Meyoucycle, Eleanor Bauer

Meyoucycle, Eleanor Bauer ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Depuis près de quinze ans, la chorégraphe Eleanor Bauer collabore avec le musicien Chris Peck, explorant ensemble les frontières entre danse, musique, texte et performance. Avec Meyoucycle, ils interrogent les formes hybrides, les processus collectifs et les identités mouvantes à l’ère du numérique. Une œuvre à la croisée des disciplines, où la comédie musicale devient le terrain d’une recherche plastique, politique et sensible sur notre rapport au corps, à la mémoire et à la transformation.

Tu collabores avec le musicien Chris Peck depuis presque quinze ans. Comment cette étroite complicité s’est-elle engagée ?

Chris a étudié la composition musicale dans le Michigan, en explorant des approches à la fois contemporaines, numériques et analogiques. Nous nous sommes rencontrés à New York en 2003 et avons commencé par réaliser de courtes performances dans des espaces autonomes de Brooklyn, sur des scènes souvent informelles, improvisées, voire militantes. Lorsque j’ai déménagé à Bruxelles pour intégrer P.A.R.T.S., nous avons continué à travailler à distance. Nous nous envoyions des partitions, des enregistrements sonores, des vidéos, des photos par email… Et en 2010, je lui ai proposé de travailler sur mon projet Dance for the Newest Age (the triangle piece). Si ma mémoire est bonne, à cette époque, il faisait son master à Dartmouth, dans le New Hampshire. Il est venu quelques semaines en résidence à Bruxelles, puis nous avons à nouveau travaillé à distance… Sa manière singulière de concevoir la musique a nourri ma réflexion sur la danse elle-même, en m’aidant à la penser en termes de structures, de logiques internes, de systèmes formels. Une fois cette trilogie achevée, nous nous sommes rendu compte que nous partagions un véritable intérêt pour le songwriting. Nous combinions des mots et de la musique au sein de formes qui ressemblaient à des chansons, bien qu’elles échappaient souvent aux codes du genre, alors nous avons décidé de poursuivre ces recherches ensemble avec Meyoucycle.

Comment ce nouveau travail avec lui s’est-il mis en place ?

Au départ, nous nous sommes dit : « Et si nous faisions une comédie musicale ? », même si nous n’avions aucune appétence particulière pour la narration classique ni pour les mécanismes dramaturgiques souvent associés à Broadway. Le choix de faire un spectacle musical nous permettait de combiner tout ce avec quoi nous travaillions déjà : la musique, le texte, la danse, et une forme esquissée de narration, une fiction en pointillé. J’ai une affinité pour la performance « non-abstraite », un genre plutôt discret sur la scène chorégraphique belge, dans laquelle l’autonomie de la danse semble toujours exclure les identités, les individus, au lieu de les inclure. Je ressentais une certaine marginalité dans ce paysage, une sorte de solitude esthétique, et m’intéresser à la comédie musicale était alors une manière de donner de la visibilité à une esthétique chorégraphique moins abstraite.

Tu as également collaboré avec l’ensemble de musique contemporaine Ictus. Quels ont été les axes de recherche menés avec cette équipe ?

En 2010, pour les 50 ans d’Anne Teresa de Keersmaeker, nous avons créé un groupe de reprises avec des danseurs de Rosas et des musiciens d’Ictus… À ce moment-là, nous avions plaisanté à propos de l’idée de fonder ensemble un vrai groupe de musique. Lorsque nous avons commencé à écrire des chansons avec Chris Peck en 2013, j’ai parlé du projet à Tom Pauwels et Jean-Luc Plouvier, et je leur ai proposé de collaborer avec nous. Ils nous ont d’abord invités à écrire une partie de leur performance This is Not a Pop Song. Nous avons tellement joué le jeu avec Chris, au point d’embrasser pleinement cette expérience musicale hybride, qu’ils ont ensuite accepté de travailler avec nous sur Meyoucycle. Lorsque nous avons commencé les répétitions, nous nous sommes concentrés sur l’endroit de convergence entre la pop et la musique contemporaine, qui ont pourtant des méthodes très différentes. C’était plutôt difficile de ne pas tomber dans une vulgaire parodie de musique pop, mais l’idée était plutôt d’infuser dans la simplicité apparente d’une chanson des matériaux sonores issus d’autres traditions. Chris, de son côté, a essayé d'altérer la notion de « partition » en donnant aux musiciens une liberté d’interprétation suffisante pour qu’ils puissent collaborer à la composition, en établissant parfois un protocole d’interactions entre les instruments.

Dans Meyoucycle, plusieurs disciplines artistiques se rencontrent. Comment les liens entre les médiums se sont-ils tissés ? Régulièrement, nous essayions de transposer des matériaux d’un médium à l’autre, en transformant un email en partition chorégraphique, ou en partant d’un mouvement pour le traduire en signal destiné aux musiciens. Le temps de travail en studio s’est déroulé différemment pour les danseurs et les musiciens. Les danseurs sont toujours très engagés dans la création de leurs propres matériaux chorégraphiques, alors que les musiciens s’entraînent beaucoup seuls, apprennent leurs partitions pour ensuite travailler à plusieurs. Il nous arrivait de traverser les studios pour aller chanter chez les musiciens, puis revenir danser, dans un va-et-vient qui nourrissait le projet. Mais le travail sur la pièce ne s’est pas fait qu’en studio. Il s’est étalé sur une longue période : trois ans. Régulièrement, nous nous faisions parvenir des choses via un dossier de partage en ligne. Tout le monde était invité à penser le projet à distance, sans être pressé par le temps. Même si nous n’étions pas physiquement ensemble, beaucoup de matière a circulé entre tous les acteurs du projet. Nous avons d’ailleurs accordé une grande importance au générique figurant dans la feuille de salle : chaque contribution est nommée, reconnue, qu’il s’agisse de l’écriture du texte, de la composition musicale, des arrangements ou de la chorégraphie.

