Hitchhiking through Winterland, Cosima Grand

Propos recueillis par . Publié le 27/02/2020



Après avoir exploré différents formats musicaux à l’échelle du corps dansé, la chorégraphe suisse Cosima Grand s’inspire du ​Winterreise de Schubert pour aborder une forme d’errance, où le périple solitaire est réenvisagé en roadtrip pop avec le musicien Romain Mercier. Dans ce nouveau solo ​Hitchhiking through Winterland, ​le corps est perçu depuis sa puissance de paysage et constitue un milieu vivant où le mouvement comme le son transforment les éléments.

Avec Hitchhiking through Winterland vous proposez une forme chorégraphique et musicale inspirée du Winterreise de Schubert. Comment êtes-vous arrivée à ce cycle de lieder ? Quelle est votre histoire avec cette œuvre ?

Au début de ce projet, j’avais une envie un peu diffuse de travailler à partir du sentiment de peur, d’étrangeté́. C’était une envie qui n’avait pas nécessairement d’objet, mais que je pouvais entrevoir un peu dans la littérature, dans certaines œuvres d’art… Et puis, par hasard, je suis tombée sur ​Winterreise. Je connaissais déjà̀ cette œuvre car je l’avais chantée enfant avec la chorale du collège. J’ai eu l’impression qu’il y avait des parallèles avec mes intuitions premières relatives à la peur, même si c’était évidemment très déplacé́ dans le temps, loin du contexte historique et romantique dans lequel se situe le ​Winterreise de Schubert. J’entrevoyais des parallèles avec cette errance, cette atmosphère hivernale, et également du point de vue du paysage intérieur, puisque le narrateur de ​Winterreise traverse beaucoup d’émotions, d’états, qui font écho avec ce que je souhaitais explorer dans cette recherche.

Le titre de la pièce, Hitchhiking through Winterland, me suggère d’emblée un imaginaire de route et de débrouillardise, très concrètement situé. Qu’est-ce qu’il évoque pour vous ? Comment l’avez-vous trouvé ?

Le titre provisoire, ​Eine Winterreise – littéralement ​Un voyage d’hiver – ​était trop proche du titre original, même avec le pronom indéfini. Je cherchais vraiment à produire une interprétation, et me laisser m’inspirer assez librement de ce matériel. Avec l’équipe de travail nous avons donc cherché tous ensemble, dans une sorte de brainstorming, et le terme Hitchhiking est apparu, qui permettait à la fois de rentrer dans cette matière-là de manière très concrète, très dynamique, de sauter dedans, et en même temps de pouvoir en sortir assez librement…

Vous dites avoir cherché́ à créer des relations entre mondes intérieurs et mondes extérieurs. Comment appréhendez-vous ces modes de circulation ? A quels outils (sensibles, chorégraphiques, scénographiques, etc.) avez-vous eu recours ?

J’ai essayé́ de questionner cette histoire d’intériorité́ et d’extériorité́ à la fois ensemble et distinctement. J’ai commencé́ avec la pratique physique, que j’ai travaillée d’emblée comme un matériel chorégraphique. Cette pratique est basée sur des mouvements répétitifs, des tremblements, des rebonds, essentiellement pour leur potentiel transformatif, voire transformatoire. En effet, cette pratique peut avoir des impacts sur un état intérieur et/ou émotionnel : elle peut entraîner un état de transe par la répétition des mouvements ou au contraire un état d’apaisement, ou encore les deux à la fois. Il y a une vraie relation entre le ressenti intérieur et sa manifestation extérieure : l’un et l’autre s’alimentent. Le mouvement peut influencer un ressenti, l’émotion peut affecter un mouvement. La respiration est fondamentale dans ce processus de circulation entre l’intérieur et l’extérieur. Elle est en effet liée au système nerveux végétatif sans que la volonté la commande. Cette idée m’a permis d’entrer dans une forme de relation somatique au mouvement, même si parfois il m’arrivait d’accélérer ou de décélérer la respiration afin de voir ce que cela produisait au niveau du mouvement et de l’émotion et m’a également permis de prendre conscience de comment l’air était partagé, comment les particules se frottaient les unes aux autres dans cet air que nous partageons avec une multitude d’organismes.

Ceci n’est pas sans évoquer, d’une certaine manière, une forme de conscience écologique envisagée dans votre travail ?

