque sorte imposés à nous à travers la scénographie. D’ailleurs dans le spectacle, il n’y a aucun moment où l’on se touche : nous déroulons des pelotes de laine au sol comme une grande toile d’araignée sous laquelle on se glisse et qui devient une sorte de costume… On aimait aussi beaucoup l’idée d’apparaitre et disparaître à l’intérieur d’un labyrinthe de tissus. Nelisiwe a pensé au tissu wax que l’on trouve partout dans les marchés à Johannesburg. Ce tissu a une longue histoire culturelle – il est passé d’une culture à une autre au gré de la colonisation et faisait écho au processus chorégraphique… Nous avions toutes les deux envie et besoin de « danser » mais aucune de nous n’avait envie de prendre en charge cette partie. Et puis, chorégraphier pour dire quoi ? On trouvait beaucoup plus intéressant de prendre une chorégraphie déjà existante et de faire vivre l’expérience de l’apprentissage en simultané. Dans la continuité de vouloir se se défaire d’une quelconque emprise sur la chorégraphie nous avons donc décidé de travailler à partir de tutoriels de danses pop et mainstream trouvés sur internet : des danses pop américaines, africaines, coréennes, du voguing, etc.

Toute les dates de la tournée d’HOMINAL / XABA ont été annulées/reportées à cause de l’état d’urgence sanitaire. Ces annulations et reports ont-ils ou vont-ils engendrer sur le long terme des conséquences sur la durée de vie de la pièce ?

La pièce a en effet à peine eu le temps de vivre qu’elle s’est arrêtée nette. Elle devait tourner ce printemps en Belgique, en France, en Italie, puis partir en Afrique du Sud… Certaines représentations ont été reportées la saison prochaine ou à des dates indéterminées. Certaines cessions ne vont pas être payées, d’autres oui, certains théâtres se sont engagés quant à eux à prendre en charge les frais avancés comme des billets d’avions de Nelisiwe. C’est aussi très compliqué car Nelisiwe n’habite pas en Europe et que par extension les circulations d’un continent à l’autre vont être désormais plus compliquées à envisager les mois à venir. Il y a donc beaucoup d’incertitude quant au futur de cette pièce car il y a beaucoup trop d’inconnues pour que les théâtres s’engagent à programmer à nouveau HOMINAL / XABA la saison prochaine. Et puis il ne faut pas oublier que les agendas se préparent un ou deux ans en amont, aussi bien pour les théâtres que pour les artistes. Et je ne sais pas si les théâtres seront intéressés de programmer la pièce dans 1 ou 2 ans car le système de création et de diffusion est régi par une demande constante de nouveauté. C’est extrêmement compliqué de faire vivre un projet, j’ai parfois l’impression qu’il se périme aussitôt que le suivant arrive.

Hominal / Öhrn, concept Marie-Caroline Hominal. Mise en scène Markus Öhrn. Directeur technique, son et graphisme Damiano Bagli. Masques Tilda Lovell. Avec Marie-Caroline Hominal et Markus Öhrn. Hominal / Xaba, concept Marie-Caroline Hominal. Chorégraphie performance et scénographie Marie-Caroline Hominal et Nelisiwe Xaba. Musique Vincent Bertholet. Photo mch2020.


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