La notion de collectif semble essentielle dans Meyoucycle…

Dans le contexte professionnel de la création contemporaine, ce sont les auteurs qui sont valorisés. Les signatures permettent de vendre les projets, et les processus collectifs sont souvent dévalués. En 2018, nous croyons toujours à l’originalité et au génie, et le marché de l’art continue à entretenir cette vieille croyance. Selon moi, au contraire, les meilleures structures de collaboration sont celles dans lesquelles les gens peuvent faire ce qu’ils aiment. Ce n’est pas spécifique à ce projet-là, c’est une de mes préoccupations constantes. Si je pense détenir toutes les réponses, alors je travaille seule. Mais bien sûr, je ne sais pas tout, alors je m’entoure d’autres artistes et je me rends perméable à leurs idées, leurs gestes.

Cette idée de collectif est-elle propre au médium danse selon toi ?

Je pense en effet que le postulat selon lequel la création se fait dans l’interaction vient de ma formation de danseuse : nous, les danseurs, sommes sociaux, la danse c’est un truc de groupe, les entraînements, le travail, mais aussi la vie quotidienne sont des choses collectives pour nous. J’ai toujours eu l’habitude de travailler à plusieurs, c’est ma façon d’envisager les processus créatifs, ce sont mes habitudes artistiques. C’est d’ailleurs toujours étonnant d’en discuter avec des artistes visuels ou des écrivains qui, eux, revendiquent le besoin de solitude pour clarifier et faire mûrir leurs idées. Même quand je travaille sur un solo, je ne peux pas le faire toute seule. J’ai besoin d’en parler autour de moi, de confronter mes intuitions, de dialoguer. Ce n’est pas un déficit d’autonomie, c’est juste que, pour moi, créer, c’est faire ensemble. J’aime créer des choses pour que d’autres puissent les voir, les entendre, en être témoins.

Au fond, Meyoucycle semble multiple : à la fois concert, objet chorégraphique, geste politique ou philosophique…

Si Meyoucycle traverse différents genres, médiums, approches, c’est parce que j’essaye de ne pas me fixer sur une seule chose, de ne pas cristalliser une idée unique. C’est une façon d’assumer l’hétérogénéité comme un principe actif de création. Cela me permet de revendiquer l’idée d’un artiste pluriel, qui fait coexister une diversité d’intérêts, de médiums, de préoccupations. Pour moi, cette multiplicité invite à penser l’artiste comme un être en transformation, en déplacement constant, qui assume sa complexité. La danse m’aide à conscientiser ce changement, car c’est un art où le corps, mon propre corps, est à la fois outil, matière et territoire d’expression.

Meyoucycle met en scène une forme de fuite hors des réseaux sociaux vers un ailleurs fantasmé, dans l’ombre du dark web, où l’on pourrait enfin se réinventer. Comment l’accélération de l’information, via Internet et les réseaux sociaux, s’infiltre-t-elle dans ta pratique artistique ?

Avec les réseaux sociaux, les nouveaux déterminismes algorithmiques, les moteurs de recherche, la société a tendance à figer les identités. Ces algorithmes, en s’appuyant sur nos comportements passés, cristallisent nos communautés dans des bulles hermétiques où tout le monde finit par être d’accord avec tout le monde. Cela empêche l’émergence de nouvelles manières de percevoir les autres et le monde. Les réseaux ont souvent eu pour effet de figer davantage qu’ils ne fluidifient, à quelques exceptions près comme le printemps arabe ou le mouvement Occupy. Je pense que les pratiques artistiques, elles, peuvent nous offrir des manières de reconfigurer notre perception.

Qu’est-ce qui te préoccupe dans cette dématérialisation des vies et des relations ?

En plus de l’accélération de l’information, ce qui m’inquiète, c’est l’affaiblissement de nos compétences personnelles. Le stockage de l’information est désormais externalisé. Comme tout peut être vérifié sur Wikipédia, comme nous avons un ordinateur dans la poche, nous n’avons plus besoin de nous souvenir des choses. C’est presque une mutation cognitive. La relation à nos corps, à notre mémoire, à nos savoirs, est profondément bouleversée. Lire, écouter, restituer, toutes ces aptitudes sont en train de s’effacer. Nous devenons des processeurs humains, avec une capacité de stockage externe illimitée. Notre libre arbitre face à l’information est menacé, puisque nous ne la portons plus en nous. Tout est ailleurs, protégé, en théorie, dans le cloud. Mais rien n’est infaillible. Dans Meyoucycle, cette idée d’altération du langage, de la vérité, de la logique, se manifeste par une image : celle d’un être diffus, étendu, dématérialisé.

Vu au festival des Rencontres Chorégraphiques. Photo Anne Van Aerschot.