Oui, et même si ce n’était pas pensé́ de cette façon-là il y a deux ans … au moment de la création de la pièce, en tout cas pas consciemment. C’est vrai qu’aujourd’hui je pense ce travail-là de manière beaucoup plus écologique dans les rapports environnementaux qu’il génère et sur lesquels il s’appuie, et dans les connexions qu’il produit.

Le musicien Romain Mercier a travaillé avec vous sur ce projet, avec notamment une proposition musicale très pop. Comment s’est construite cette collaboration ? Comment la musique et la danse s’appuient et/ou s’irriguent l’une l’autre ?

J’ai connu Romain il y a 12 ans, lors de mes études au CNDC d’Angers. Lorsque j’ai commencé à imaginer cette création, je lui ai proposé de collaborer avec moi pour ​Hitchhiking through Winterland. Tous les deux, nous souhaitions garder le format de lieder, de cycle de chansons, mais de manière déconstruite. Certains des morceaux qu’il a composés conservent la structure de la musique, très identifiable, mais d’autres morceaux sont plus déconstruits, comportant des éléments décalés. Mon envie était d’opérer une sorte de traduction de ces lieder, composés à l’époque de Schubert tout en les transposant à notre époque actuelle en conservant les thématiques des émotions, de l’amour et de la solitude. Nous avons traduit ces chants en anglais, ce qui leur confère une dimension beaucoup plus pop. Il était aussi très important pour moi de penser la question du corps, du son et de la scénographie en même temps. Dans cette pièce, le plateau est jonché de rochers artificiels et c’est à partir de ces rochers que sort le son. Le son est concrètement situé dans l’espace. De même, mon corps produit une voix qui se confond avec le son des rochers. À un moment donné, je m’extrais de l’espace. Romain me rejoint et ensemble nous créons une musique. Cela montre une vraie circulation des sons et d’où ils proviennent.

Avez-vous eu accès à d’autres formes chorégraphiques antérieures de Winterreise ? Et plus largement, au-delà̀ de la danse, avez-vous vu d’autres projets inspirés de ce cycle ? Je pense notamment au récent Voyage d’hiver du compositeur Sébastien Gaxie et de la metteuse en scène Clara Chabalier (2018), qui eux, ont choisi d’interroger les liens entre une musique et une pensée littéraire, à partir de la composition de Schubert et du texte de Wilhehm Müller, mais également du livre du même nom d’Elfriede Jelinek.

J’ai récemment vu un concert réalisé́ à partir du ​Winterreise​, et j’ai eu connaissance du texte de Jelinek, que j’ai lu. En revanche, je ne connais pas cette version dont vous parlez, mais cela m’intéresse. J’ai vu aussi une performance par Benjamin von Bebber et Leo Hofmann, inspirée du Voyage d’hiver. J’ai l’impression qu’il y a énormément de variabilité́ dans la façon de traiter un matériel comme ​Winterreise.​ En ce qui me concerne, je n’ai pas eu le sentiment de créer une version de ​Winterreise à proprement parler, mais plutôt de l’envisager comme une piste de travail, comme des éléments dramaturgiques qui me permettaient d’interroger des thèmes précis.

Être une femme, une danseuse, vient-il introduire spécifiquement du féminin dans ce Voyage d’hiver, là où historiquement et traditionnellement les imaginaires littéraires, musicaux, philosophiques – je pense à Nietzsche, à Jack London, etc.), quand il est question de voyage en solitaire, de roadtrip, ont presque toujours été exclusivement portés ou exprimés par des hommes ?

Ce monde dont vous parlez est effectivement très chargé, ​masculinement parlant. Le texte de ​Winterreise est lui aussi très chargé par le masculin du narrateur. Et moi, je suis une femme cisgenre et je traverse ce voyage… Disons que ma démarche n’était pas, au départ, explicitement travaillée par la question du genre. Mais en effet, je me suis approchée des énergies masculines, mais aussi féminines de cette œuvre-là, et aussi de tout ce qu’il y a entre ces énergies. Je pense que la pièce est vraiment traversée par toutes ces énergies, et qu’il n’est pas facile de les ranger dans des classifications de genre, et surtout, il n’est absolument pas question ici de classification binaire. Par ailleurs, c’est intéressant car pendant la recherche, j’ai lu un article dans lequel on parlait de Schubert comme d’un artiste queer, et aussi que sa musique était perçue comme « féminine », ce qui ne correspond pas exactement à l’image masculine hétéronormée de son époque. Encore une fois, cette piste n’a pas été centrale dans mon travail, mais ça a été important pour moi de lire cela, ça m’a ouvert certaines portes, et ça a peut-être contribué, en tout cas inconsciemment, à me permettre d’aborder d’emblée et librement les différentes énergies sexuelles, ou genrées, contenues dans ​Winterreise​.

