Daniel Linehan, Listen Here

Propos recueillis par . Publié le 17/05/2022



Comment sommes-nous à l’écoute de ce qui nous entoure ? Comment notre environnement nous influence-t-il et comment nos actions influencent-elles l’environnement ? C’est à partir de ces réflexions que Daniel Linehan s’est engagé dans le processus de Listen Here, projet en deux volets : une version pour le théâtre (Listen Here : This Cavern) et une version pour la forêt (Listen Here : These Woods). Dans cette nouvelle recherche, il s’inspire du concept de deep listening de Pauline Oliveros, grande figure de la musique minimaliste et électronique des années 1970, afin d’engager le corps dans une nouvelle écoute de la musique et des sons. Élargissant la conscience et la perception du corps à son environnement, le chorégraphe active de nouvelles sensations et de nouvelles manières de se laisser traverser par le monde. Dans cet entretien, Daniel Linehan partage les nouvelles réflexions au cœur de sa recherche artistique et revient sur le processus de Listen Here. 

Votre nouvelle création Listen Here poursuit vos réflexions abordée dans votre précédente pièce sspeciess et s’inscrit dans la lignée d’une constellation de projets en extérieur initiés pendant le confinement. Pourriez-vous retracer la genèse de ce projet en deux volets ?

En 2019, lors de la création de sspeciess, avec les danseurs, nous avons passé une journée de répétition en pleine nature. Dans ce projet, nous y abordons des thèmes écologiques et l’importance d’accorder plus d’attention à notre environnement, comment nous sommes influencés par l’environnement et comment l’environnement nous transforme. Nous ne sommes pas seulement des individus isolés qui se heurtent les uns aux autres. Tout ce que je vois, toutes les personnes à qui je parle, l’air que je respire, tout cela entre dans mon esprit et dans mon corps, devient une partie de moi et me change chaque jour. Lorsque nous sommes entrés dans la forêt pour la première fois, nous sommes tous devenus silencieux et nous avons commencé à errer vers différents endroits, à nous asseoir, à nous allonger, à écouter et à prendre simplement le temps de sentir l’environnement. Ce n’était pas une consigne ou une idée de travail que nous avions discuté avant d’arriver : nous avons simplement ressenti spontanément le besoin de nous taire et d’écouter, de regarder et de sentir. Cette journée en pleine nature est revenue plusieurs fois lors de nos discussions en studio. J’ai voulu passer plus de temps à danser à l’extérieur et c’est là que j’ai décidé que ce nouveau projet allait se composer en deux volets : une version pour le théâtre et une version pour la forêt. Après cette première expérience, j’ai eu besoin de prendre le temps d’écouter véritablement mon environnement et par extension de commencer un nouveau projet qui répond à ce besoin. J’ai par la suite découvert le travail de la compositrice américaine Pauline Oliveros, qui a développé des pratiques qu’elle a appelées « écoute profonde ». Ces pratiques, ainsi que ses écrits et sa musique, sont devenus une partie importante de ce projet.

Le premier volet de ce projet, Listen Here : These Woods, prend place au cœur d’une forêt. Les répétitions avec les interprètes se sont en partie déroulées en forêt. À quoi répondait ce besoin de travailler en pleine nature ?

Durant le processus de sspeciess, nous avons beaucoup discuté de la façon dont les modes de pensée occidentaux modernes ont dissocié les humains de la nature, créant une division inégale entre l’homme et la nature. Cette idée d’être séparé de la nature est une invention. Il n’y a jamais eu de moment dans l’histoire de la vie sur la planète Terre où les humains ont transcendé le fait d’être une espèce incarnée et biologiquement enchevêtrée dans une relation avec les autres êtres vivants. Qu’il s’agisse de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons ou des bactéries de nos intestins, nous dépendons d’autres espèces et toutes nos actions dans le monde ont des conséquences sur d’autres êtres. Il était pour moi intéressant d’expérimenter cette idée en pratiquant à l’extérieur, parmi d’autres êtres vivants. Je souhaitais prendre le temps de vraiment habiter ce milieu de vie, un endroit où nous pouvions être influencés et entourés par nos semblables. C’est pourquoi, pour These Woods, nous avons travaillé en grande partie en pleine forêt.

