Portraits d'été : João dos Santos Martins

Portraits d'été : João dos Santos Martins ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec João dos Santos Martins.

Le secteur du spectacle vivant a traversé de nombreux phénomènes sociaux et environnementaux ces dernières années. Ces différents mouvements ont-ils impacté ta pratique, fait émerger de nouvelles réflexions dans ta recherche, ou dans ta manière de concevoir le travail ?

Il est évident que le contexte politique et social, quel qu’il soit, a toujours une forte influence sur le travail que nous menons chaque jour. Dans mon cas, les conséquences ont été assez indirectes. La crise écologique, qui se déroule depuis plusieurs décennies, a peut-être influencé le travail que j’ai réalisé avec Rita Natálio en 2017, Anthroposcènes, à un moment où ce sujet n'était pas encore aussi dominant dans le milieu artistique. Mais ce travail ne portait pas directement sur la crise écologique ou les mouvements décoloniaux et antiracistes. Notre recherche était plus intersectionnelle, issue d’une rencontre entre des pratiques artistiques et des discours menés par les sciences sociales concernant l'anthropocène. Pendant la période #Metoo, j’ai participé à plusieurs discussions avec des personnes qui accusaient publiquement certaines figures du milieu artistique, ce qui m’a rendu beaucoup plus sensible à la manière dont j’interagis avec mes collaborateurs. Je suis tellement immergé dans cette architecture de pouvoir que je ne me rends pas toujours compte des dynamiques qui s’y jouent. Ce sont des mouvements dans lesquels je suis impliqué socialement, et cette prise de conscience impacte naturellement mes méthodes de travail, même si mes recherches ne matérialisent pas directement ce discours.

Comment le confinement a-t-il bouleversé ta pratique, ton travail ? Cette crise sanitaire a-t-elle entraîné de nouvelles questions ou réflexions chez toi, t’a-t-elle amené à reconsidérer ta pratique ou ta recherche ?

Ce premier semestre, j’avais décidé de me concentrer davantage sur des projets de recherche, ce qui m’a poussé à mettre de côté le travail pratique en studio. J’organisais un programme d’étude pour des artistes au Forum Dança (Lisbonne) PACAP 4 qui avait commencé en janvier, mais a été interrompu du jour au lendemain par le confinement. Cette période a été épuisante en termes de charge de travail, car elle a été multipliée par quatre : ce groupe de 16 personnes est devenu 16 individus isolés. Il a fallu repenser le programme, réajuster le calendrier, les supports de transmission, et dialoguer avec toutes les parties prenantes, etc. Dans des moments comme celui-ci, il est impossible de prendre des décisions seul·e, sans tenir compte de l’environnement, des sentiments et des besoins de chacun·e. Par ailleurs, je préparais une exposition consacrée à l’histoire de la danse au Portugal au Musée d’Art Contemporain de Serralves à Porto, qui a été reportée à la saison suivante. Nous avons choisi de continuer à travailler et d’essayer de conclure cette exposition « conceptuellement », même si le montage ne sera effectif que l'année prochaine. J’ai passé entre 12 et 14 heures par jour devant l'ordinateur, à discuter avec les interlocuteurs en ligne. Tout le monde était nerveux et fatigué, jonglant entre leurs vies professionnelles et personnelles. En revanche, la question suggère qu’il y aurait une conclusion ou une nouvelle morale qui serait apparue avec l’épreuve du confinement, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Je pense simplement avoir confirmé des choses que je savais déjà : il est nécessaire de séparer les exigences institutionnelles du travail artistique. Pour ma part, il est indispensable de me concentrer sur ce qui m’intéresse et, pour ce faire, de savoir exactement ce que je veux faire, avec un regard critique et une sensibilité extérieure à moi. Il est essentiel de rester fidèle à sa propre sensibilité.

Tu résides au Portugal, où la crise du Covid-19 a révélé l’ampleur de la fragilité des structures culturelles. Nous avons vu de nombreux artistes partager sur les réseaux sociaux le slogan « Unidos pelo Presente e Futuro da Cultura em Portugal » (Unis pour le Présent et l’Avenir de la Culture au Portugal). Comment le milieu de la danse au Portugal s’est-il organisé pendant le confinement ? Comment le gouvernement a-t-il répondu à cet appel des artistes ?

