Lorena Dozio, Rame (Cuivre)

Propos recueillis par . Publié le 01/07/2021



La danseuse et chorégraphe Lorena Dozio développe depuis plusieurs projets une recherche autour de la relation entre le visible et l’invisible. Sa dernière création Rame (Cuivre) poursuit cette réflexion à travers les principes de transformation, disparition et d’apparition des corps par le biais d’une sculpture modulable imaginée par l’artiste Meryem Bayram. Dans cet entretien, Lorena Dozio partage les rouages de sa recherche chorégraphique et revient sur le processus de création de Rame (Cuivre).

Ces dernières années, votre recherche se développe autour de la transformation de la matière ainsi que de la relation entre le visible et l’invisible. Pouvez-vous revenir sur les différentes réflexions qui traversent aujourd’hui votre travail ?

La question de l’invisible m’anime depuis plusieurs années, notamment à partir du solo Levante en 2013 dans lequel je créais une fiction perceptive d’un corps qui lévite. Dans ce solo j’ai posé les bases de ma relation à l’espace, faite d’une dimension sensible et perceptive à l’air, je dirais même tangible et d’une relation à la gravité modifiée par rapport à celle quotidienne. Cette recherche autour de l’invisibilité a ensuite pris différentes formes selon les projets. Dans Alibi (2014), j’avais un iPhone accroché à mon bassin et les capteurs du téléphone traduisaient simultanément les déplacements du corps en musique. Pour le quatuor Otolithes (2016), je me suis inspiré des langues des oiseaux et des langages sifflés pratiqués par certains peuples, notamment par les Kus dili dans le nord de la Turquie. J’aimais l’idée de ce dialogue par l’air et le souffle. Puis avec le solo Dazzle (2017), j’ai travaillé sur le camouflage et comment un corps pouvait apparaître et disparaître dans l’espace du plateau. Puis en 2019, j’ai créé Danses invisibles, qui est un projet un peu différent du reste de mon travail. Il s’agit d’une installation avec des casques et un audioguide qui propose à l’auditeur une expérience acoustique, d’imaginer des danses invisibles juste par le biais de l’audio description.

Comment la création de Rame (Cuivre) a-t-elle prolongé cette recherche ?

Dans mes précédentes pièces, j’essayais de rendre visible un espace imaginaire à travers le corps. Avec Rame (Cuivre), je poursuis cette réflexion autour de l’invisibilité mais cette fois-ci je fais intervenir un nouvel élément au plateau : un objet plastique/scénique. Pour la toute première fois, j’ai eu envie de développer et d’explorer cette relation, cette fois-ci à travers un objet concret, physique, qui structure « visiblement » la scène, avec lequel le corps pouvait se confronter et dialoguer. A partir de cette sculpture modulable, j’ai cherché comment le corps pouvait rendre compte des répercussions de forces ou d’espaces invisibles, comment sur scène nous pouvons proposer des formes, au sens large, qui sont complétées dans l’invisible, c’est-à-dire comment nous pouvons faire apparaître ce qu’on ne voit pas, que ça soit au niveau plastique, physique, dynamique, etc. J’étais aussi curieuse de voir comment les corps pouvaient devenir une sculpture, se transformer en mouvement, être une forme vivante.

En effet, le principe de transformation est au cœur de Rame (Cuivre). Pourriez-vous retracer la genèse de cette nouvelle création ?

Je venais d’avoir ma fille et c’était pour moi une évidence d’interroger la transformation liée à la procréation et d’investiguer sur la multiplication de soi et de l’autre. Même si j’ai mis du temps à accepter que cette histoire intime soit à l’initiative de cette recherche. La transformation de mon corps pendant la grossesse et après la naissance m’ont profondément marqué, avec joie et stupeur. J’avais besoin de retrouver cette transformation a un niveau aussi plastique, sculptural et en dehors de mon corps, dans l’espace. Rame (Cuivre) ne parle absolument pas de la maternité ou de la grossesse, mais mon moteur pour interroger la transformation vient de cette expérience. Toutes mes pièces sont d’ailleurs nées de sensations intimes. 

Quels ont été les différents axes de recherches et vos méthodes de travail ?

Pour cette création, il y a eu vraiment deux axes de travail qui ensuite se sont liés et ont fusionné : un premier temps de recherche sans l’objet, puis avec l’objet. J’ai commencé par travailler seule en studio, à chercher dans les pliures de la peau comment le corps pouvait devenir espace, forme géométrique, plastique, se transformer sans repli, etc. J’ai expérimenté la façon dont un membre pouvait devenir un point fixe à partir duquel tout le corps pouvait se déplier ou se replier, comment le corps pouvait devenir une forme de sculpture modulable. Puis j’ai réalisé un travail de récolte d’images avec la plasticienne et scénographe Meryem Bayram et nous avons élaboré une première maquette de la scénographie.

Pouvez-vous revenir sur votre collaboration avec Meryem Bayram ?