Parlez-moi du choix de la matière chorégraphique. Dans cette pièce, j’ai pu observer tout un monde de tremblements, de secousses et de balancements, des bascules fréquentes entre position couchée et posture érigée : comment s’est organisée cette texture de danse, qui renvoie à une certaine épure du mouvement ?

J’ai, depuis longtemps, un intérêt personnel pour cette matière-là. Dans un précédent duo avec la danseuse Milena Keller, ​CTRL-V (LP),​ nous avions déjà̀ travaillé le tremblement, les mouvements répétitifs, mais plus formellement. Dans ce duo, j’abordais la répétition et la variante dans la répétition. Le mouvement était alors corrélé à la forme, exprimé depuis l’intériorité. J’ai donc continué à creuser la piste de la répétition, mais non plus seulement exprimé depuis l’intériorité, mais dans sa puissance transformatoire / transformatrice. En effet, mes recherches récentes m’amenait à questionner la répétition depuis l’extériorité, potentiellement en empathie avec le · la spectateur·rice. Ces types de mouvements (le tremblement, le bercement, le balancement) sont des mouvements relevant a priori d’une certaine simplicité, que tout le monde a déjà connu. Or, je voulais m’intéressais à comprendre comment ces mouvements trouvaient de l’empathie chez d’autres personnes, et comment cela se manifestait dans d’autres corps. Des spectateur·rice·s m’ont confié avoir eu envie de se mettre à trembler lors du spectacle et je suis très heureuse qu’il·elle·s ressentent ce pouvoir empathique, cette transmission d’un état ou d’une énergie.

Comment articulez-vous ce langage chorégraphique à la notion de paysage, dont il est question dans votre texte de présentation de Hitchhiking through Winterland ?

Selon moi, il est là question de deux sortes de paysages : il y a celui que le corps traverse, les rochers artificiels, le tapis de sol argenté sur lequel se produisent des réflexions de lumière, autant d’éléments qui évoquent un univers hivernal, froid, dans lequel je peux me perdre, au sens émotionnel du terme, et à l’intérieur duquel le corps se met à produire lui-même un paysage, de manière métaphorique mais aussi littéralement, avec les micro-mouvements que je fais, où, par moment, l’on ne voit plus vraiment les rochers, le corps, où l’on ne discerne plus tellement qui est quoi, et où mon corps devient lui aussi, à son tour, un paysage à traverser, lui-même traversé par des états particuliers, mouvants, transformatoires…​

Quelle place tient Hitchhiking through Winterland dans votre parcours, et en particulier dans votre intérêt pour le matériel sonore, instrumental – je pense à quelques-unes de vos pièces antérieures, comme CTRL-V (LP) créée sur la base de morceaux hip-hop ?

En effet, musicalement parlant, il y a des récurrences dans ma recherche. ​CTRL-V (LP) est conçu sur le format d’un album, ​Hitchhiking through Winterlands​ sur un cycle de lieder, et le prochain projet que je prépare s’intitule Restless Beings – A Rocking Opera… C’est vrai que depuis quelque temps je m’appuie beaucoup sur des formats musicaux, qui m’inspirent souvent depuis la genèse d’une création. La prochaine ne sera évidemment pas un vrai opéra, mais nous serons cinq interprètes à chanter des textes que l’on a écrits, ça parlera de comment vivre ensemble sur une planète abîmée, on chantera à partir des possibilités de relations entre les différentes espèces. Ma relation à la musique est vraiment liée à mon approche artistique, mais elle reste très intuitive. Je ne pourrais pas la décrire tellement plus, cependant elle reflète assez comment je vis la création chorégraphique à chaque fois que je l’aborde. 

Conception, chorégraphie & interprétation Cosima Grand. Création et musique live Romain Mercier. Dramaturgie Désirée Meul, scénographie Jasmin Wiesli. Lumières Pablo Weber. Costumes Anne-Sophie Raemy. Photo Valerie Giger.

Le 5 mars au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé, avec le Centre culturel suisse dans le cadre de sa programmation Hors-les-murs.


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