Comment avez-vous éprouvé ce nouveau contexte de travail ?

Nous avons découvert de nouvelles sensations inconnues en studio : l’herbe sous les pieds, la pression de l’air qui change, la présence du ciel au-dessus de nos têtes… Tous ces éléments influent inconsciemment sur notre manière de bouger, d’envisager le geste. Je ne souhaite pas avoir la forêt comme décor, mais l’écouter, rester poreux, me laisser traverser. Nous ne sommes pas seulement des individus isolés qui se heurtent les uns aux autres. Tout ce que je vois, toutes les personnes à qui je parle, l’air que je respire, tout cela entre dans mon esprit et dans mon corps, devient une partie de moi et me change chaque jour. Dans un environnement vivant, il faut constamment s’adapter et prêter beaucoup plus attention à l’imprévisibilité et au manque de contrôle : la température, les sons ambiants, l’équilibre sur un sol accidenté, etc. Lors de ma formation en danse, l’accent a toujours été mis sur le contrôle : le contrôle du corps et l’écriture des mouvements. Avec ce nouveau projet, j’ai vraiment abandonné cette rigourosité. Il ne s’agissait plus de contrôle, mais d’écoute. J’ai donc développé des pratiques permettant d’écouter réellement avec tout le corps, de nouvelles pratiques de danse pour nous aider à devenir plus sensibles à la vivacité de nos corps, de nos sens, et à la vivacité qui nous entourait dans la forêt.

Travailler in-situ en extérieur, dans la forêt, a-t-il généré un nouveau type d’écriture spécifique ?

Honnêtement, je déteste aujourd’hui l’idée d’« écrire » lorsqu’il s’agit de danse. Je ne veux plus jamais penser de cette façon. Le corps est vivant, le corps veut être sensible et le corps veut être sauvage. Le corps ne veut pas être sous le contrôle d’une quelconque écriture. Le terme que j’emploie pour ce que je fais maintenant est « danse vivante » au lieu de « chorégraphie ». Il est beaucoup plus proche de la réalité du corps humain de percevoir notre organisme comme faisant partie d’un flux vivant, plutôt que comme un objet à écrire. Mais ça ne signifie pas que j’ai abandonné toute composition. Durant les processus des deux versions de Listen Here, nous avons travaillé plusieurs séquences à partir d’intentions spécifiques – comme par exemple « être des auditeurs incarnés ensemble » – et au fur et à mesure des répétitions une partition commençait à prendre forme. Comme un organisme vivant, ou comme un embryon qui grandit dans le ventre de sa mère, l’émergence d’une structure a suivi son propre rythme, simplement en pratiquant ensemble chaque jour et en répétant. Cette « danse vivante » n’est pas le fruit de ma propre volonté mais de cette intelligence collective.

Comment avez-vous transposé le concept de « deep listening » de Pauline Oliveros à votre recherche en pleine nature ?

Tout au long de la création en extérieur, nous avons pris le temps de pratiquer certaines de ses partitions d’écoute. L’une d’elle consiste à s’allonger sur le sol et d’écouter « comme si notre corps était la terre entière ». Elle propose de plusieurs façons imaginatives d’invoquer notre capacité à écouter plus profondément et plus largement, à écouter avec tout le corps et tous les sens, et pas seulement avec les oreilles. C’est vraiment une façon d’élargir la conscience dans toutes les dimensions possibles. Cette pratique demande une ouverture et une réceptivité à la spontanéité du moment. C’est très différent de certaines de mes premières chorégraphies, qui étaient beaucoup plus prédéterminées et pas nécessairement très ouvertes pour répondre à l’environnement. Nous avons travaillé d’une manière que j’ai commencé à qualifier de « danse vivante ». Plutôt que de partir d’une chorégraphie écrite, nous sommes partis du corps vivant et des sens vivants, ouverts et réceptifs d’une manière sauvage et sensible à l’instant et abandonnant toute idée de contrôle. Tout comme nous ne pouvons pas contrôler le temps qu’il fait au moment de la représentation, nous devons nous adapter et répondre aux textures de ce moment vivant pendant que nous dansons. Nous passons beaucoup de temps à nous entraîner à remarquer ce qui nous entoure, nos sensations corporelles internes, les couleurs qui nous entourent, notre propre respiration, et nous nous laissons emporter par tous ces rythmes naturels, qu’ils soient internes ou externes.

