Héla Fattoumi & Éric Lamoureux « Un CCN est un organisme vivant »

Héla Fattoumi & Éric Lamoureux « Un CCN est un organisme vivant » ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Depuis 2015, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux dirigent VIADANSE, Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté à Belfort. À travers une vision exigeante et humaniste, ils défendent une danse en dialogue avec le monde, ouverte à toutes les générations et connectée aux territoires. Dans cet entretien, ils reviennent sur leur démarche artistique, les ambitions de VIADANSE, et les enjeux que la danse doit affronter aujourd’hui pour continuer à relier, créer, et résister.

Qu’est-ce qui vous a motivés à prendre la direction du CCN de Franche-Comté ?

Notre motivation puise avant tout dans un engagement profond envers l’art chorégraphique et dans le désir d’en favoriser la rencontre avec tous les publics. Le CCN offre un cadre d’action unique pour ancrer la danse sur un territoire tout en déployant une ambition artistique à l’échelle nationale et internationale. Pour nous, l’idée de mission est centrale : c’est un acte de responsabilité que de porter un tel projet, de le structurer à travers des dispositifs concrets, toujours reliés à la création. Cette motivation est sans cesse réactivée par la vitalité du lieu, l’engagement des équipes artistiques et techniques, et l’ensemble des partenariats que nous avons su faire émerger. VIADANSE, c’est pour nous un foyer vivant, un espace en partage, qui permet aux résidences d’être de véritables temps de recherche et de fabrique.

Quels sont les plus grands défis lorsqu’on dirige un CCN ?

Plutôt que de parler de défis, nous préférons parler de conditions à inventer pour permettre à un projet de se déployer. Ce travail repose sur la création de liens : avec les artistes, les partenaires institutionnels, les acteurs de la société civile. Il faut penser le CCN comme un espace poreux, un organisme vivant capable de se nourrir des extériorités. Cette porosité est le socle de l’énergie que nous mettons dans chaque action. Il faut aussi savoir s’entourer d’une équipe engagée, qui saisit les enjeux du projet et le porte avec une vision partagée. Cela implique à la fois de l’écoute, une culture du dialogue, et une grande rigueur. Ce qui nous guide, c’est la volonté de préserver une ligne artistique exigeante tout en restant accessible et connecté à la diversité du monde.

Quelles sont les particularités de votre CCN ? Quelles sont ses ambitions ?

Nous avons eu la chance de diriger pendant onze ans un premier CCN en Basse-Normandie, où nous avions initié le projet "L’ici et l’ailleurs" et fondé le festival "Danses d’ailleurs". À Belfort, avec VIADANSE, c’est une autre dynamique qui s’est imposée. Le projet est structuré autour de flux à faire circuler, d’une pensée de la mobilité, des porosités territoriales. Nous avons développé un axe artistique et logistique allant de Strasbourg à Chalon-sur-Saône, via Belfort et Besançon, appelé à s’étendre jusqu’au Grand Est et aux pays frontaliers. Ce réseau, VIARÉZO, combine dimensions matérielles et immatérielles pour renforcer la cohésion et les synergies entre lieux de création.

Sur le plan artistique, quelles dynamiques souhaitez-vous donner à votre CCN ?

VIADANSE s’ancre dans un dialogue actif avec les musiques actuelles, porté par des festivals de référence comme les Eurockéennes ou le FIMU. Cela nous a permis de rencontrer un public large et diversifié, en diffusant nos créations sur les principales scènes du territoire. Nous avons aussi mis l’accent sur des créations participatives, transgénérationnelles, vectrices de vivre-ensemble. De plus, nous explorons des formats hors-les-murs, pensés pour des lieux patrimoniaux, des musées, ou des espaces atypiques. Le réseau VIARÉZO, initié dès notre arrivée, permet d’offrir des conditions de production renforcées à certaines compagnies accueillies à VIADANSE. Et la collaboration entamée avec la nouvelle direction du Granit ouvre de nouvelles passerelles de programmation qui nous enthousiasment.

Quel regard avez-vous sur l’évolution des CCN depuis leur créations dans les années 80 ?

Les CCN se sont métamorphosés en profondeur, à la fois grâce aux projets singuliers portés par leurs directeurs successifs et par une dynamique propre au secteur chorégraphique. La danse a été exemplaire dans le renouvellement de ses directions, sa capacité à interroger ses propres modèles. Dans le même temps, les missions des CCN se sont densifiées, pour accompagner la création, la formation, la transmission, la médiation. Aujourd’hui, un CCN est à la fois un lieu de fabrique, un soutien logistique et artistique, un passeur vers les publics. L’enjeu reste de taille : garantir que l’art soit accessible à tous, y compris à ceux qui n’y accèdent pas encore.

Quels enjeux de la danse souhaitez-vous porter aujourd’hui ?

Nous voulons être à l’écoute des jeunes créateurs, sans pour autant délaisser ceux qui, comme nous, portent une trajectoire plus longue dans un contexte devenu plus tendu. Le champ chorégraphique est très vivant, foisonnant, mais les moyens restent stagnants : ce décalage entre l’énergie créative et la réalité financière est préoccupant. Il faut faire preuve d’ingéniosité pour que les projets puissent voir le jour. La danse, art du temps long, résiste à la compression du temps et à l’accélération imposée par la logique marchande. C’est un art de la présence, du partage, du sensible. Elle propose un espace de résistance poétique face à l’ultralibéralisme. Elle incarne les humanités en mouvement, vers un monde plus créolisé, plus métissé, plus solidaire. Ce sont ces valeurs que nous continuerons à porter, avec détermination.

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