
Portraits d'été : Dana Michel
Publié le 25 août 2018
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Dana Michel.
Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?
Je me souviens de me pâmer devant les membres de ma famille qui dansaient, de vouloir, moi aussi, ressentir cette joie physique qu’ils semblaient éprouver en bougeant. J’ai grandi avec mes parents, mes frères, mes sœurs et ma tante. J’étais la plus jeune, donc forcément plus en retrait, plus calme, plus observatrice que les autres. Mes frères, mes sœurs et ma tante étaient déjà ados, c’était les années 80, et ils organisaient des fêtes dans la cave. Pink Floyd, Chaka Khan, Prince, Billy Idol. Pour moi, le sommet du cool, c’était de m’infiltrer dans les escaliers qui descendaient à la cave et de pouvoir rester un peu avec les grands avant d’être envoyée au lit. Mes parents nous emmenaient aussi souvent chez des amis ou dans la famille. Ils sont originaires de Sainte-Lucie, et comme la communauté était toute petite, on était tous très proches. Ils dansaient dans des sous-sols, sur des planchers un peu humides, en écoutant de la soca, du reggae, du calypso, parfois même de la country, jusqu’à cinq heures du matin. Je me souviens du lent déhanchement de ma mère, de la bouche pincée de mon père quand il dansait, des vêtements trempés de sueur, des bouteilles de Heineken entassées, de l’odeur du rhum. Et moi, j’étais là, émerveillée, absorbée, super chanceuse de pouvoir faire partie de tout ça. Vers sept ans, j’ai créé une chorégraphie pour la fête de Noël de la communauté sainte-lucienne… et j’ai gagné le concours ! J’ai encore la photo : justaucorps rose, pantalon-étrier noir, cheveux tirés en arrière en un bas chignon tressé, ma mère ou ma tante avait sans doute lissé mes cheveux exprès. J’avais dansé sur « Flesh For Fantasy » de Billy Idol. Je me rappelle très bien m’être entraînée dans la cave, et me sentir tellement sexy, forte, cool. Tout me semblait sexy, fort, cool quand j’étais gamine.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?
En vrai, je n’avais pas vraiment envie de devenir artiste, ni chorégraphe… J’ai simplement suivi un feeling, une sorte d’appel. Ce sentiment, je l’ai ressenti pour la première fois dans une rave. C’était comme un courant de liberté, une montée de confiance en moi, une vibration euphorique, un désir d’hédonisme. J’ignorais que cette sensation existait en moi. Mais une fois qu’elle est sortie, je ne pouvais plus faire comme si elle n’était pas là. C’est devenu trop frustrant de ne l’éprouver qu’un soir de fête par semaine… Alors j’ai continué. J’ai pris des cours de danse, un peu au hasard. Puis, j’ai fini par passer une audition pour une formation en danse contemporaine. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, mais je m’en fichais. Je voulais juste continuer à boire ce jus, ce truc qui me faisait tant de bien. Et dès que j’ai intégré la formation, j’ai trouvé une nouvelle centrifugeuse. Ça brassait, ça secouait, ça créait. Et j’ai suivi le mouvement.
Quelle danse as-tu envie de défendre ?
J’imagine que je défendrais une danse qui sort des tripes, quelle que soit sa forme. Une danse brute, instinctive, urgente. Je défendrais aussi l’idée de modifier le moins possible la matière, de ne pas tout lisser, tout polir. Je militerais pour un usage plus rare du photoshopage chorégraphique ou performatif, cette tendance à trop corriger, trop maîtriser, jusqu’à ce qu’on perde la pulsation. Et bien sûr, je défends l’ouverture de nos perceptions, de ce que la danse peut contenir, proposer, représenter. Toutes les formes ont le droit d’exister, d’être visibles. La danse correspond à une certaine définition parce qu’on l’a décidée ainsi, mais cette définition peut changer. Et elle devrait changer. Parce que ce glissement peut être profondément émancipateur. Et putain, on a tellement besoin de liberté et d’émancipation, non ? Toujours plus.
Et en tant que spectatrice, qu’attends-tu de la danse ?
J’essaye vraiment fort de ne pas avoir d’attentes. Parce que les attentes, ça pourrit tout, non ? Mais c’est dur. C’est un effort continu, un réflexe à contenir. Et puis, ce à quoi je m’identifie, ou ce qui m’excite… c’est encore autre chose, non ? J’aime quand une pièce ne cherche pas à me dicter quoi penser, quoi ressentir, quoi faire. J’ai besoin d’avoir du boulot en tant que spectatrice, d’être sollicitée. Il faut qu’il y ait un espace pour moi, à l’intérieur de ce qui m’est donné. Un vide à combler, une brèche où je peux m’insérer. Ce que je trouve difficile, c’est quand je peux deviner la fin d’une pièce dès les premières minutes. Mon intérêt décroche. Il faut que le spectacle me donne une place, qu’il me laisse quelque chose à construire en tant que regard. Sinon, je me perds.
Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Qui a le droit de faire ce qu’on fait ? Qui a le droit d’émouvoir, de représenter ? Comment est-ce qu’on impose nos images aux autres ? Quelles responsabilités on porte avec ce qu’on montre ? À qui ? Pourquoi ? Je ne prétends pas avoir les réponses, mais je sais que ces questions me traversent en permanence. Dans ma vie, dans ma pratique, dans mes choix. Et j’espère que je ne suis pas la seule. J’espère que tout le monde doute, cherche, questionne.
Quel rôle l’artiste devrait-il avoir dans la société aujourd’hui ?
Aïe. Cette idée me met un peu mal à l’aise. L’idée qu’un artiste doive avoir un rôle, une mission… je trouve ça dangereux. Pourquoi faudrait-il forcément qu’il s’élève, qu’il porte quelque chose ? Je préfère répondre en tant qu’humaine. Et si je dois employer le verbe devoir, alors je dirais : on devrait tous chercher à élargir notre capacité d’empathie. Et à mieux se connaître. Et pour ça, la pratique artistique est un excellent terrain. Dans mon travail, j’invite le public à être vraiment avec moi. Pas juste à regarder, mais à se laisser traverser. Je crois que c’est un acte de générosité, que de chercher mille manières d’être ensemble, vraiment ensemble, même provisoirement.
Comment vois-tu la place de la danse dans l’avenir ?
La danse a toujours été là. Et tant qu’il y aura des êtres vivants, elle sera encore là. Elle est partout : dans les maisons, les lits, les clubs, les rues, les scènes, les magasins, sur les vélos, dans les files d’attente. Elle est ancrée dans les corps, dans les habitudes, dans les liens. J’espère juste qu’un plus grand nombre d’entre nous pourra avoir confiance en soi pour danser, pour bouger sans se juger. Sentir dans le corps une sagesse active, puissante, généreuse. Le corps a tant à offrir. Ce serait génial qu’on ait moins peur, qu’on soit moins gênés par cette idée-là. Que le corps redevienne un espace de jeu, de soin, de force. Et qu’on l’écoute un peu mieux.
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