Le deuxième volet This Cavern est quant à lui dédié pour la boîte noire. Comment avez-vous initié le travail « à l’intérieur » ?

Les deux pièces suivent les cycles naturels de la vie : le jour précédant la nuit, l’été succède à l’hiver, nous nous retirons naturellement à l’intérieur pendant les périodes plus sombres. Alors que le processus de These Woods s’est déroulé au printemps et sa première a eu lieu en juin, les répétitions de This Cavern ont eu lieu à l’automne et sa création en décembre. L’idée était d’écouter les espaces intérieurs sombres de nos vies : écouter nos émotions, l’intérieur de nos corps, sous la terre. Ces espaces sombres font également partie de la nature, un lieu où nos organes ronronnent et nous font vivre, un lieu où les racines se nourrissent. Les espaces intérieurs sombres sont aussi essentiels à la vie que les grands espaces extérieurs. Dans les studios de danse où nous travaillions, je fermais donc les volets et nous travaillions dans l’obscurité. L’obscurité est un espace qui nous donne la permission d’être tels que nous sommes sans essayer d’impressionner qui que ce soit, d’être ouverts à la créativité du non-savoir. Chaque jour, je proposais des séances d’improvisations avec la musique de Pauline Oliveros en écoutant profondément les sensations qui étaient provoquées à l’intérieur de nos corps. Nous avons ensuite appliqué les pratiques d’écoute profonde aux espaces intérieurs : en écoutant l’obscurité, les connexions invisibles entre nous, la façon dont la musique vibrait à l’intérieur de nos corps, etc. J’ai aussi proposé aux danseurs une pratique que j’ai appelée  « Je me souviens » : chacun.e racontait aux autres ce dont il se souvenait des improvisations de la veille. La pièce a commencé à se construire à partir de ces souvenirs…

Une grande partie de la pièce se base sur l’album Deep Listening de Pauline Oliveros, qui a la particularité d’avoir été enregistré dans une grotte. Cet imaginaire semble avoir infusé dans la forme finale de la pièce, qui invite le public au cœur d’un espace sombre et sonore. 

J’aime le fait que cette musique ait été enregistrée sous la terre. Cet espace géant sous la terre est une analogie avec le vaste espace sombre qui se trouve sous la surface de notre corps. Pour enregistrer cette musique, Oliveros et ses collaborateurs ont improvisé ensemble et ils ont imaginé que la grotte souterraine était comme un instrument qu’ils jouaient collectivement. Nous avons travaillé de la même manière, en improvisant ensemble et en imaginant que l’espace était un instrument qu’on active à plusieurs. Nous sentons, par exemple, comment notre mouvement modifie le flux d’air dans l’espace, comme un instrument à vent. Nous le sentons sur notre peau, et le public assis autour peut également sentir le vent sur son corps lorsque nous passons près de lui. Pour This Cavern, je souhaitais que les danseurs et les spectateurs partagent ensemble le même espace de la caverne : le public est donc placé tout autour du plateau et nous sommes à la fois devant et derrière eux. Au-delà de « regarder » un spectacle de danse, je souhaitais privilégier d’autres sens comme l’écoute, l’odorat, les sensations du corps… J’ai donc plongé l’espace dans la pénombre. L’idée était de créer un effet semblable à celui de l’hiver en Scandinavie : une obscurité très prononcée avec quelques brefs moments de lumière.

Comme dans vos précédentes pièces, votre recherche chorégraphique s’entremêle avec la voix et la parole. Pourriez-vous partager votre processus de recherche vocale de This Cavern ?