J’aime beaucoup le travail de Meryem Bayram. Elle signe ses propres projets artistiques et collabore régulièrement avec des artistes de la scène. Pour ce projet, j’ai de suite pensé à elle car j’avais vu une de ses pièces, Fourfold (Autonomous Scenography), qui est un grand décor en carton manipulable qui évolue et se transforme sous l’action des performeurs. Nous avons travaillé quelques jours en studio ensemble, à regarder des matériaux, à parler de mes envies, de ses idées, elle pliait des petits bouts de carton, on regardait des couleurs, des formes possibles. Nous sommes partie sur l’idée d’un objet de taille humaine qui puisse faire apparaître et disparaître les corps. Meryem a donc imaginé un grand triangle en carton – avec une pointe en cuivre – qui se plie et se déplie comme un origami géant. A la fin de ce laboratoire de trois jours, l’objet était là !

Comment s’est formalisé l’écriture chorégraphique avec cette sculpture ?

Parallèlement à cette étape de recherche, nous avons commencé à travailler en studio avec les danseuses, pour expérimenter ensembles, notamment le principe de répétition et comment le matériel chorégraphique pouvait se transformer à travers le principe du relais, comment un motif pouvait circuler, se répéter et se transformer au fur et à mesure qu’il passe d’un corps à l’autre. Puis l’objet est arrivé en studio et nous avons cherché à l’amadouer, à comprendre son fonctionnement, sa logique de mouvement, ses possibilités, ses limites. C’était un travail à la fois sensible et formel. L’écriture chorégraphique s’est ensuite organisée avec la présence de cet objet, par la relation des corps avec cette sculpture et avec son évolution plastique. J’avais envie d’une écriture précise, sculptée, ciselée. Nous avons expérimenté ensemble des exercices que j’avais initiée seule en studio, notamment sur l’articulation et sur des volumes d’air qui deviennent des appuis, sur le principe du relai et la transformation d’un geste lorsqu’il passe d’un corps à l’autre. Le travail physique avec la sculpture a également induit une certaine forme de gestualité et une attention autour des mains et du geste de la manipulation. J’ai aussi transposé certains principes architecturaux au mouvement, comme la spirale ou le vortex, qui sont devenus des motifs récurrents dans la pièce.

L’univers musical de Rame (Cuivre) fait référence à la musique baroque. Pouvez-vous revenir sur le processus ?

C’est la première fois que je travaille concrètement avec ce type de musique, habituellement je travaille toujours avec de la musique contemporaine. La musique baroque me donne toujours beaucoup de joie, me déclenche un état énergétique très fort et joyeux. J’avais envie de partager ce plaisir musical, de le porter sur scène, d’avoir cette dimension sonore dans la pièce. J’ai travaillé dans un premier temps avec Carlo Ciceri avec qui j’ai co-fondé ma structure CRILE. Il a composé un ensemble de variations hybrides en s’inspirant de l’opéra Alcina de Georg Friedrich Haendel avec lesquelles nous avons beaucoup improvisé. Dans un second temps, l’ingénieur du son et compositeur Kerwin Rolland, avec qui je collabore depuis 2017, nous a rejoint en studio et nous avons élaboré ensemble toute la trame musicale de la pièce. Pendant les répétitions, Kerwin proposait des matières sonores, des ambiances vibratoires, etc, qui donnent un côté beaucoup plus sombre et complexe que la matière originale.

Les répétitions de Rame (Cuivre) se sont déroulées dans le contexte de crise sanitaire. Vous auriez dû aussi présenter Rame (Cuivre) en mars 2021 au théâtre de Vanves avant l’annulation du festival Artdanthé à cause de la situation sanitaire. Comment le processus de création et le travail de la compagnie ont-ils été impactés par cette situation ?

Le jour de l’annonce du premier confinement en mars 2020 nous étions justement en répétition au Théâtre de Vanves et nous devions présenter une étape de travail dans le cadre du festival Artdanthé le lendemain. L’annulation a été un coup de massue pour toute l’équipe. Ensuite, plusieurs semaines de résidence ont été annulées et reportées. Cette période a été très fatigante et stressante mais finalement nous avons réussi à terminer la pièce et à la présenter en septembre 2020 au LAC de Lugano puis en novembre au Tanzin Wintherthur en Suisse, dans une brèche d’ouverture des théâtres. Ces deux temps de visibilité et de partage ont été d’une grande joie, exacerbée par les confinements répétés et le besoin de retrouver la scène. Cette période n’a pas été simple car cette dilatation du temps de travail et les interruptions répétées de la tournée nous éloignent à chaque fois de la pièce. C’est fatiguant de devoir toujours revenir à sa recherche, retrouver son essence et de s’accorder avec. Mais je reste optimiste : nous allons finalement pouvoir présenter la pièce au théâtre de Vanves cet été !

Rame (Cuivre), conception et Chorégraphie Lorena Dozio. Danse Daphné Koutsafti/Flora Gaudin, Ana Cristina Velasquez, Lorena Dozio. Objet scénique Meryem Bayram. Construction Ian Van Goethem. Musique Kerwin Rolland, Carlo Ciceri, Antonio Vivaldi. Lumières Séverine Rième. Accompagnement Séverine Bauvais, Daniela Zaghini. Photo © Roberto Mucchiut.

Lorena Dozio présente Rame (Cuivre) le 6 juillet au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé en collaboration avec Danse Dense.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/dozio-rame/