
Sous la spirale de l’escalier avec Jonathan Drillet et Marlène Saldana
Publié le 11 mars 2015
Avec Fuyons sous la spirale de l’escalier profond, Jonathan Drillet et Marlène Saldana prolongent leur exploration d’un théâtre à la fois érudit et populaire, drôle et tragique, où la fiction se construit à partir de matériaux documentaires et de références éclatées. Dans cette nouvelle création, le duo convoque Yves Saint Laurent, Victor Hugo, un enfant prophétique nommé Giscard et une esthétique baroque pour mieux parler d’amour, de mort et de création. Entretien.
Marlène, Jonathan, pouvez-vous retracer la genèse de Fuyons sous la spirale de l’escalier profond ?
En novembre 2012, on a été invités par le Frac Île-de-France, à proposer une forme courte d’une trentaine de minutes dans le cadre d’une exposition de Michel Blazy. En visitant son installation, Circuit fermé, une pièce de 20 m² remplie de moustiques, on est tombés sur une autre salle où les visiteurs étaient invités à se presser une orange, puis à la déposer sur une pile d’oranges en décomposition. Il y en avait des centaines, partout. On a tout de suite pensé à la place Jemaa el-Fna. Et si cette salle devenait notre place Jemaa el-Fna, alors Circuit fermé pouvait être la Villa Majorelle, la maison d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé à Marrakech. On ne s’était jamais intéressés à ces figures auparavant, mais en les approchant, on s’est passionnés pour les questions qu’elles cristallisent : le goût, la création, l’amour, la mort, le passage du temps… Une sorte de romantisme contemporain. Puis Marie-Thérèse Allier nous a proposé de créer un spectacle pour l’édition 2013 des Inaccoutumés, et on a décidé de prolonger cette première forme.
Comment avez-vous l’habitude de travailler ensemble ?
Depuis 2008, on écrit et on met en scène nos propres spectacles tout en continuant à collaborer comme interprètes avec d’autres metteurs en scène ou chorégraphes. À deux, on a trouvé un équilibre créatif fort, un dialogue nourri par nos spécificités et nos obsessions personnelles : l’une est attirée par l’opéra, l’image, le ballet ; l’autre par les textes, la dramaturgie, la littérature. Notre processus repose toujours sur l’écriture préalable d’un texte, dans une démarche à la fois poétique et quasi journalistique : on mène des recherches documentaires, littéraires, parfois même des enquêtes de terrain, on accumule des matériaux d’une grande hétérogénéité, puis on compose par cut-up pour créer une écriture rhizomique, fondée sur la fragmentation, le fantasme et la projection. C’est notre manière à nous d’atteindre une forme d’objectivité dans un monde saturé d’images et de discours.
Comment transposez-vous ces matériaux en studio ?
Pour nous, tout peut devenir théâtre : documents, archives, citations, pastiches, hommages, copies… La construction d’un spectacle passe autant par l’écriture que par la mise en scène. On se situe quelque part entre l’auteur dramatique et le créateur de formes scéniques. Ce qu’on produit, ce n’est pas du théâtre de texte à la Musset, mais plutôt des carnets de mise en scène, à la manière de John Cage préparant ses pianos, avec des partitions composites, construites à partir de matériaux éclectiques. Ce mode de travail répond aussi à une réalité économique : nos projets sont souvent portés par des structures isolées, des festivals, des partenaires ponctuels. On a donc très peu de temps de plateau et on doit tout anticiper : texte, scénographie, lumière, son, costumes… On n’a pas une écriture de plateau au sens strict, juste quelques ajustements à la marge. D’où l’importance de s’entourer d’une équipe fidèle, de collaborateurs qu’on connaît bien, ce qui nous permet de penser des rôles sur-mesure, de s’adapter vite en technique, comme une forme de “haute couture scénique”, non pas dans le sens du luxe, mais du savoir-faire.
Dans vos pièces, on croise souvent des figures historiques ou politiques : Sarkozy, Kadhafi… Voyez-vous le théâtre comme une possibilité de monstration de notre société ?
Oui, nos sujets sont souvent politiques ou historiques, peut-être parce que les études d’anthropologie de Marlène l’ont amenée à questionner nos comportements contemporains, et que les études de lettres et d’histoire de l’art de Jonathan l’ont sensibilisé à l’archive, au croisement des discours. Cela dit, on pense que tout spectacle, qu’il soit expérimental ou de boulevard, dit quelque chose de la société. Du Festival d’Automne à la Michodière, tout est production culturelle, donc tout est révélateur. Comme le dit Xavier Boussiron : « Il y a autant de culture dans une quiche lorraine que dans un Rauschenberg. »
Il est très difficile de qualifier vos spectacles : théâtre, danse, performance, comédie musicale… Fuyons sous la spirale de l’escalier profond multiplie encore les genres. Comment définiriez-vous cette pièce ?
Pour nous, Fuyons est une comédie-ballet romantique. On a tenté d’en respecter la structure traditionnelle, tout en la tordant légèrement. On part souvent d’une forme établie – ici, le ballet romantique – qu’on dérègle juste ce qu’il faut. Mais tout cela doit rester invisible pour le spectateur, ça fait partie de notre cuisine interne. Nous ne cherchons pas à faire du théâtre, ni de la danse, ni de la performance. On conçoit des spectacles, et ce mélange de styles nous semble naturel. Le polystylisme, hérité du post-modernisme musical, est une manière de penser le mélange comme point de départ, pas comme effet.
Toutes vos créations mettent en jeux des personnages grimés : les interprètes portent des masques, des costumes bariolés ou disparaissent sous de nombreuses couches de maquillage. Qu’est-ce qui vous attire dans ce travail de transformation ?
On travaille souvent à partir de formes très codifiées, ballet, théâtre documentaire, boulevard, et cela nous amène à faire appel à des savoir-faire artisanaux spécifiques, comme le body-painting, la fabrication de prothèses, ou des maquillages complexes. L’artisanat du spectacle nous passionne.
Quelle est l’histoire derrière le titre Fuyons sous la spirale de l’escalier profond ?
Le titre est emprunté à Victor Hugo, dans Les Djinns : "Dieu ! la voix sépulcrale , Des Djinns !... Quel bruit ils font ! Fuyons sous la spirale . De l'escalier profond. Déjà s'éteint ma lampe, Et l'ombre de la rampe, Qui le long du mur rampe, Monte jusqu'au plafond." L'orientalisme et le romantisme de ce poème nous semblaient parler du spectacle, de ses personnages, leurs vies, leurs passions, leurs œuvres. Il y a aussi quelque chose de l'ordre du fantastique ( les esprits, les génies, les fantômes ) que l'on retrouve dans notre pièce, puisque nous avons notre Djinn à nous : le petit Giscard, un enfant noir au discours sibyllin et prophétique.
Vu à la Ménagerie de verre. Photo de Michael Hart.