Pour le travail vocal de This Cavern nous avons travaillé avec des partitions de Pauline Oliveros, qui encourage les élèves à chanter et à écouter en même temps. Nous avons donc travaillé sur l’écoute des sons qui nous entourent et qui sont à l’intérieur de notre corps, et de leurs vocalisations. Nous imaginons par exemple que les différents espaces intérieurs de notre corps ont une voix différente. La main chante différemment de l’estomac, par exemple. Pendant que nous chantons, nous imaginons que la main d’un danseur s’harmonise avec le ventre d’un autre danseur, et nous sentons le son résonner et vibrer au plus profond de notre corps. J’ai aussi proposé une pratique que je nomme « méditation-danse-écriture ». Comme son nom l’indique, il s’agit de méditer pendant quinze minutes, puis de danser pendant quinze minutes, pour ensuite terminer par un exercice d’écriture automatique sans autocensure pendant quinze minutes. L’écriture venait d’un endroit très profond et incarné, car les danseurs avaient médité et dansé auparavant. Des images étranges et des poèmes oniriques ont surgi dans nos textes… Entre autres, nous avons écrit sur des membres de notre famille qui se transformaient et fusionnaient, sur le sang, les tripes et les intestins. L’écriture était vivante et dynamique, les mots ne décrivaient pas des concepts stables, mais plutôt des forces de mouvement instables et fluides. Une partie de ces textes est d’ailleurs devenue partie intégrante de la performance.

Les interprètes portent sur leur visage du maquillage qui coule sur leurs vêtements. Pourriez-vous revenir sur l’histoire de ces costumes ?

Cette idée vient de Frédérick Denis, avec qui je collabore depuis de nombreuses années. Frédérick a imaginé des larmes colorées qui coulent le long des visages jusqu’à imprégner le tissu des vêtements et dessiner d’étranges créatures hybrides. Ces larmes et ces dessins deviennent visibles au fur et mesure que l’espace sort de la pénombre. J’ai beaucoup aimé cette proposition de Frédérick car elle m’a fait penser aux émotions que nous gardons dans l’obscurité et que nous ne partageons pas dans cette société lumineuse. J’ai souvent pleuré ces dernières années, pour de nombreuses raisons, notamment lorsque je pense à l’état de ce que deviendra la planète lorsque mes neveux et nièces seront plus âgés. Je ne publie pas mes larmes sur les réseaux sociaux mais j’aimerais que ces émotions qui ont souvent lieu dans l’obscurité deviennent plus visibles, et plus acceptables à exprimer.

Listen Here semble confirmer un nouveau cheminement dans votre travail. Comment s’annonce la suite de votre recherche ?

Je considère aujourd’hui sspeciess, Listen Here : These Woods et Listen Here : This Cavern comme une trilogie. Ces trois pièces portent toutes sur la question de savoir comment nous, êtres humains, prêtons attention à notre environnement. Comment sommes-nous à l’écoute de ce qui nous entoure ? Comment notre environnement nous influence-t-il ? Et comment nos actions influencent-elles l’environnement ? En restant très sensible à ces questions, un autre type de danse émerge, une danse ouverte et réceptive, alerte et réactive. J’aimerais continuer à garder ces questions et cette façon de danser comme base de réflexion de mon travail dans mes futurs projets.

Listen Here: This Cavern, vu à deSingel International Arts Centre. Concept et chorégraphie Daniel Linehan. Création et interprétation Gorka Gurrutxaga Arruti, Renaud Dallet, Anneleen Keppens, Jean-Baptiste Portier, Louise Tanoto. Dramaturgie Ingrid Vranken. Musique Deep Listening de Pauline Oliveros, Stuart Dempster, Panaiotis. Costumes Frédérick Denis. Graphisme costumes Geoffroy Darconnat. Maquillage Jill Wertz. Lumière Elke Verachtert. Son Christophe Rault / Adrien Pinet. Photo Hiatus © Danny Willems.

Listen Here : These Woods est présenté le 30 mai au Bois de Vincennes en ouverture du festival June Events et Listen Here : This Cavern est présenté les 1er et 2 juin au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du festival June Events.


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