Quelques semaines après la fermeture des lieux culturels et la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, lorsque les artistes ont compris qu’ils allaient être sans emploi ni ressource jusqu’à septembre 2020 (le régime d’intermittence n’existe pas au Portugal), certain·e·s ont commencé à se rassembler informellement pour discuter des questions fondamentales : comment allaient-ils survivre ? Il y a eu un grand mouvement collectif parmi les artistes, principalement issus des arts de la scène, mouvement qui a été rejoint par des artistes des arts visuels, mais de façon plus individuelle, probablement parce que les arts du spectacle sont beaucoup plus dépendants de l’État. Il faut savoir qu’au Portugal, la grande majorité des artistes vivent dans une précarité extrême. La plupart travaillent comme indépendants, paient des impôts, cotisent à la sécurité sociale, mais ne bénéficient d’aucune protection sociale. Depuis les années 80, les artistes luttent pour obtenir un statut spécial de sécurité sociale. Au début de la crise sanitaire, l’État n’avait même pas envisagé de soutien extraordinaire en termes de sécurité sociale pour les artistes, qui en général n’ont pas droit aux allocations chômage. Nous avons dû rassembler nos efforts et protester pour que chacun puisse bénéficier de ces prestations. D'autre part, la réaction de l’actuelle ministre de la Culture, Graça Fonseca, a été honteuse à tous les niveaux, avec un discours et des réflexions absolument atroces. Nous savons tous que le Portugal n'a pas d'argent, mais cette situation ne justifie pas le mépris qu’elle a manifesté à l’égard des luttes du secteur. Un appel à projets d’urgence a été annoncé, mais il s’agissait en réalité d’un concours de projets. Des milliers d’artistes et de structures ont concouru, mais le budget alloué ne permettait de financer que 300 projets. Il a fallu une campagne massive en ligne et plusieurs articles dans les médias pour que le gouvernement réagisse enfin. C’était tout simplement pitoyable. Pendant le confinement, une action collective a permis, entre autres, des distributions alimentaires et des petites aides financières pour les achats de première nécessité. Ce n’étaient pas des personnes isolées, mais plusieurs centaines d’artistes, dont une grande partie en situation irrégulière au Portugal, qui n’avaient même pas de quoi se nourrir. Dans un pays de l’Union européenne qui se dit « développé », cette situation est effrayante. Cette crise a aidé à clarifier ce qui n’est pas juste et ce qui ne peut plus continuer. Grâce à l’action du collectif Ação Cooperativista, qui a rassemblé syndicats, associations et groupes informels, nous avons réussi à déposer un projet d’intermittence et à l’inscrire dans les agendas des ministères de la Culture, des Finances et du Travail, qui se sont engagés à le mettre en œuvre d’ici la fin de l’année. C’est une nouvelle très encourageante.

As-tu constaté des prises de conscience de la part de certains artistes, théâtres, des changements structurels ou une remise en question des paradigmes du milieu du spectacle vivant, autour de toi pendant/après le confinement ?

Au départ, une loi sur l’annulation et le report des représentations a été adoptée par le Parlement, mais elle ne faisait que recommander aux structures de payer les cachets intégralement, sans les y obliger. Et cela ne concernait que les institutions publiques ou subventionnées. C’était un véritable chaos. Beaucoup de spectacles ont été annulés sans aucune compensation, et les contrats qui n'avaient pas été signés ont été tout simplement déchirés. Des institutions renommées comme la Fondation de Serralves ou la Casa da Música à Porto ont licencié des employé·e·s, et d’autres ont reporté la résiliation des contrats ad vitam æternam. Certaines représentations ont été payées à moitié, ou même moins, sous prétexte que la salle était à moitié remplie. Une grande partie des structures se sont comportées de manière honteuse et n’ont pas su être à la hauteur du moment. Heureusement, certaines, sous l’impulsion de leurs directeur·rice·s, se sont engagées publiquement à assumer toutes leurs responsabilités. Ce moment a aussi mis en évidence l’importance d’avoir des artistes à la tête des institutions culturelles, conscients des conditions de création. Des institutions privées comme la Fondation Calouste Gulbenkian et la Fondation GDA ont remplacé l’État, en assumant un rôle exemplaire dans cette période. En termes structurels, je ne sais pas ce qui changera, mais la plupart des théâtres ont continué à faire ce qu’ils faisaient déjà, en inondant l’espace virtuel de contenu. Certaines structures de production, mais très peu, ont réinventé leur mode de fonctionnement, et il faudra attendre de voir les véritables conséquences à long terme. Je pense que les institutions essaieront de revenir à ce qu’elles faisaient avant, car c’est plus facile et tout le monde veut retrouver son confort. Je crois que le véritable changement viendra de formes collectives, informelles, coopératives, avec un partage des ressources et une attention aux pratiques locales et à petite échelle. Ces formes existent déjà, mais elles sont invisibles et pas assez valorisées.

Le confinement a mis en stand-by ton travail. Ces annulations et reports auront-ils ou auront-ils déjà des conséquences à long terme sur ta compagnie ou tes prochaines productions ?

Les conséquences sont mineures en comparaison de la gravité de ce que nous avons traversé. Je suis dans une situation privilégiée, car à la fin de l’année dernière, j’ai réorganisé ma structure (Association Parasita) autour d’un projet collectif avec les artistes Ana Rita Teodoro, Carlos Manuel Oliveira et Rita Natálio. L’idée était de redistribuer les ressources de cette structure déjà décentralisée. Depuis janvier, nous avons une administratrice et productrice exécutive, Claraluz Keiser, qui gère les projets individuels et collectifs du groupe. Grâce à cette organisation et à notre affinité artistique, nous avons pu maintenir notre projet viable financièrement, et pendant l’état d’urgence, grâce à un financement conjoint, nous avons créé une bourse pour valoriser les archives personnelles des artistes (Bolsa Arquivo Parasita). Nous avons estimé qu’il était de notre responsabilité, dans ce moment de fragilité, de redistribuer les quelques ressources dont nous disposions. Si nous devions rester enfermés, nous avons décidé de mettre de l’ordre dans les archives et de réfléchir à leur valorisation. Nous avons attribué trois subventions de 1000 euros chacune, avec l’aide de deux autres structures (Agence 25 et Association Cotão), qui se sont jointes à notre initiative. Je pense que les véritables conséquences à long terme seront liées à nos modes de collaboration, et que nous devons intégrer dans nos projets la même éthique que celle que nous souhaitons pour notre vie.

Photo João dos Santos Martins